Le Mirage

Part 11

Chapter 113,966 wordsPublic domain

Ce séjour à la campagne me force à reprendre mes devoirs de maîtresse de maison. Mahoudiaux ne s’occupe guère que de ses livres. Moi, par contre, je m’entends très bien avec Emilie, une paysanne qui a connu Maurice tout enfant. La villa est grande, mais Emilie fait la cuisine et ses deux nièces, deux robustes filles, assurent le reste du travail. Tout marche donc pour le mieux. Le poisson est de premier ordre; Roger, Serval et Maurice font des festins de mollusques qui m’épouvantent. J’y prends une part plus modeste. C’est très bon.--Une seule critique: Emilie s’obstine à mettre de l’ail et de l’huile dans tout!... Evidemment, le beurre, en ce beau pays, est médiocre.

CHAPITRE XLVI

Depuis deux jours, ma jambe, moins douloureuse, me permet, sinon de grandes promenades, du moins de petites flâneries aux environs de la Cassolette. Les vrais voyages de découverte seront pour plus tard, mais déjà ces modestes explorations m’enchantent. Je longe le bord de la mer, je m’en vais errer sur la route, je suis les détours d’un sentier sous bois, bordé de broussailles. Tous les cent pas, environ, je m’arrête, je m’assieds sur un banc, sur un rocher, sur une borne, et je fais connaissance avec le paysage. Je me remplis les yeux de lumière, je me laisse pénétrer par cette chaleur partout répandue, je respire, je goûte une brise plus fraîche, un peu salée, je regarde les ombres aux colorations fines, les ombres vertes des platanes, les ombres semées de disques jaunes du bois de pins, les ombres rouges, rousses et brunes des rochers marins, les ombres aux mille reflets qui courent sur la mer quand le soleil se voile d’un nuage passager... tant d’autres.--Je connais mal cette nature et par elle je me laisse séduire jusqu’à oublier qu’il est de grasses prairies que j’aimais bien, jadis, où l’eau serpente sous les pommiers. Dans quelque temps, je me remettrai à peindre; je commence à m’en sentir l’envie, mais quels résultats obtiendrai-je?... J’ai peur d’être brutal, de ne transcrire que la couleur violente de cette terre chaude et sèche, frappée par le jour, et de ne pas voir la subtilité, la délicatesse de ses teintes.

Ce matin, je me trouvais sur la route avec Mahoudiaux et je lui disais le plaisir que j’avais à me sentir plus sûr de ma jambe, au sujet de laquelle des chirurgiens galonnés et célèbres décrétaient, trois mois auparavant, que je ne m’en servirais plus.

«Nous avons bien fait 500 mètres, mon ami?

--Depuis la grille de la Cassolette, 520 tout juste, dit Mahoudiaux; et maintenant, si vous m’en croyez, Serval, nous nous arrêterons. Voici un banc, dressé tout exprès, semble-t-il. En outre, cette halte m’offrira l’occasion de faire un bout de causette avec Mme Michel.»

Nous nous trouvions devant une discrète maison grise, d’aspect charmant. Un potager la longeait, que bordait un très mince jardin de curé, brillant de ces fleurs que je prise fort et que l’on ne coupe pas pour les mettre dans des vases élégants: elles font mieux en terre. A quelques pas de la porte, il y avait un puits; à droite, à gauche, deux vieux figuiers; plus loin, un rideau d’ifs au feuillage sombre. Des jupons et des draps, pendus devant l’écurie, séchaient au soleil, sur une corde.

«Je connais Marie Michel depuis longtemps, dit Mahoudiaux. Nous avons joué ensemble, je lui ai tiré les cheveux, elle m’a giflé, je l’ai battue, tout cela par amitié; je l’ai vue grandir, je lui ai servi de témoin quand elle a épousé Victor Michel, le fils du maquignon. Ils se sont installés ici; ils ont un gosse, mon filleul, qui est gentil, deux ou trois champs, des oliviers, quelques vignes. Ils sont heureux. Je les aime beaucoup, elle et lui.»

A cet instant, la porte de la maison s’entrebâilla et une belle personne, grande, au visage régulier, couronnée d’une admirable chevelure noire, parut sur le seuil.

«Tenez, Serval: voilà mon amie Mme Michel... Et quand on a, comme elle, la beauté et la santé, en plus du bonheur, de quoi peut-on se plaindre?»

