Le Mirage

Part 10

Chapter 103,950 wordsPublic domain

Il y a toujours, dans les romans, un certain décor, choisi par l’auteur, devant lequel ses personnages s’exprimeront plus clairement, plus franchement, se jetteront les uns contre les autres, se feront du mal et pleureront. C’est le décor de leur champ de bataille: un lit, un lac, un beau soleil couchant; il convient à leurs angoisses.--Je serais romancier, que j’aurais, à coup sûr, choisi la Cassolette pour enivrer, pour affoler mon couple amoureux, pour l’unir, un soir, avec des cris, des larmes, des soupirs, et le martyriser ensuite, comme il sied.

La question se pose d’autre façon et je ne vois, dans cette retraite, que trois pauvres éclopés qu’une jeune femme entoure de soins vigilants. Nous nous réunissons sur une terrasse qui domine des bois de pins dévalants, parsemés de roches blanches; d’autres bois de pins la surplombent. Dans cette verdure, la maison de Mahoudiaux s’enfouit, mais, des fenêtres, la vue est libre, l’horizon haut. La terrasse couverte d’ombre est plus intime. Allez, maintenant, jusqu’à cette balustrade, penchez-vous et vous verrez de nouveau la mer scintillante, coupée d’une presqu’île, deux golfes d’un bleu profond, quelques villas, hélas! monumentales et prétentieuses, mais lointaines, enfin beaucoup d’air lumineux.--J’aime le paysage que je découvre de ma fenêtre, il m’exalte, il me fait respirer à pleins poumons, il m’enivre un peu; celui dont je jouis, couché sur ma chaise longue, près de Mahoudiaux et de Cigogne me procure un bonheur très doux. Le ciel plein de rayons, le bouclier bleu des eaux, se devinent entre les troncs noirs et rouges des pins; tout près, à quelques pas, les broussailles odorantes sont piquées de petites fleurs mauves et blanches qu’il ne faut pas cueillir car elles se fanent trop vite. On lève lentement les yeux et, dans le lacis des ramures où s’accroche et serpente un lierre infini, le regard se perd.

Je pose mon livre sur mes genoux: les malheurs de Dominique ne m’intéressent plus; je me laisse aller à mon calme plaisir, je rêve... Cigogne, son gros pied droit appuyé sur une chaise, fume des cigarettes et, l’air absorbé, plie et replie gravement une feuille de papier d’où, plus tard, naîtra une cocotte, une barque ou un chapeau de gendarme; Mahoudiaux, lui, fume sa pipe, grogne, se lève brusquement, va donner quelques ordres (cette installation, ainsi comprise, n’est donc point parfaite?), revient, se rassied et fume comme ferait un Olympien, tandis que Mme Maxence rôde, passe, repasse sans bruit, donne à Cigogne ses «gouttes», va s’appuyer à la balustrade, sourit en regardant la mer, me rappelle l’heure où je dois absorber deux cuillerées d’un mélange puant, nous recommande, en posant à portée de main un cendrier, de ne pas mettre le feu aux broussailles, puis s’allonge aussi, lasse, un instant.

«Lucienne!»

Je l’appelle Lucienne, depuis hier: Cigogne m’en a prié.

«Lucienne! je ne veux pas prendre ma drogue: elle sent trop mauvais!

--Voulez-vous bien avaler ça, tout de suite!

--Alors, pincez-moi le nez, Lucienne...

--Voilà, mon ami, et vous aurez un bonbon pour enlever le goût!

--On ne serait pas malade, Lucienne, qu’on le deviendrait, pour se faire soigner par vous.»

Elle rit, elle s’est allongée, elle s’évente avec un grand éventail de papier, acheté la veille au bazar de la ville, et qui prétend venir du Japon. Affreux, cet éventail! à la première occasion, j’en offrirai un de mon pinceau à Lucienne, si tant est que je sache encore peindre! Aujourd’hui, les couleurs m’importunent, je ne me plais qu’à humer les parfums de la Cassolette, si bien nommée.

Mahoudiaux se lève, une fois de plus, vide sa pipe, la récure, grogne encore, se plaint de la qualité du tabac, puis:

«Mon vieux Serval, dit-il, j’ai transformé pour vous la grande chambre du second étage en atelier. Il y fera chaud, je crois, mais le jour me semble excellent. Vous pourrez y travailler vos études prises en plein air. C’est bon! c’est bon! pas de phrases! (Il dit toujours merci, l’animal!) Vous viendrez voir ça, après déjeuner.--Lucienne! il faudra prier Emilie de porter les deux chaises de l’antichambre dans le nouvel atelier de M. Delacroix! le pauvre bougre n’aurait pas de quoi s’asseoir...

