Part 5
Que ce soient des lettres anciennes dont les auteurs sont depuis longtemps morts et sous terre, que ce soient des serments, des reproches tout récents, un billet banal, des nouvelles graves ou sans nul prix, il me déplaît toujours, y serais-je autorisé, en serais-je même prié, de lire une correspondance qui ne m’est pas adressée. Je trouverais, dans le tiroir d’un vieux secrétaire acheté chez le brocanteur, une liasse de papiers jaunes et poussiéreux, que je n’oserais en délier le fil. Je ne puis tuer en moi le sentiment que je commets une indiscrétion.
«Lis cette lettre, me dit Cigogne, ce matin.
--Pourquoi?
--Lis cette lettre, elle date de dix jours; un retard ridicule!»
Il l’avait lue lui-même, durant la nuit, sous la lumière de sa lampe de poche. Je reconnaissais le papier gris-mauve. Il la lisait et la relisait. Il dormit mal et son agitation me tint éveillé.
Je pris la feuille:
«29 décembre 1915.»
«Mon amour chéri»,
Je m’arrêtai.
«Voyons, Cigogne!...
--Je te dis de lire cette lettre: tu me rendras service.
--Très bien!» répondis-je, sans cacher ma mauvaise humeur.
Et je lus, jusqu’aux dernières lignes:
«Ta femme qui t’aime.»
«LUCIENNE.»
Ce n’était pas la lettre que je prévoyais; pas du tout. La princesse persane, la gerboise aux yeux tendres, la petite magicienne de ballet qui, dans ses boucles noires, porte une plume de paradisier (piquée là par mes soins), écrit fort posément. Elle doit, sous ses allures un peu trépidantes, cacher une âme tranquille, ou ce serait, alors... mais cela ne me regarde pas.
«Eh bien? fis-je.
--Eh bien? répondit-il.
--Je n’aime pas lire des lettres adressées à d’autres qu’à moi, mais puisque c’est fait, en quoi, maintenant, puis-je t’être utile? quel service me demandes-tu?
--Ecoute, mon vieux Serval, cette lettre, si tardive, m’inquiète. Je l’ai lue vingt fois, pendant la nuit! je la sais par cœur... je ne la comprends pas.»
Que veut-il dire? La lettre est charmante.
Mme Maxence exprime à son mari la joie qu’elle éprouve à le savoir décoré de la croix de guerre pour son seul héroïsme, sans être blessé. Une blessure est souvent l’œuvre du hasard et, par cela même, ne signifie rien, au lieu que Roger s’est vraiment _distingué_ (mot souligné). Elle n’attendait pas moins de lui. Il ne faut pas que la croix de guerre soit simplement le prix du sang. Maurice Mahoudiaux (un de leurs intimes, sans doute) fut ravi de la nouvelle que Mme Maxence lui a communiquée. Il l’a priée d’embrasser de sa part Roger sur les deux joues et de lui dire qu’il était un brave, un poilu de bonne race. Maurice écrira lui-même, mais il lui faut dicter ses lettres et ce n’est pas toujours facile.
Cigogne m’interrompt pour me dire que Maurice Mahoudiaux fut récemment blessé d’un shrapnell au bras droit et que ce bras s’ankylose. Il a été maintenant transporté à l’hôpital où se trouve Mme Maxence. Cela, Cigogne le sait par d’autres lettres; aussi, qu’il va mieux.
Je continue. Il y a, dans les considérations de Mme Maxence sur la valeur militaire de son mari, un certain enthousiasme à la fois sincère et raisonnable qui me plaît. Dans leur simplicité, les phrases sont chaleureuses et disent bien ce qu’elles veulent dire.
Mme Maxence donne ensuite divers détails ménagers très précis, très savoureux, que Florimonde, telle que je la vois, n’aurait certes pas su présenter ainsi. Elle achève en demandant avec insistance la raison pour laquelle Roger fut surnommé Cigogne. Il paraît que Maurice Mahoudiaux a trouvé cela drôle.
J’imagine cette jeune femme, les doigts crispés sur son porte-plume, secouant parfois sa tête, ébouriffant ses boucles, et s’appliquant de tout son cœur à écrire de façon sage, pour ne pas inquiéter l’héroïque Roger.
Mais en quoi donc cette lettre peut-elle le troubler, et quel service puis-je rendre à Cigogne?
Nous venons de causer assez longuement.