A vrai dire, cette femme était magnifique. Son teint sombre et mat, ses royales épaules, sa taille point déformée, affirmaient encore cette majesté tranquille, reposée, sans lourdeur, qui lui donnait l’apparence d’une divinité moderne, protectrice des champs, des arbres et des moissons que le soleil dore. Paysanne, à coup sûr, mais déesse, son tout premier aspect inspirait de la joie.

«Hé! la mère Michel! cria Mahoudiaux.

--Monsieur Maurice! Enfin! Quatre jours qu’on ne l’avait vu!... J’arrive!»

Elle descendit les quelques marches qui menaient à la route.

«Vous ne pouvez donc pas venir jusqu’à la Cassolette me dire bonjour, mère Michel? Alors... on n’est plus amis?

--Oh! vous savez bien, monsieur Maurice, que je suis, comme vous dites, une personne réservée...

--Parce que j’ai du monde chez moi! Allons! encore des bêtises! En tout cas, mère Michel, permettez que je vous présente, tout de suite, le maréchal des logis André Serval, mon ami, avec qui Roger Maxence était au front.»

Elle reconnut mon salut par une inclinaison de tête et ajouta en souriant:

«Je ne vais pas vous laisser sur le bord de la route! vous n’êtes pas des bohémiens! Venez vous asseoir sous mes figuiers, messieurs; je vous ferai boire du vin blanc; par cette chaleur, vous y trouverez du plaisir.

«Oh! ce pauvre Monsieur! reprit-elle, quand elle me vit debout... blessé lui aussi! Il n’en restera donc pas un seul!

--Sauf Victor, répliqua Mahoudiaux. Il va toujours bien, lui!

--Toujours bien, monsieur Maurice, mais avouons qu’il a eu de la chance, le cher homme! Autour de Victor, c’est un vrai massacre; il me le raconte encore dans sa dernière lettre; j’en avais la chair de poule. Et, tout de même, le misérable; on dirait que ça l’amuse, comme les courses de taureaux quand nous allions à Nîmes. Ça l’amuse, monsieur Maurice! comprenez-vous? Mon mari deviendrait-il méchant? Ça le changerait!

--Il ne devient pas méchant, mère Michel; ne vous tourmentez pas: il continue simplement à se porter bien.

--Il se porterait mieux encore à la maison, près de sa femme et de son fils... Oh! murmura-t-elle, ces hommes!»

Elle se tourna vers moi pour ajouter avec un sourire charmant:

«Je me plains des hommes, je me plains souvent de mon mari, de M. Maurice, de mon petit, et c’est encore ces trois hommes-là qu’avec mon pauvre père j’ai aimés toute ma vie et de tout mon cœur!»

Tout cela, si simplement, si noblement dit! J’estime cette femme davantage à chaque parole qu’elle prononce.

«Et le petit, interroge Mahoudiaux, pourquoi ne le voit-on pas?

--Le petit! Vous n’y pensez pas, monsieur Maurice! Votre filleul est à l’école. En voilà un qui aura, comme son parrain, le nez toujours fourré dans les livres! Ça ne l’empêche pas d’aimer la campagne, les travaux des champs et la pêche. Il fait déjà sa partie, le mioche; on dirait un homme! Ici, à nous deux, nous remplaçons le père; Maurice a de la bonne volonté, moi, je suis gaillarde; quand Victor rentrera, pour sa permission, tout sera à peu près comme s’il n’était pas parti, grâce à Dieu, à notre santé et au courageux petit Maurice.»

Son regard était ravi.

«Verrons-nous bientôt Victor? demanda Mahoudiaux.

--Dans trois semaines, je crois. En arrivant, il se donnera tout juste le temps de nous embrasser pour courir plus vite à la Cassolette.

--Et verrons-nous le petit Maurice? demandai-je.

--Vous savez monsieur, il rentre assez tard. En sortant de l’école, il prend le tramway, bien entendu, mais il y a encore un morceau de chemin qu’il doit faire sur ses petites pattes... Oui, je l’enverrai à la Cassolette vous dire bonjour à tous, jeudi prochain. Ne lui donnez pas trop de chocolats, monsieur Maurice: c’est qu’il est gourmand, presque autant que son père! et Victor ne laisse pas volontiers sa portion aux autres, ah! non! Mais, monsieur Maurice, le petit vous semblera tout timide et pas naturel s’il arrive chez vous quand il y a des invités...