--J’y vais tout de suite, Maurice. Non, non, ne bougez pas! Je vous annonce que nous aurons des rougets, ce matin. Je viens de les admirer à la cuisine: ils sont magnifiques... Et puis des tomates farcies, des côtelettes... Le fromage n’est pas encore arrivé, mais Emilie m’assure qu’il ne tardera pas.»

Mahoudiaux rit et demande si ce fromage viendra tout seul, par le raidillon rocheux ou par la route... Mahoudiaux a des plaisanteries exquises.

Je reste le nez en l’air à regarder les branches. Domino, le petit chat noir et blanc, tourne autour de ma chaise longue, griffe mon pantalon, se décide à bondir sur moi, s’étire tandis que je le gratte soigneusement sous le menton, monte enfin jusqu’à ma figure et me donne un petit coup reconnaissant et poli de sa langue râpeuse.

La vie ainsi comprise... ah! je veux bien la vivre!

CHAPITRE XLIII

Mahoudiaux, un torchon plié sur le bras droit (le seul bon), un plumeau rouge dans la main, a l’air tout à fait digne.

«Et voilà... me dit-il; maintenant, vous saurez vous y retrouver, je pense. Si, par hasard, vous désirez faire des études de géographie ou d’histoire, ce qui me paraît improbable, vous trouveriez tout cela sur les rayons du haut, mais il faut se servir de l’échelle. En ce cas vous appelleriez Emilie qui ne rougit pas de montrer ses mollets. L’échelle est peu sûre, votre jambe l’est moins encore: ne vous risquez pas à des escalades. Et d’ailleurs, je ne vous accorde, comme lecture, que les romans de ces rayons du bas. Vous êtes ici pour peindre, vous distraire et vous délasser, non pas pour vous instruire.--Tiens! bonjour, Roger!»

La bibliothèque de la Cassolette est tout à fait remarquable. Depuis une heure, Mahoudiaux m’en révèle les richesses. Il la connaît à fond, il s’y promène comme en un jardin familier. Il prend un livre, l’époussette, essuie sa reliure, me le montre avec amour, en parle éloquemment. Cette collection est ancienne, mais il l’a, lui-même, beaucoup augmentée et réunie enfin, deux ans avant la guerre, dans cette salle, bâtie exprès en annexe à la maison. Mahoudiaux adore ses livres, ils l’émeuvent, néanmoins, je ne découvre pas en lui les travers un peu ridicules du vrai bibliophile, du bibliophile type. Ses livres sont vivants, il les lit; c’est en les lisant, dit-il, qu’on les empêche de mourir.

«Ceux qui m’ennuient et qui jamais ne m’intéresseront, je m’en défais.»

Cigogne vient d’entrer, appuyé lourdement sur sa canne à bout de caoutchouc. Il regarde ce peuple nombreux vêtu de toile ou de cuir, bien rangé.

«Vous trouverez, ajoute Mahoudiaux, d’assez bonnes estampes dans le casier de gauche. Je vous recommande les Méryon... Tu cherches un livre, Roger?

--Non, mon vieux, j’admire! Ah! Maurice, cette bibliothèque complète vraiment la campagne de façon tout à fait rare! Plus je vois la Cassolette, plus je l’aime; on y passerait sa vie!

--Je compte bien y passer la mienne, dit Mahoudiaux. Ne restez pas debout, mes enfants; n’oubliez pas que c’est moi qui suis blessé au bras; vous, c’est à la jambe... Asseyez-vous!»

Cigogne a brusquement pâli. Je le regarde. Oui, il est devenu blême.

«Blessé à la jambe! Oh! Maurice! si peu blessé! Et puis, c’est au pied... N’importe... on s’arrangera mieux une autre fois!»

Et il s’assied.

Mahoudiaux est mécontent.

«Quand je commets une gaffe, mon petit Roger, tu devrais avoir la simple bonté de n’en pas faire état. Tu sais parfaitement que, t’aimant comme je t’aime, ce n’est pas pour t’être désagréable que j’ai dit cette phrase stupide. Alors, ne prends pas aussitôt l’air empoisonné... Et, d’ailleurs, parlons un peu de ton accident; j’y tiens; si, si, je le veux...