Singulier garçon!--Son inquiétude, car il est fort inquiet, se réduit, en somme, à ceci: Lucienne, quand il la reverra, ne sera plus la même. Les permissions vont commencer bientôt, assure-t-on. Cigogne rentrera chez lui pour y trouver une Lucienne inconnue. Savait-il seulement ce qu’elle était, au juste, avant de l’épouser? Non... mais qu’importe? c’est lui qui a fait d’elle ce qu’elle est (Cigogne ne se vante-t-il pas?). Maurice Mahoudiaux est le meilleur des hommes, un géant aux larges épaules, toujours joyeux et de bonne humeur. Bientôt guéri, cet ami de dix ans reprendra ses habitudes chez Cigogne. Même à l’hôpital il est probable qu’il voit Mme Maxence très souvent. Alors... Lucienne ne subira-t-elle pas cette influence étrangère?
«Oui, le meilleur des hommes, mais trop de bon sens, trop de sang-froid!... Que ferais-tu à ma place?
Il se tait, non, il parle encore pour lui-même, à lèvres closes. Il doit parler passionnément: ses yeux sont plus instables que jamais. Parfois, ses lèvres muettes bougent. Je lui réponds d’un ton sec:
«A ta place, je défilerais moins d’âneries; ta femme n’est pas une girouette.»
Il n’écoute pas, puis soudain:
«C’est aujourd’hui, dit-il, que Raymond Chert se marie.
--Tu pensais à Raymond Chert!... Je t’ai déjà laissé entendre que ce petit saligaud ne m’intéressait pas! Il a dû te raconter de nouvelles ordures: qu’en son absence la jeune garce qu’il courtise avait pris un autre maquereau! qu’il ne la tenait plus en main! qu’il craignait de la trouver rebelle à son amour légal! que sais-je encore! Et tu transposes tout cela en pensant à ta femme... à ta femme! misérable!»
Je suis allé un peu loin. J’arrange les choses par quelques paroles amicales, mais me sens toujours en colère.
«D’ailleurs, lui dis-je, pour conclure, tu es, tout simplement, jaloux!»
Il me regarde d’abord de façon stupide, puis il rit et me serre la main, puis il se défend avec vivacité, avec sincérité, je pense. Il a en Maurice Mahoudiaux une confiance sans bornes, et quant à Lucienne! Non, il est heureux que son foyer ne soit pas trop solitaire, que sa femme ait bientôt auprès d’elle un aussi parfait camarade, plein d’entrain, pas bruyant... un colosse tranquille.--La voir, si petite, si mince, à côté de ce géant de légende, ah! c’était presque ridicule! Cigogne rappelait d’un air attendri leurs belles soirées de causeries, de musique, (Maurice jouait fort bien du piano).
«Au fait, maintenant... un bras ankylosé...»
L’image de Mahoudiaux blessé l’arrêta un moment, puis il reprit:
«Serval, tu n’as pas connu cela!... Et les heures passaient sans qu’on y songeât, des heures merveilleuses, mon ami. Lucienne se levait enfin et, avec une petite révérence moqueuse:
«Mes enfants, il n’est plus minuit depuis longtemps!»
Cigogne me décrivait Mahoudiaux qui s’excusait gentiment, comme un grand gosse pris en faute, mais qui sait qu’on lui pardonnera toujours.
«Moi, jaloux de Maurice! quelle idée absurde!»
Je n’avais donc plus rien à dire.
CHAPITRE XXII
Cigogne parle:
«Quand tu rentreras à Paris, Serval, va te promener au Jardin des Plantes, s’il y reste encore des bêtes, et considère la cage des singes. Ce spectacle est d’un bon enseignement. Ils jacasseront, puis s’habitueront à toi. Fais-leur alors des grimaces. Ils tâcheront de t’imiter, de te singer. Ces grimaces seront d’abord inférieures aux tiennes, sans doute, mais, demain... qui sait? J’imagine ces pauvres bêtes rêvant, la nuit, à des contorsions plus exactes, plus proches de celles qu’ils admiraient tant.
«Ce que l’on fait, Serval, est peu de chose. Simplement, il faut travailler d’après un bel exemple. L’œuvre, l’action, étant de passage, importent peu, mais choisissons bien le modèle. Un livre, une symphonie, un tableau mourront par oubli, par accident, au lieu que l’image qui les fit naître et que nulle bibliothèque, nul musée ne conserve, ici-bas, demeure éternellement. Elle se retrouvera dans des cerveaux humains qui l’imiteront encore et, par une ombre, un trait nouveaux, se rapprocheront d’elle en définissant mieux sa beauté, sous des formes plus précises. Un jour, la copie sera parfaite, elle se fondra, dans la première image... Alors seulement, elle vivra.