--Je vous assure, mère Michel, qu’ils ne sont pas effrayants: les Maxence n’étaient jamais venus ici, pourtant je vous ai parlé d’eux bien souvent et depuis longtemps; mon amie Lucienne est une brave petite femme sensée et gentille, son mari, une espèce de fou qui ne voudrait pas faire de mal à une mouche (ça n’empêche rien, n’est-ce pas Serval?) et quant à André Serval, eh bien, le voilà, regardez-le! a-t-il l’air d’un mauvais bougre? De plus, il fabrique des tableaux, ce qui adoucit les mœurs.»

Mais Mme Michel pensait encore à son fils:

«Et doux avec ça! reprit-elle, et sage, et poli!... Toujours obéissant, toujours tranquille! Il sait pourtant se défendre, quand les autres gamins l’ennuient, et alors il tape dur, je vous en réponds... Ah! le fier petit gars! Il a été le deuxième de sa classe, samedi dernier, et le premier est beaucoup plus vieux que lui! D’ailleurs il espère avoir des prix à la fin de l’année...

--Vous l’embrasserez de ma part, mère Michel.»

Nous nous levions pour prendre congé; Mme Michel nous retint d’abord et ne nous permit de la quitter qu’en apprenant combien je marchais malaisément.

«Il faudra donc les voir tous abîmés! murmura-t-elle, tous!

--Au revoir, mère Michel! à bientôt!

--A bientôt... C’est bientôt dit, monsieur Maurice! Bientôt, pour de vrai?

--Je vous le promets, chère amie, et puis venez vous-même à la Cassolette.

--Et vous, monsieur, me dit-elle, quand vous vous promenez, choisissez ces chaises de paille sous mes figuiers pour vous reposer, cela me fera plaisir.»

Je la remerciai encore de son vin blanc que je trouvais très savoureux.

«Il y en a plein la cave; enfin vous trouverez toujours dans notre petit clos un coin d’ombre pour boire, au frais.

--Au revoir, madame.

--Au revoir, mère Michel. Mes amitiés à Victor.

--Sans faute, monsieur Maurice.»

* * * * *

Heure charmante... Le paysage baigné de lumière, vu du seuil de cette maison est captivant, est émouvant, est bon à peindre. Je reviendrai. Oui, je reviendrai avec une toile et des couleurs.

CHAPITRE XLVII

Du cahier lavande.

Fille de paysans, presque paysanne elle-même, mais (pourquoi ce «mais» stupide?) tout à fait charmante. Ah! sa conversation est d’une autre tenue que celle des caillettes, comme disait Maurice, que je voyais à l’hôpital. «Lucienne! parlez-moi de vos déplorables caillettes!» Moi, je les défendais... J’avais du temps à perdre!

Elle est venue nous rendre visite avec son fils, un enfant délicieux, plein d’allant, de gaîté, pas timide (peut-être un peu farouche), propre, discret, bien élevé, bien tenu, surtout très vivant. On voit qu’il n’a pas été privé de soleil, celui-là: il ne ressemble guère à un enfant des villes. Elle le nommait si gentiment: «Mon petit homme.» Il trouvait ça tout naturel; il se savait un petit homme, un vrai petit homme.

Tant de sérieux dans ses manières de parler, tant de conviction! Il n’y avait pas à le traiter en enfant; c’est singulier; on pouvait causer avec lui; j’entends, bien: causer. Il a parlé des travaux champêtres d’une façon qui m’a beaucoup plu. Evidemment, il était à son affaire.

Il a enthousiasmé Roger, mais Maurice nous l’a vite enlevé pour le conduire dans sa bibliothèque. Ce mioche est fou des livres. Alors Mme Michel et moi nous sommes allées nous promener. Ce qu’elle dit intéresse toujours, ce qu’elle explique est toujours clair, ce qu’elle sent, on le sent aussi, on le sent avec elle.

De quoi parlions-nous? Oh! de tout: du pays, des moissons, des coupes que l’on fait dans les bois, de la pêche, des études du petit Maurice, de son mari qui viendra avant la fin du mois en permission et que je suis curieuse de voir.

Nous n’arrêtions pas de bavarder, nous étions en confiance.

Que j’aimerais avoir une amie de ce genre, si belle, si pleine de santé, de bon sens, de charité. Pas de potins, rien qu’il faille murmurer à mi-voix ou sous-entendre; tout pouvait se dire clairement. D’ailleurs, elle ne saurait pas mentir: elle ne pourrait pas. Quand elle parle de son pays, de la beauté de son pays, il semble qu’elle ait envie de chanter, on croit qu’elle va chanter et, si l’on osait, on chanterait avec elle.