--Je ne sais pas ce que tu pourras trouver de bien neuf, Maurice, mais si ça t’amuse, ne te gêne pas! cause!»

C’est à ces moments-là qu’on lui foutrait des coups!

Mahoudiaux ne se laisse pas démonter. Il parle en se promenant devant les rayons de livres, en époussetant ce petit in-12, en essuyant le maroquin de ce précieux Lamartine.

«Ça m’amuse en effet, comme il te plaît à dire. Ecoute... et vous aussi, mon cher Serval, écoutez! vous avez beaucoup vu notre ami Roger, ces derniers temps; vous m’avertirez si, à son sujet, je dis de trop fortes sottises.--Roger, tu manques de courage! Tu t’étais préparé à la guerre; au dépôt, tu te répétais chaque jour: «Durant cette guerre il peut m’arriver telle ou telle chose ou telle autre encore, et je sens que, dans toutes ces circonstances, je me conduirai bien, sans peine.» Quand tu es parti, tu te faisais ainsi de la guerre une image très nette, ni romantique, ni naturaliste, mais composée avec la précision d’un petit traité de civilité puérile et honnête. A un dîner de cérémonie, quand on est en habit, on ne se met pas les doigts dans le nez; dans une tranchée, quand on porte l’uniforme, on ne fout pas le camp au premier obus, etc. Je suis persuadé que, dans chacun des rôles que tu avais prévus, tu te serais, en effet, très bien tenu...

--Vous pouvez dire, interrompis-je, qu’il s’est très bien tenu, car j’ai vu Cigogne dans certains de ces rôles divers, souvent malaisés à jouer, et il était parfait. Il a su gagner l’affection de ses camarades et l’estime de ses chefs, il a su montrer du sang-froid quand il fallait, prendre une décision quand on le lui demandait, faire preuve de gaîté, enfin, lorsqu’il était utile et très courageux de rire.

--Rien de tout cela ne m’étonne, dit Mahoudiaux, car Roger a une âme naturellement vaillante; c’est depuis son accident qu’il flanche, et encore a-t-il été pris par surprise.--Voyons, mon petit Roger, tu ne sauras donc jamais accepter de la vie l’inattendu qui fait presque toute sa joie et sa douleur, cet inattendu qui nous donne le plaisir le plus vif et les peines les plus dures? Il te faudra donc toujours imaginer ce que tu vas vivre pour le vivre avec honneur, pour le goûter? C’est d’un orgueil par trop ridicule que de refuser les dons du hasard, c’est d’une faiblesse un peu basse que de te laisser abattre, tout de suite et pour de bon, sous un coup droit dont tu n’aurais pas appris la parade...

--Ta phrase me semble fort bien balancée... Elle est, en outre, d’une haute portée morale,» répond Cigogne qui regarde fixement le plafond.

Mahoudiaux laisse échapper un mot bref qu’il est inutile de citer, puis il ajoute:

«Tais-toi.»

Et reprend:

«Evidemment, tu ne pouvais supposer que tu serais frappé de cette cruelle manière! Ah! si un éclat d’obus t’avait démoli la figure ou fauché la jambe, tu aurais fait bonne contenance, je n’en doute pas! Mais parce qu’une roue t’écrase le pied et t’estropie, pour de longs mois peut-être, tu te révoltes, tu deviens injuste, tu te supplicies toi-même et tu fais du mal aux autres.

--Et, répliqua Cigogne, mes amis les plus chers en profitent pour me faire du mal à moi.»

Il se leva et sortit lentement, nous laissant tous deux navrés; Mahoudiaux avait les yeux pleins de larmes, néanmoins, il affecta le ton le plus bourru pour dire, dans le dos de Cigogne:

«Maintenant, il s’en va martyriser un peu sa femme!... Ah! Serval, heureusement, il y a les livres pour nous consoler des hommes: on y retrouve toute leur folie, mais cette folie est fixée, on en sait la direction.»

D’abord, je ne répondis pas, mécontent de moi-même et de lui, de lui qui avait été par trop brutal avec Cigogne, de moi qui n’avais en somme rien su dire pour l’arrêter. Cigogne m’écrivait, la semaine dernière: «Sois charitable!» L’ai-je été, aujourd’hui, en laissant Mahoudiaux galoper et foncer à son aise?

«Vous croyez donc, mon cher Maurice, que la fréquentation des livres vaut mieux que celle des hommes? Pour ma part, je n’oserais le conseiller à un imaginatif... Est-il moins dangereux de vivre dans le passé que dans des songes d’avenir, comme fait notre ami Roger?