«Serval, nous imitons toujours... Nous voulons agir, nous voulons travailler selon notre rêve, jusqu’à l’heure bénie où nous l’égalerons. Plus tard, l’œuvre servira d’idéal aux araignées tapies dans leurs polygones, aux mollusques marins, aux vers de terre des sillons. Ainsi, nous les aiderons à penser, obscurément encore, eux qui ne connaissent que le seul désir.
«Oui, nous ne savons qu’imiter, comme les singes. Nous prétendons produire (la vanité, joli manteau, nous cache à nous-mêmes nos singeries), mais, à dire le vrai, nous singeons. Je ne suis pas biologiste et ces questions me laissent froid. J’ignore si l’homme s’allie au singe par la forme de sa mâchoire ou de son crâne, mais il faut bien admettre qu’il descend spirituellement de lui.--Tant mieux! voilà pour l’homme un idéal tout indiqué: imiter son rêve! le parfaire!... Passer à un autre, plus beau, si possible!... Chercher un dernier rêve, être séduit par une mort que l’on a choisie, que l’on s’est composée... Mourir, enfin.--Crever? Non pas! J’ai dit: mourir. Mourir ainsi, c’est vraiment vivre!»
Cigogne regarde, autour de lui, le paysage froid, la terre dure, les bois sans feuilles, le ciel livide, comme pour mendier une approbation, mais sans doute n’y trouve-t-il pas ce qu’il cherchait. Je vois Cigogne qui frissonne, qui se trouble, qui tremble... Enfin, il se tait.
CHAPITRE XXIII
Du cahier lavande.
Mauvaise plaisanterie!... N’est-ce qu’une mauvaise plaisanterie?
Roger m’a priée, la semaine dernière, de faire photographier «l’horreur» et de lui en envoyer au front une épreuve choisie. Je suis très mécontente, très. Ici, je peux l’avouer: j’en souffre.
Plaisanterie?... Comment Roger a-t-il pu se la permettre? On ne ridiculise pas ce que l’on prétend aimer; on ne fausse pas volontairement l’image que l’on se forme de quelqu’un, fût-ce du premier venu, et quand ce quelqu’un vous est cher, cela devient une vraie faute, presque une action malhonnête, me semble-t-il.
J’espère qu’il ne soupçonne pas la peine que je ressens! Mais sait-on ce qu’il pense, là-bas, dans ce monde étrange pour lequel il est si peu fait, où il se débat peut-être, où il est si malheureux! Ah! mon pauvre Roger!
Il a toujours montré du goût pour «l’horreur»; j’aurais voulu la jeter au panier; lui, l’aimait; néanmoins il en riait parfois, au lieu que, dans sa lettre, il m’en parle gravement; il tient beaucoup à avoir cette photographie le plus vite possible, et il donne des détails, il me dit de m’adresser à M. Massouin, de la rue des Récollettes, trop vieux pour être mobilisé et qui a de bons appareils. Je dois ensuite remettre l’original dans le tiroir du bureau, entre deux cartons... que sais-je encore! Tout cela me fait du chagrin.
Maurice est venu me voir hier.
«Figurez-vous, Maurice!...» me suis-je écriée.
Il m’a interrompue:
«Tiens! vous ne m’appelez plus Monsieur Mahoudiaux?»
Lui m’avait appelée Madame Cigogne et je le punissais ainsi de son impertinence.
«Je n’ai pas envie de rire, ai-je répondu; figurez-vous que Roger...»
Il m’interrompt encore:
«Quelle nouvelle sottise?
--Roger me prie de lui envoyer une photographie de «l’horreur»! Pour quoi faire, grand Dieu!»
Alors Maurice s’est moqué de moi, disant que je prenais au tragique une simple fantaisie, que cela n’avait pas d’importance, que Roger ne cesserait pas de se montrer un peu fou, de temps à autre, que je finirais par tomber malade (il a peut-être raison), et d’autres bonnes paroles.
Les hommes sont tous les mêmes! Je l’écris, je me le répète, pour arriver à le croire, et cependant, j’espère toujours que Roger... Mais non, Roger est sans doute aussi égoïste que les autres!--Maurice veut que je voie la vie suivant son bon sens à lui; Roger veut que je voie la vie suivant sa folle imagination... Je les condamne un peu vite, sans me demander si je ne veux pas, moi, que chacun voie la vie à ma façon.