Mme Michel m’a aussi beaucoup parlé de son mari qu’elle adore. Ce doit être un homme robuste et tranquille. Ils forment un heureux ménage. Elle a confiance en lui: ce qu’il fait est sûrement bien fait; ce qu’elle fait est fait selon une règle qu’ils ont apprise tous les deux et que leur dicte leur belle santé, leur sentiment du devoir et celui aussi du plaisir de vivre... Vivre ainsi, comme cela doit être bon!

Je suis émue par ce couple plus que je ne saurais dire, l’idée de cette vie active et reposée m’enthousiasme. Cela paraît si naturel et c’est pourtant si rare! Depuis que je connais Marie Michel, je crois mieux comprendre les arbres, les rochers, les vagues de la mer, et je commence à soupçonner des choses dont j’étais tout à fait ignorante.

Marie Michel est intelligente, perspicace, imaginative, mais, (saurai-je expliquer cela?) dans les limites d’une parfaite santé. Elle est souvent drôle et m’a fait rire de bon cœur, comme je n’avais pas ri depuis longtemps. J’espère la voir souvent. J’irai bientôt lui rendre sa visite et elle m’a promis de revenir. Son amitié pour Maurice me touche. Ils sont liés depuis l’enfance. Des amitiés de cette qualité ne sont pas communes.

Roger a eu un peu de fièvre cette nuit. Il a lu très tard et n’a éteint sa lumière qu’à trois heures du matin. Aujourd’hui, à quoi rêve-t-il? Il se fatigue à lire; tous ces livres qu’il emprunte à Maurice, il les parcourt, les connaissant déjà, puis, à leur propos, il se passionne, il s’agite. La grosse Emilie disait vrai quand, hier, elle décrétait de ce ton sage et familier qui m’amuse tant chez elle: «Les malades, voyez-vous, madame, ça doit rester plus tranquille. Les feuilletons leur troublent la cervelle!»

Roger a eu un mot affreux, peut-être une simple étourderie sans importance, et cependant... Il venait de poser un livre sur ses genoux (un roman que je n’ai pas lu: la Chartreuse de Parme); il regardait en l’air, il était tout à fait absent et je l’ai entendu murmurer:

«On s’amusait à cette époque...»

Puis, reprenant la pénible expression que je déteste et dont j’ai peur, il a baissé les yeux jusqu’à moi et, surpris que je fusse si près de lui, a ajouté, comme si je posais une question:

«Que veux-tu, ma petite, je m’ennuie à crever!»

Comment s’y prend-il donc pour s’ennuyer ici?

Le soir tombe... Pendant toute la journée, de gros nuages blancs ont roulé dans le ciel; ils cachaient à chaque instant le soleil et jetaient sur nous une grande ombre. Quelques secondes plus tard, le paysage était entièrement doré. On ne savait pas s’il fallait se sentir joyeux ou triste. Devait-on rire? Devait-on pleurer? Un temps couvert m’est indifférent, dans le Nord; souvent, il me charme. A la Cassolette, c’est autre chose: j’ai besoin du soleil, dès que je ne me sens pas tout à fait heureuse.

CHAPITRE XLVIII

J’ai fait assez peu de portraits. A mes débuts, le paysage surtout m’attira, puis j’eus envie d’y placer des figures et ce fut longtemps après que je m’attachai à peindre une expression humaine, mais ce fut là, en effet, un attachement sérieux. Il dure encore. Entreprendre un portrait n’est pas pour moi qu’un plaisir, c’est un absorbant devoir auquel je pense à longueur de journée, qui me tourmente, auquel je n’échappe plus, dès l’instant que je m’y engage. Certains portraits m’ont valu des heures vraiment pénibles.

Je travaille au portrait de Cigogne. La première esquisse ne me satisfait guère, mais je crois que je sortirai de la difficulté, qui est grande lorsqu’il s’agit d’une face aussi mobile, ondoyante et diverse. Je ne veux pas le peindre absent; comprenez-vous? je veux qu’il soit là, contre le fond d’arbres et de ciel que je lui ai choisi, bien présent sur ma toile. Il serait facile à coup sûr de rendre l’aspect de cette bouche molle, de ce front légèrement ridé du haut et de ces yeux sans lumière que je connais de reste. Je cherche autre chose: un Cigogne vivant, perdu peut-être dans un rêve, mais dans un rêve d’action.