--Ah çà! qu’est-ce qui vous prend, Serval? Vous philosophez? Je ne veux voir en cette affaire qu’une chose: ce pauvre garçon, que je plains de tout mon cœur et que j’aime tendrement, torture les gens qui le chérissent, torture sa femme par de brusques fantaisies de sentiment et de pensée qui se renouvellent chaque jour, qui changent au gré de l’heure et du temps, et peut-être de la digestion de leur auteur. Il a toujours été ainsi, mais les surprises de la guerre l’ont complètement détraqué. Jadis, quand il vivait sa petite vie de bourgeois tranquille qui s’occupe de chimie, ses rêves étaient modestes, il accomplissait ses rêves, il y travaillait, tous les jours, comme un bon employé que sa besogne intéresse, et souvent, ma foi! ces rêves sages arrivaient à terme. Le goût qu’il avait déjà de se voir autre qu’il n’est donnait d’ailleurs des résultats excellents, l’empêchait de s’enlizer dans le marécage bourgeois, l’intéressait à mille sujets divers: art, musique et littérature, sans déranger du tout ses travaux de chimiste, au contraire, mais, depuis le 2 août 1914, ah! mon cher, quelle douloureuse série d’avortements! Vous ne lisiez pas ses lettres, vous! J’en ai vu quelques-unes à sa femme. Folles! folles, vous dis-je! méchantes et même, à l’occasion, habilement méchantes! Notre pauvre Lucienne en pleurait toutes ses larmes. Et voilà qu’il recommence! Ah! non! Enfin, si vous trouvez que j’ai été trop loin, à quoi sert de me le dire à présent? Il fallait me couper la parole, comme je vous en priais, Serval, avant que le mal ne fût fait.»

Et je suis près de croire que le sage Mahoudiaux avait encore une fois raison. Je ne sus pas lui répondre grand’chose, je lui racontai quelques anecdotes sympathiques dont Cigogne était le modeste héros, il m’en cita bien d’autres de la vie civile de Roger, et tout aussi charmantes. Mahoudiaux connaissait à fond les mérites comme les travers de notre ami.

«Pour en finir, conclut-il, je vous accorde, Serval, que j’ai agi comme une brute épaisse, ce qui m’arrive plus souvent que je ne voudrais. Roger souffre, voilà le point important; le recevant chez moi, quel droit ai-je de l’engueuler de la sorte? Merci de me l’avoir fait sentir. Il faudra, maintenant, consoler du mieux que nous pourrons, le malheureux Cigogne.»

Nous le trouvâmes sur la terrasse, en compagnie de Lucienne, jouant avec Domino, le petit chat noir et blanc. Tous trois paraissaient heureux. Les yeux de Lucienne avaient leur regard le plus doux, Cigogne riait aux éclats et Domino faisait, comme toute petite bête de son espèce à qui l’on montre et l’on retire une boule de papier: il battait l’air de ses pattes à peine armées.

«Mon vieux Maurice, dit Cigogne de l’air le plus gai, apporte-moi donc des cigarettes, il ne m’en reste plus: tu trouveras un paquet sur le buffet de la salle à manger. Merci...»

Mais, avant de faire la commission, Mahoudiaux prit la tête de Roger dans ses fortes mains et l’embrassa sur le front.

CHAPITRE XLIV

Sur la terrasse, au crépuscule... Lucienne et Roger sont seuls; Mahoudiaux classe dans sa bibliothèque une abondante collection de brochures; souffrant de névralgie, je me suis allongé sur le divan de ma chambre.

«Lucienne, dit Roger, viens t’asseoir près de moi; je voudrais te parler, mon enfant.»

Aussitôt le regard de Lucienne s’éclaire; elle s’installe dans un fauteuil près de la chaise longue de Roger, lui allume sa cigarette, change la disposition des coussins auxquels il s’appuie, caresse sa main tendrement...

«Lucienne, il faut que je te dise certaines choses.

--Lesquelles, mon chéri?»

Je pense que Cigogne ne le sait pas, au juste, car il se tait, la question posée étant peut-être trop précise. Il dit enfin:

«Lucienne, je dois, avant tout, te demander pardon, très humblement...