Alors?... Alors il est impossible, en ce monde, d’être heureux; voilà tout, et je n’ai qu’à renoncer le plus vite possible au bonheur.
Mais que veut-il en faire de cette vilaine gouache? Lorsque le jeune Pélaze la peignit, il considérait son œuvre comme une simple «recherche de couleurs», comme un amusement, et ce fut ainsi qu’il la présenta à Roger. Quand Roger me reconnut dans «l’horreur» (je lui donnai bientôt ce nom), un soir qu’il revenait du café-concert avec Pélaze, je ne pus en croire mes oreilles. Je me souviens que Pélaze riait, disant: «Vous allez un peu loin, Maxence! pas plus votre femme que la danseuse que nous venons de voir au Tivoli!» Brave petit Pélaze!
Depuis, Roger m’en a reparlé de temps en temps; il la sortait de son tiroir, il l’admirait, il débitait mille absurdités. Quand nous avions des amis, il demandait parfois, en montrant «l’horreur»: «Reconnaissez-vous le modèle?» Il s’étonnait qu’on ne voulût pas dire le nom qu’il attendait: le mien.
Va-t-il la montrer encore? A qui? «C’est là ma femme?» Il m’afficherait dans sa cagna? Il parlerait de moi d’après «l’horreur»? Il me manquerait publiquement de respect? Il dirait à tous: «Voyez Lucienne Maxence!» Je ne m’en console pas; je souffre, pourquoi ne pas l’avouer? Je souffre; j’ai envie de pleurer.
Hélas! peut-être ne m’aime-t-il pas, puisqu’il veut que je sois autre chose que je ne suis... Et moi je l’aime tant!
Et puis, cette affreuse pensée me visite: «Toi qui l’aimes tant, le vois-tu comme il est?»
Je fais de mon mieux! je fais de mon mieux! je jure que je fais de mon mieux! Mais ça! cette folie-là!... non... je ne comprends pas. J’ai mal.
CHAPITRE XXIV
Cigogne vient de me présenter à Mme Maxence... de façon lointaine, il est vrai, par une méthode indirecte.--Je n’ai reçu, au courrier de ce soir, rien d’intéressant, mais le vaguemestre a remis à Cigogne une grande enveloppe entoilée, cartonnée, ficelée avec soin, recommandée.
«Le portrait de ma femme! enfin!»
Je demande si c’est une photographie.
«De Lucienne? Y penses-tu! Je déteste les photos de figures; ce sont toujours des trahisons. Non, un de nos amis d’Alger avait fait d’elle une étude fantaisiste, à la gouache, très particulière, et que j’aime. J’en voulais une photographie exacte, la voici... Enfin tu verras.»
Il coupa les ficelles.
«C’est bien réduit... et, naturellement, les couleurs manquent, mais tu es peintre, tu sauras y suppléer.»
Il me tendit la chose. La chose... en effet.
Il n’y avait guère moyen d’exprimer au juste ce que c’était; néanmoins, si Mme Maxence ressemblait à la personne reproduite sur la feuille que m’offrait Cigogne, ses jambes, de toute évidence, étaient trop longues; si elle se promenait dans ce costume, elle devait avoir souvent maille à partir avec la police; si elle se coiffait ainsi, son coiffeur, pour habile qu’il fût, avait fort à faire; enfin je n’imaginais pas cet entourage de grands phalènes, de gazelles langoureuses et d’orchidées dans un paisible port breton, ou même, jadis, à Alger: il y en avait trop!
Comme illustration d’un conte oriental, d’un programme de ballet, je pense que cette esquisse, d’ailleurs élégante et spirituellement dessinée, eût bien convenu, car dans les traits de Mme Maxence, je retrouvais encore Florimonde, à moins que ce ne fût Yanthis, Mélusine ou telle autre princesse (de music-hall peut-être), mais la femme d’un jeune chimiste de province n’y paraissait pas.
«Tout de même, dis-je à Cigogne, pour me représenter de façon vivante ton épouse, j’aurais préféré une photo directe, mon ami!
--Serval, tu ne l’as jamais vue. Ici, je la reconnais.»
Lucienne Maxence m’intrigue de plus en plus et je comprends sa lettre de moins en moins, sa lettre si tranquille, si conjugalement sage.
«Et ta femme, ai-je demandé à Cigogne, quelques instants après, aime-t-elle cette élégante gouache?»
Il réfléchit, puis:
«Non, mon vieux, dit-il, je crois qu’elle ne l’aime pas.
--Tiens! Ah!... tiens! vraiment...»
Et je changeai de conversation.
CHAPITRE XXV
Je crois volontiers que les fées nous entourent de leur vol silencieux, qu’elles nous surveillent, la nuit comme le jour, et parfois même nous tiennent captifs, quelques instants... Ce sont là des instants dont nous gardons un long souvenir.
Il ne s’agit pas de chatte blanche, ni de tapis merveilleux, ni de palais baigné par la lune et qu’habite une magicienne; non, simplement, l’on se sent tout à coup transporté ailleurs. Là, le temps se déroule selon d’autres lois, plus vraies, plus justes, évidentes (les seules possibles, semble-t-il). On croit être au sein d’un poème triste ou joyeux, robuste, délicat, rustique ou citadin, quelquefois âpre, tendre, le plus souvent, mais qui jamais n’a de rapport avec les heures que nous vivions, car cette nouvelle vie est bonne à vivre, elle a du goût, de l’harmonie, du rythme, de belles teintes, puis, soudain, le plancher craque, une branche casse, l’oiseau qui chantait fait une fausse note, et me voici rejeté dans ce monde-ci, où la campagne est boueuse, où l’on se plaint du sort, où l’on s’entretue de façon par trop laide, où la gloire se rencontre peu, où l’on s’ennuie.
Pareille aventure m’est survenue, hier, en compagnie de Cigogne.
Notre jour de repos à tous deux coïncidait, et nous avions décidé, d’un commun accord, de le passer bourgeoisement au village où, depuis quelques mois, nous cantonnons. Le père Dietrich nous prête volontiers sa salle à manger et, parfois même, il découvre à notre intention, dans sa cave, quelque vieux fond de bouteille qui sent bon le quetsche. Vous voyez que le père Dietrich est un brave homme.
Cigogne et moi jouions au piquet dans la petite pièce bien propre dont les murs de bois sont ornés de façon si naïve, si cocasse. On a ressorti et rependu au-dessus de la cheminée un portrait de Gambetta. La redingote flotte au vent, le tribun paraît content de lui-même. A droite de la fenêtre, une image d’Epinal nous raconte une très longue histoire, haute en couleurs; à gauche, découpée dans je ne sais quelle ancienne «_Illustration_», la reine Victoria traverse une salle de bal, en grande pompe; elle est accompagnée de Napoléon III. Des rosettes de rubans, de vieilles branches de buis, de laurier, de houx, complètent la décoration, avec un œuf d’autruche soigneusement rapiécé, suspendu dans un filet rouge, et qui fait pendant à une noix de coco chevelue.
Nous cartonnions, sans beaucoup parler, quand une discussion s’éleva de l’autre côté de la cloison. La chambre voisine est celle de nos hôtes. Mme Dietrich se plaint à son époux de la rigueur des temps; sa voix est lamentable. Brusquement elle apparaît, très emmitouflée dans un châle de laine noire, et gagne la porte. M. Dietrich la suit d’un air maussade. Il s’arrête devant nous.
«Elle ne devrait pas sortir, dit-il. Elle va jusqu’à Ecklingen voir son neveu, le fils de Maria, qui a une mauvaise bronchite, mais elle laisse notre petite à la maison et moi je ne puis pas rester parce que, voyez-vous, il faut que j’aille à l’autre bout du pays vendre trois poules au colonel qui les a demandées très grasses à cause des officiers anglais qu’il reçoit demain. Ce sera un grand festin. Il y aura même du vin de Champagne.»
Il nous explique ces choses en un patois alsacien mitigé, truffé de mots inattendus.
«Je ne sais pas quoi faire. C’est triste,» ajoute-t-il.
J’objecte que les deux aînés pourraient garder leur petite sœur, mais alors M. Dietrich se répand en plaintes.
«Hans, méchant garçon, n’est pas rentré, ni Lisbeth non plus! Ces deux aînés sont terribles! toujours dehors avec les soldats; avec l’ordonnance du commandant, aujourd’hui; ils pêchent dans la Largue. Ça m’est égal, ils sont gentils, les soldats, mais ils ne parlent pas bien... Alors la petite, toute seule à la maison, va pleurer, va crier... C’est très ennuyeux.»
Cigogne, par une seizième majeure appuyée de quatre rois, a gagné la partie. Il se lève.
«Portez vos poules, Monsieur Dietrich, ne vous occupez pas de l’enfant. Je lirai mes journaux dans votre chambre et si la petite crie, si elle pleure, je saurai la faire taire et l’endormir en la berçant.»
M. Dietrich se montre très confus, mais il accepte, néanmoins, non sans nous avoir d’abord offert deux verres de quetsche. Offrir à boire et donner un pourboire sont choses différentes. M. Dietrich a toutes les délicatesses; sa dernière est savoureuse et parfumée, trente ans de bouteille, assure-t-il.
Quelques instants plus tard, nous étions installés dans la chambre voisine. Il y fait chaud; le lit de bois, sévère, d’un ton brun sombre, s’orne d’un édredon bleu de ciel, très ridicule, très obèse. Un autre lit de taille moindre est celui de Hans et de Lisbeth (édredon rose). Près du lit des parents, voici le berceau de la jeune Marguerite. Elle a dix mois et possède un tout petit édredon potelé, rose lui aussi, piqué de fleurs rouges. Marguerite ressemble à une poupée; elle a d’une poupée les bonnes couleurs, le teint frais, la santé, l’expression tant soit peu stupéfaite. Elle me ravit aussitôt, car elle me tend les bras en un geste d’accueil, gentiment. On ne saurait y mettre plus de grâce simple et moins de littérature. Je dois vous rappeler qu’elle a dix mois d’âge, par conséquent...
Elle charme Cigogne. Nous sommes assis près d’elle, nous la regardons. Cigogne ne lit pas ses journaux, d’abord parce que l’on n’y voit pas assez clair dans cette chambre bien close, mais aussi parce que les feuilles se froissent sous les doigts et que les enfants ne se plaisent guère à ce bruit... N’est-ce pas, Marguerite?
Marguerite ne répond pas... Si, elle répond par un petit bêlement qui peut passer pour un petit roucoulement. Sa réponse tient des deux et nous semble délicieuse. Marguerite regarde en l’air. Non! jamais une poupée n’aurait, en ses yeux, pareille douceur laiteuse! Marguerite suce son doigt, elle avance sa bouche comme pour un baiser. Elle ne paraît pas avoir envie de dormir encore. Cette enfant est une merveille. Je l’aime. Nous l’aimons.
Maintenant, Marguerite esquisse des grimaces. Pourquoi? Sait-on jamais! Alors Cigogne la berce avec douceur, avec assiduité... On l’embrasserait. Je veux bien dire que l’on embrasserait Cigogne pour le sérieux, pour la conscience qu’il met à bercer Marguerite. Jadis, au lycée, j’ai vu certains de mes camarades, bons élèves, s’appliquer de façon pareille à un problème qui ne les ennuyait pas et même (combien dirai-je?) qui leur apprenait manifestement quelque chose.--De nouveau, Marguerite regarde en l’air et suce son doigt.
Eh là! que signifie ce voile de tristesse couvrant soudain le visage de Cigogne? Je le lui demande, sans paroles. On pose très bien une question en remontant les sourcils, en plissant le front, en haussant un peu le menton. Un regard interrogateur peut être aussi explicite que la phrase qu’elle sous-entend. Cigogne croit devoir me répondre verbalement. Cela ne gêne pas Marguerite. La petite tête joufflue ballotte de droite et de gauche, suivant un rythme doux. Ce sont là, je pense, les signes précurseurs du sommeil. Alors Cigogne s’enhardit: s’il parle bas encore, il parle longuement; sa causerie procède par longs murmures enchevêtrés.
Je ne ferai aucune remarque; je me tairai, j’écouterai Cigogne. Il en a pour longtemps... Au fait, à qui parle-t-il? A Marguerite? à Marguerite endormie?... Prêtons l’oreille.
«Tu me donnes le repos, tu me donnes la paix; c’est ainsi que j’aurais voulu vivre, tout près de ton berceau. Dors, mon enfant! Elle... elle serait dans la chambre voisine, oui, dans cette chambre voisine...»
Ah! tiens! va-t-il nous parler de...
«Elle tricoterait une petite brassière bleue à ton intention. Par la porte entr’ouverte, je l’entendrais respirer. Elle a confiance en moi, elle sait que je te protège. Si tu pleures, elle ne se dérangera même pas. Ne suis-je pas là pour te bercer, pour t’endormir?»
Que voulez-vous! il est fier de ses nouveaux talents!