Ce projet m’est venu parce que, samedi dernier, j’avais dessiné aux trois crayons, un petit portrait de Mme Maxence. Rien: une fantaisie. Commencé pendant qu’elle faisait la lecture à son mari, ce portrait ne devait être, d’abord, que l’indication rapide d’un profil que j’aime pour sa gravité sans rien de sévère, sa finesse sans rien de maladif et, surtout, sa grâce raisonnable... (je ne trouve pas à le décrire autrement), mais bientôt je voulus aller plus loin, car l’esquisse me semblait se réaliser selon mon désir. Le jour était très doux, Lucienne pose à merveille, mes crayons ne me donnèrent pas de surprises fâcheuses et j’étais content du papier. Trois heures plus tard, j’offris à Lucienne son portrait fini.

Elle s’en déclara très satisfaite. La chaleur qu’elle mit à me remercier, à me serrer les mains, m’étonna. Elle était tout à fait contente, elle le laissait voir, elle l’exprimait en paroles presque enthousiastes, fort agréables pour ma vanité de peintre, mais singulières chez Lucienne. Mahoudiaux lui aussi me félicita: «Il faut avouer qu’il dessine proprement, le bougre, déclara-t-il; c’est bien là notre amie!» Enfin, je passai la feuille à Cigogne.

Il la regarda sans rien dire, d’abord. Ses sourcils se froncèrent, sa bouche trembla, puis il me fit le petit discours suivant que je reproduis mot pour mot:

«Une fort jolie chose, assurément, un ravissant dessin, néanmoins... écoute, mon vieux, tu ne vas pas te fâcher, n’est-ce pas, si je me permets une critique?... Eh bien, c’est Lucienne... sans son âme...

--Mais, nom de Dieu! interrompis-je, je ne suis pas peintre d’âmes! je te l’ai déjà dit cent fois, Cigogne!

--Laisse-moi t’expliquer: c’est elle et ce n’est pas elle; c’est elle quand il pleut, c’est elle par temps gris, quand elle ne sait que faire et qu’elle s’ennuie. C’est Lucienne comme elle serait si elle ne m’aimait pas, si je ne l’aimais plus.

--Roger! de grâce! s’écria-t-elle.

--C’est Lucienne dans un herbier. Oui, voilà! c’est Lucienne dans un herbier. On la reconnaît tout de suite, comme si on lisait une étiquette... Moi, je ne la reconnais pas. Ce n’est pas elle...»

Il valait mieux ne pas le contrarier: je lisais trop d’angoisse sur son visage. Je m’excusai, je le consolai, je fis quelques plaisanteries, je promis enfin d’essayer autre chose.

«Au fait, non, repris-je. La prochaine fois, je tâcherai de peindre ton portrait à toi.

--Ah! c’est gentil!» murmura-t-il avec un pauvre sourire.

Dès le début de ce morceau d’éloquence, Mahoudiaux s’était éloigné avec un haussement d’épaules, en grognant:

«Mon plus sincère compliment, Serval: vous avez du sang-froid!»

Mais, quand je regardai Lucienne, je vis qu’elle pleurait.

CHAPITRE XLIX

La petite table de bois blanc était tout aussi propre, les trois verres pleins d’un vin aussi savoureux, les deux figuiers d’allure aussi biblique et Mme Michel aussi charmante. Le petit Maurice nous manquait encore une fois, car l’école finit tard.

Ce fut une causerie parfaite. Très à son aise avec Mahoudiaux, Mme Michel riait, parlait des choses les plus graves, rappelait d’anciens souvenirs, se passionnait sur un sujet, passait à un autre et me causait un grand plaisir en montrant, par ses façons familières et simples, qu’elle me tenait pour quelqu’un de sûr, un nouveau venu qu’elle agréait. De cette bonne camaraderie qui régnait entre nous, Mahoudiaux paraissait content.

«Et maintenant que vous les avez vus, demanda-t-il, que pensez-vous de Maxence, mère Michel? que pensez-vous de sa femme?»

Elle réfléchit un instant.

«Croyez-vous, Monsieur Maurice, que l’on juge les gens ainsi? Oui, j’ai vu vos deux amis, mais je n’ai fait que les voir; je ne les connais pas, sauf peut-être Mme Maxence qui a bien voulu causer avec moi, si délicieusement, si gentiment! Ah! voilà quelqu’un que j’ai aimé tout de suite, au premier regard? Son accueil donne confiance. Avec elle, on ne perd pas son temps à se demander ceci ou cela... On sait que son cœur est bon, comme si on avait mis la main sur sa poitrine pour le sentir battre.