--Mais, de quoi? grand Dieu! Nous sommes réunis, Roger; bientôt nous retrouverons notre chez nous, nos anciennes habitudes, loin de toutes ces affreuses misères auxquelles on a peur de songer. Déjà, nous goûtons ce bonheur si doux d’être ensemble, dans un pays qui nous charme, l’un et l’autre... De quoi me demanderais-tu pardon, puisque nous sommes heureux?

--Non, mon enfant, écoute... Je t’ai trop fait souffrir, sans le savoir, oh! certainement sans le savoir... mais tu n’en souffrais pas moins. J’ai été imbécile au lieu d’être criminel, voilà tout! Laisse-moi parler, je t’en supplie!

--Roger!

--Mes lettres devaient te sembler horribles! ces lettres, pourquoi les ai-je écrites? et tu ne me laissais rien deviner de ta peine, tu répondais par des mots tendres... Avoue qu’en ouvrant mes enveloppes tu prévoyais chaque fois une angoisse nouvelle; avoue que tu serrais les dents!

--Mon petit Roger! calme-toi! quelles folies!

--J’étais méchant, j’étais cruel. J’avais l’air d’inventer des moyens inédits pour te faire du mal, et toi, tu ne disais rien!

--Non, Roger, tu n’étais ni méchant, ni cruel, mais une lettre, vois-tu, ça s’écrit vite, ça se lit lentement, et alors... parfois...

--Il faut que je t’explique... Je crois, Lucienne, mon amour, je crois en toute sincérité que je n’ai rien voulu de tout cela. Cette guerre... eh bien... oh! oui, je la trouvais belle, bien que, tout compte fait, je n’en aie pas vu grand’chose! Je ne demandais pas mieux que d’y jouer mon rôle, glorieusement, mais je m’exaltais à vide, je me soufflais comme on souffle une bulle de savon... Quelquefois ça crève! Jamais je n’arrivais à faire ce que je voulais faire, car j’avais le hasard contre moi, ce terrible hasard, cet inattendu qui nous donne ce qu’il y a de mieux et de pire dans la vie... Alors, tu comprends, j’étais sans cesse nerveux, irascible, injuste. Je rêvais des sottises, et ces sottises, je te les écrivais, toutes crues, sur une page blanche, sans ajouter les mille petits riens qui eussent pu les adoucir, les rendre raisonnables, et c’est alors, ma pauvre petite, que tu pleurais!

--Roger, tu ne devines pas la joie que tu me donnes! J’écoute tes paroles, elles me sont douces, si douces! Ah! mon ami! Si j’ai parfois été inquiète (injuste, moi aussi, et plus que toi!) me voici bien consolée, consolée pour toujours. Tu as si clairement vu ce qui, dans tes lettres, me troublait! Et je te devinais si malheureux! et c’était si dur! Roger, dès cet instant, notre vie reprend son cours normal, son beau cours tranquille. Ce bonheur-là, je ne l’espérais plus.»

Ils causèrent ainsi, quelque temps, ils se dirent leur tendresse; ils se serrèrent les mains, ils profitèrent de ce qu’ils étaient seuls pour s’embrasser; puis ils parlèrent encore et Cigogne dit à sa femme comment il voulait employer utilement la fin de leur séjour à la Cassolette.

«Je vais me remettre à lire, ma chérie; le souvenir de ces jours odieux que j’ai vécus m’affole; leur souvenir même me trouble... Ah! cette vie bruyante, tonnante et pleine de passion, cruelle et saccadée, dont on ne sent pas le rythme! Je vais retrouver la paix dans les livres... La vie est différente dans les livres que l’on relit! Là, je reconnaîtrai d’anciens amis fidèles, non pas oubliés, mais que je n’ai pas vus durant de longs jours. Nous causerons ensemble. Je sais leurs douleurs et leurs joies, je n’en serai pas surpris. Ils peuvent rire, pleurer, s’adorer en se trompant, se traîner dans la boue, battre l’air de leurs ailes sans s’élever de terre, être malades, agoniser, mourir, crever, pourrir, ressusciter au besoin, sans que je m’en étonne. C’est moi qui pliais leurs langes, leurs chemises de nuit et leurs linceuls, quand ils avaient fini de s’en servir.

--Mais, mon petit Roger...» dit Lucienne d’une voix timide.

Elle eût aimé l’arrêter. Il n’y prit point garde.

«Lucienne! Lucienne! disait-il, je les retrouverai tous! j’accompagnerai Julien Sorel chez M. de la Môle, et Rastignac chez le père Goriot, je me roulerai dans le jardin de l’abbé Mouret, au risque d’écraser ses fleurs, je rentrerai à Paris, avec le colonel Chabert, sachant d’avance tous ses malheurs, mais ne lui en disant rien, et Adolphe me racontera la façon dont il martyrise Eléonore; les personnages de Saint-Simon m’entraîneront à la cour, je farderai de mes mains la joue de Célimène et je tirerai les rubans verts d’Alceste; avec Valmont je ferai couler les larmes de Cécile Volange et j’écouterai gémir Mme de Tourvel; avec Dominique je me pencherai sur le châle de Madeleine et c’est dans mes bras que Madeleine tombera!...»

Mais Cigogne fut interrompu par Mahoudiaux qui, de la fenêtre de sa bibliothèque, criait d’une voix bourrue:

«Lâchez votre mari, ma bonne Lucienne, et venez me rejoindre! Je veux vous montrer ma dernière trouvaille: un croquis merveilleux de Degas. Emilie me l’avait caché, par méchanceté, la rosse!»

Aussitôt l’on entendit Emilie répondre en accents indignés, à son maître:

--C’est pas vrai, Monsieur Maurice. J’ai mis cette image au fond du tiroir parce qu’elle n’est pas convenable. Une petite dame toute nue dans son bain... On voit son derrière. Dieu me pardonne! Comment pouvez-vous montrer ça!»

La rustique Emilie est moins habituée que ma vieille Joséphine aux audaces de l’art.

* * * * *

Et voilà la causerie qui eut lieu sur la terrasse de la Cassolette, un samedi, à l’heure du crépuscule, devant un ciel couleur de perle et d’ambre, une mer violette et des bois assombris, telle que j’ai pu la reconstituer d’après ce que m’en disait Mme Maxence, six mois plus tard.

CHAPITRE XLV

Du cahier lavande.

Comme j’ai bien fait d’engager mon cher Roger à accepter cette invitation de Mahoudiaux! Nous vivons ici des jours sans pareils: le temps est magnifique, le pays séduisant, la chaleur très modérée, enfin j’userais encore bien d’autres qualificatifs, si je voulais dire combien ce séjour me charme... et je n’y arriverais pas!--Je suis heureuse! Ces trois petits mots simples expliquent tout!

Les après-midi, les soirées passées sur la terrasse de la Cassolette nous feront de bien beaux souvenirs. Mahoudiaux, toujours le même, me ravit par un ton plaisant et rude qui ne manque pas d’être affectueux, quand il faut; notre ami Serval (je ne l’appelle plus Monsieur Serval) est un fort galant homme avec qui je me plais à causer, et Roger... ah! cela ne peut pas se décrire et j’ai peur que mon cahier lavande ne devienne indiscret pour moi-même, si j’avouais ce qui se passe dans mon cœur.--Je retrouve Roger tel qu’il était jadis, avant la guerre: attentionné, tendre et doux, si intelligent! si compréhensif! C’est bien lui!--Non, je n’en dirai pas davantage; certains jours, j’ai peur d’être trop heureuse.

Il m’assure qu’il va se remettre au travail, ou plutôt (je veux être juste), il m’a dit qu’il comptait se remettre à lire. C’est un premier pas et Mahoudiaux a ici une bibliothèque magnifique. Peu à peu, Roger oubliera les mauvais rêves qui l’avaient tellement troublé, il reprendra ses études de chimie, il redeviendra tout à fait le cher Roger de jadis, il songera au jour présent avant de s’imaginer le lendemain qui n’existe pas encore, il ne sera plus malade, il ne souffrira plus... il boitera très fort... eh oui, le pauvre garçon! comme tant d’autres. Qu’importe! il semble qu’il faille payer cher le devoir que l’on accomplit allègrement et tous les plaisirs que l’on a eus. Or la guerre a été pour lui un plaisir autant qu’un devoir... par conséquent! De l’avis de chacun, mon Roger s’est conduit comme un brave; Serval me l’a dit cent fois. Il revient estropié, sinon blessé... Il l’oubliera, il n’y pensera, plus, je l’aimerai tant!

Toutefois, il ne lui faudrait pas trop de lectures. Je crains que les livres n’aient sur lui, à la longue, une mauvaise influence. J’ai cru comprendre qu’il voulait lire des romans, surtout des romans, beaucoup de romans... En somme, il a besoin de se distraire; pourquoi ne lirait-il pas des romans? Sottement, peut-être, j’étais inquiète. Je m’inquiète de la moindre chose!