--Vous avez toujours raison, mère Michel, dit Mahoudiaux.

--C’est aussi, reprit-elle, que les bons cœurs sont faciles à découvrir, même quand ils se cachent. Malgré eux, ils donnent de la chaleur, et cela fait du bien.

--Et que pensez-vous de son mari? demandai-je.

--Je l’ai à peine vu, Monsieur Serval: nous avons échangé vingt paroles! J’aurais du chagrin à être injuste, aussi je ne veux songer qu’au pauvre homme malade (M. Maurice m’a raconté son accident) qui aura besoin d’être soigné longtemps, à ce qu’on dit. Tout ce que je puis savoir de lui, c’est par Mme Maxence, et Mme Maxence ne me fait pas l’effet d’une femme heureuse. Je vous donne mon impression comme ça... pour ce qu’elle vaut. Voyez-vous, le bonheur, on le devine aussi, comme la bonté, par la chaleur du cœur, aussi par le regard, et il se cache plus difficilement encore. On ne le cache même pas du tout. Ce serait malhonnête.

--Comment l’entendez-vous, Madame? demandai-je.

--Cela fait plaisir aux autres qui ont moins de bonheur que vous. Lorsqu’on offre un bol de lait ou un verre de vin à ce pauvre qui passe, au lieu de lui donner deux sous, le pauvre aime mieux ça que les deux sous. Vous l’invitez un peu à votre table, c’est une manière de lui faire honneur en lui ôtant sa soif.

--Vous nous invitez à votre table, en ce moment, mère Michel!

--Alors, quoi, Monsieur Maurice!... on n’inviterait pas son frère et un ami de son frère?

--Ah! ma chère Marie! vous avez un cœur qui doit être tout en or!

--Monsieur Maurice, vous dites des sottises!... mais je n’en fais pas mystère: je suis heureuse, très heureuse. J’ai un brave homme de mari que j’aime et qui me le rend, un petit garçon bien portant et travailleur, un ami d’enfance comme il n’y en a pas beaucoup... que demanderais-je de plus au bon Dieu, puisqu’enfin je ne suis jamais malade et que nous gagnons largement notre vie?»

Elle me regardait en souriant.

«Oui, Madame, répondis-je, vous avez la bonne part.

--Je le crois, Monsieur Serval, et si Victor rentre du front pas trop fatigué par ces trois derniers mois de travail, je serai bien certaine d’avoir la bonne part, comme vous dites.

--Quand arrive-t-il?

--Dimanche en huit; plus que dix jours. Ah! tout de même, le cœur me bat quand j’y pense, et mon petit Maurice, cette idée le rend fou! «Je vais revoir papa avec sa seconde palme!» Et il se met à courir sur la route comme un cabri, pour se calmer; il ne peut plus rester en place. D’ailleurs son père sera aussi fou que lui.

--Après le métier que Victor a fait là-bas, dit Mahoudiaux, le retour au pays sera un beau retour.

--Oui, Monsieur Maurice, quand on retrouve sa femme, son enfant, son ami, c’est déjà un moment bénit, mais retrouver encore le pays qu’on aime!... il en perdra le souffle en arrivant.

--Pendant quelques jours vous reprendrez votre charmante vie de jadis.

--Vous pourrez nous surprendre encore, Monsieur Maurice, ici même, regardant tous les deux le soleil couchant... Ah! tenez, Victor me disait si drôlement, dans une de ses lettres: «Vois-tu, ma bonne Marie, en Flandre, le soleil ne sait pas se coucher!»

--Le misérable! s’écria Mahoudiaux. Vous entendez, Serval?

--Ah! Monsieur Maurice, reprit-elle, ne lui en demandez pas trop! soyez charitable! Il ne comprend pas ces pays où l’on se promène tout le temps dans la boue. Ça lui donne le cafard. Alors, comme il a du bon sens et de la raison, il pense à chez nous et, peu à peu, la bonne humeur revient... mais vous ne me direz pas que le soleil en Belgique est aussi beau qu’en Provence!»

Elle montra d’un beau geste tranquille la lumière sur le rivage et sur les flots, comme pour prendre à témoin son éclat, sa splendeur, puis elle reprit: