Part 12
«Oui, sous ces figuiers nous avons eu de belles soirées, Victor et moi. Là-bas, les nuages rouges, ça brûlait encore comme une fournaise, et la nuit tombait lentement... lentement... Parfois nous restions ainsi des heures, et l’on était bien contents. Des gens passaient en automobile; ils faisaient du bruit; on les entendait rire et l’on riait aussi en songeant que notre petit jardin sentait autrement bon que leur essence. Puis on voyait aussi des vagabonds et je pensais à eux, et je me demandais où ils allaient avec cette figure qu’ils ont quelquefois: pas des figures de mendiants, des figures d’hommes contents de vivre ainsi, de marcher tout droit devant eux, et, pour quelque temps, je me mettais à être vagabonde, moi-même, et je disais à Victor tout ce que je voyais sur la route et dans cette grange du bord de la route, où j’allais dormir... Victor répondait que j’étais folle: «Tu as la cervelle tournée, ma bonne Marie!» mais c’est si doux, une fois le travail de la journée terminé, de se reposer comme ça, de se laisser emmener par les gens qui passent, d’être un peu ces gens-là! Vous comprenez, Monsieur Maurice, ce ne serait pas permis si l’enfant n’était pas bien couché, les vêtements du mari bien brossés et recousus, le linge bien lavé, la cuisine bien en ordre, mais quand tout est réglé à la maison, on peut sortir à sa guise, on peut rêver tout ce qu’on veut, on peut être cette personne qui passe à cheval au grand trot ou ce pêcheur qui s’en va sur la mer... On peut être tant de choses! tant de belles choses! Ah! Monsieur Serval! vous allez me traiter de folle, vous aussi, mais, une nuit que les étoiles brillaient dans le ciel tout à fait noir, et que nous prenions l’air ici, j’ai vraiment cru, un instant, que j’étais un des bergers du temps jadis, et j’attendais l’étoile qui me mènerait à l’étable où le petit Jésus serait couché. Je vous assure! s’il y avait eu dans le ciel, à ce moment, une belle étoile lumineuse que je ne connaissais, pas, eh bien, ça ne m’aurait pas étonnée!»
Maurice Mahoudiaux contemplait sa pipe avant de la curer et ne dit rien. Je voulus avoir de Mme Michel une explication encore:
«Mais, Madame, lui demandai-je, pourquoi ne peut-on se permettre un plaisir pareil que lorsque, suivant votre propre expression, «tout est réglé à la maison»?
D’abord, elle ne répondit pas, puis, d’une voix un peu timide, un peu hésitante:
«Je vais, dit-elle, vous paraître une insupportable bavarde, pourtant vous touchez là à des questions, comment dirai-je? auxquelles il faut avoir une réponse, si l’on tient à vivre en paix... et, d’autre part, je n’ai pas l’habitude de parler de ces choses. Vous comprenez: ma partie, c’est les olives, c’est les légumes, c’est les champignons, c’est la cuisine et les travaux du ménage, c’est pas les paroles... Pour s’en servir honnêtement, il faut savoir, et moi, je me sens peu habile à ce métier. Avec Victor, je n’ai pas grand’peine: nous nous entendons à demi-mot; avec M. Maurice, ça ne va pas trop mal aussi, parce qu’il comprend tout de suite ce que je voudrais dire, et le dit pour moi, mais devant vous, Monsieur Serval, je me sens bien craintive et vous allez peut-être me trouver bien osée!
--Non, Madame Michel, répondis-je, soyez tranquille à ce sujet.»
Mahoudiaux eut un gros rire affectueux en préparant l’allumage de sa pipe.
«Avant tout, dit Mme Michel, nous sommes ici pour vivre, n’est-ce pas, Monsieur Serval? mais la vie n’est pas toujours drôle: l’orage secoue les arbres fruitiers, le cheval se blesse à la patte, l’enfant s’enrhume, le mari est de mauvaise humeur, la femme tombe malade; alors on tâche de rendre la vie plus belle pour qu’elle continue à faire plaisir et garde ce bon goût frais qui apaise la soif et donne de l’appétit... Comment s’y prendre? On regarde ailleurs, plus loin; on essaye d’être autre chose, de sentir autrement; on tâche de voir plus clair par les yeux du passant, du voisin, de l’ami, ou même de l’inconnu. Bientôt, le monde paraît plus grand et l’on est heureux d’être là, vivant au soleil, et l’on ne demande qu’à continuer. Je pense, Monsieur Serval, que quand vous faites un tableau, vous devez... il me semble du moins (je vais dire une bêtise!) vous devez être dans votre tableau beaucoup plus que sur votre tabouret pliant, et quand vous faites un portrait, vous devez être dans la tête de la personne que vous regardez; dans sa tête et dans son cœur, bien entendu. Ça doit se passer ainsi pour M. Maurice quand il voyage dans sa bibliothèque, pour Victor quand je le vois qui fronce les sourcils sans être fâché, pour le petit, enfin, quand il joue au soldat. Ah! comme vous l’étonneriez en lui disant qu’il est le jeune Maurice Michel! non, il est soldat jusqu’à la fin de la récréation! Ainsi, chacun, à sa façon, s’en va un peu de chez lui. Ceux qui y restent toujours, je crois qu’ils ne doivent plus penser qu’à la branche morte du figuier, à la tache de vin que l’on n’a pas pu enlever sur le bord de la table neuve, à la culotte déchirée d’un petit Maurice quelconque et à l’augmentation du prix des choses, depuis la guerre; alors ceux-là sont tristes, et c’est bien naturel, n’est-ce pas? puisqu’ils s’enferment pour se fabriquer du malheur; mais si l’on se permet des vacances, il faut avoir travaillé dur, et personne n’a le droit, comme je vous disais, de sortir avant que la maison ne soit en ordre et la soupe trempée, parce que l’important c’est de vivre d’abord... Oui, c’est pour vivre d’abord que le bon Dieu nous a placés ici. Maintenant, je me tais, Messieurs, en vous faisant mes excuses.»
Et Mme Michel devint toute rouge.
* * * * *
«Belle sagesse, disait Mahoudiaux, tandis que nous prenions ensemble, quelques instants plus tard, le chemin de la Cassolette, belle sagesse que celle de cette femme plus instruite, plus cultivée que ses pairs, et qui ne s’est pas déclassée, qui s’est mariée, au rang de sa famille, avec un brave homme, et qui n’en demande pas davantage!
--J’admire en effet, cher ami, mais avez-vous remarqué le très singulier rapport de ses dernières paroles avec les rêveries dangereuses de notre pauvre Cigogne? Elle aussi ressent ce besoin qui le possède de vivre hors de soi, de se voir autre qu’on n’est, et pourtant elle semble semer le bonheur autour d’elle; et nous ne pourrions en dire autant de lui!
--Vous avez raison, Serval, c’est le même besoin de l’âme qui se manifeste chez Marie Michel, chez Roger, chez bien d’autres gens, je pense; néanmoins, la joie que se donne Marie est une douleur dans le cas de Roger: une songerie généreuse se transpose en un supplice cruel, sans grandeur. Marie vous en a dit la raison. L’image que nous avons de Marie Michel, c’est bien Marie Michel qui nous l’offre par ses actes, ses sentiments, ses pensées, ses paroles; l’image de Cigogne est toujours un reflet... de qui? de quoi?... on ne sait! du dernier livre lu, du dernier paysage regardé, de la dernière phrase entendue. Marie s’élève en devenant autrui, car elle le fait d’un cœur léger, d’un cœur tranquille; quand elle emprunte les yeux, les oreilles ou l’imagination de quelqu’un, c’est pour s’en servir utilement, tandis que Roger ne cherche qu’une sensation vaine; en se voyant autre qu’il n’est, il se perd et fait du mal aux autres.
--En somme, c’est bien par générosité que Mme Michel rêve ainsi.
--Je le crois: elle trouve en quelque sorte à sa bonté un nouveau terrain d’exercice; elle ouvre à son regard des horizons lumineux qui lui font des yeux plus clairs; à son imagination elle offre des perspectives qui permettent de découvrir un plus vaste songe; elle montre à sa charité des exemples qui l’aideront à mieux compatir... Ah! certes, Marie est née avec une âme charmante, mais elle a su la cultiver pour la rendre plus rare encore.»
* * * * *
Nous arrivions à la porte de la Cassolette. Tout au bout de l’allée on apercevait Lucienne qui lisait le journal à Cigogne étendu.
«Merci, Mahoudiaux, de m’avoir présenté à votre amie Mme Michel.
--Merci, Serval, répondit-il, de l’avoir si bien comprise.»
Et, cela dit, nous entrâmes.
CHAPITRE L
La tentative était ardue et nullement facilitée par la façon dont posait le modèle. J’ai cru d’abord que je ne m’en tirerais jamais, que je sabrerais ma toile avec du vermillon ou que, dans un mouvement d’impatience, je jetterais tout en l’air. Sans arrêt, les émotions les plus diverses défilaient sur le visage de Cigogne et c’était, à vrai dire, le portrait d’une procession rapide d’hommes dissemblables que j’entreprenais là, non pas celui d’un seul. Il causait abondamment, ce qui, d’ordinaire, ne me gêne pas pour travailler, mais c’est lui-même qu’il distrayait par sa causerie en me racontant (sur quel ton pathétique, indifférent, plaisant, lugubre, fiévreux et plat tout aussitôt!) les impressions qu’il cueillait à relire les romans de Balzac. Je connais bien «la Comédie humaine»; je n’en ai plus le souvenir immédiat qui exaltait Cigogne. Couché sur sa chaise longue et me présentant un profil intéressant sur le fond vert des pins dépassant une balustrade de pierre grise, il s’étonnait du charme de Rubempré, souffrait des malheurs du curé de Tours, rendait visite à la femme de trente ans, plaignait Mme de Morsauf, tremblait dans le cabinet muré de la Grande-Bretèche.
--Cigogne! tu ne lis pas: tu dévores, et tu assimiles instantanément.
--Tu penses bien, Serval, que je relis tout ça; néanmoins, ces romans m’enthousiasment comme au premier jour; plus peut-être.
--C’est entendu, mais pour l’amour de Dieu, reste un peu tranquille.
--Je ne bouge pas beaucoup, mon vieux! Comment pourrais-je?
--Tu ne fais pas des culbutes, tu fais pis: tu changes d’expression à chaque instant. Ce n’est pas ton portrait que je devrais t’offrir, c’est un film de cinéma de ta figure.
--Allons! allons! ne te fâche pas!... Puis-je fumer une cigarette?
--Oui, à condition que tu foutes la paix à Esther Gobseck.
--Que veux-tu! ils me ravissent ces gens! Lorsque je me promène avec eux, je suis vraiment à Paris, et le recul des années ne me gêne en rien. Ah! Serval! quand elle est entrée tout à l’heure, avec cet air à la fois mystérieux et ironique... Voilà! tu fais encore la tête!
--Non, Cigogne, je tâche de faire ta tête à toi; c’est tout autre chose et tu ne me rends pas la besogne aisée.
--Je ne dirai plus un mot...
--Je n’en demande pas tant!
--Seulement, tu ne m’empêcheras pas de penser!
--Mon vieux Cigogne, je ne me permettrai jamais une liberté si grande.
--Et ils sont vivants, ces bonshommes! Ils agissent, ils vont, ils viennent, ils meurent, ils mentent, ils aiment, ils trompent... Non! je me tais pour de bon.»
En effet, il pensait toujours, et sa face laissait clairement voir les jeux de sa cervelle.
Je travaillai trois quarts d’heure, environ.
«Maintenant, lui dis-je, repos! Je m’en vais faire un petit tour au bord de la mer.»
Nos séances de pose furent souvent du même genre. Parfois, Lucienne venait causer avec lui et l’on n’apercevait plus, sur le visage de ce pauvre fou, qu’un ennui bien évident. Je préférais encore le décor balzacien. J’avais prié mes amis de ne pas regarder cette toile: elle me donnait trop de tracas; je préférais être seul à la voir; elle m’inquiétait, je ne la comprenais pas, je ne sentais pas exactement où je voulais en venir. D’autre part, je me déclarais satisfait du fond: le ton gris de la balustrade me semblait juste, comme aussi celui des pins, sombres et denses, dépassant la pierre et découpés à leurs sommets contre une bande de ciel rougi par le soleil couchant. Oui, cela était bien, mais la gueule, la gueule de Cigogne, à quoi ressemblait-elle? Et je me répétais à moi-même:
«Que j’aimerais faire un portrait de Lucienne, après le dessin aux trois crayons qui déplaît à son mari; un vrai portrait de cette figure calme, où le regard aurait toute sa douceur, où la bouche montrerait son repos, son élégance, sa bonté sans mollesse, où la fuite du cou serait gracieuse, avec une écharpe pour en accompagner la ligne et couvrir l’épaule... Mais cette gueule de Cigogne, que veut-elle dire?»
Huit jours plus tard, l’esquisse était assez poussée pour qu’il fût possible de la laisser voir. J’allais prier mes amis de venir dans l’atelier, quand la voix de Mahoudiaux se fit entendre, criant:
«Ohé! Serval! descendez donc au jardin! Victor Michel est arrivé.»
CHAPITRE LI
Du cahier lavande.
Je ne sais vraiment où donner de la tête. Il me faut du courage pour écrire ces quelques lignes avant de me jeter sur mon lit et tâcher d’y trouver le sommeil. Je n’en puis plus. Je suis presque contente de me sentir si faible, si lasse, car, sans cette fatigue, je deviendrais folle. Pourtant, qu’est-il arrivé? Rien que de très naturel en somme: M. Serval a fini l’esquisse du portrait de mon mari et M. Victor Michel, arrivé ici en permission, et rendant visite à son ami Mahoudiaux, s’est attardé à causer avec nous. Voilà... oui, mais pouvait-on prévoir?
Roger, couché au bord de la terrasse, comme d’habitude, lisait le journal quand M. Michel arriva, tout seul. C’est un grand paysan vigoureux, très mince, très hâlé, une belle tête intelligente, l’air d’un soldat, portant bien l’uniforme, plein d’allure et scrupuleusement propre malgré le drap rapiécé, taché de boue et déteint. Cela m’a fait plaisir. Je n’aurais pas aimé que le mari de Mme Michel fût mal tenu. Elle mérite mieux. Maurice le traite comme un ami très cher. Ils s’aiment, ils s’estiment; c’est visible. On les sentait si émus l’un et l’autre, quand ils se sont embrassés!
Il s’excusa d’être seul.
«La mère et le petit n’ont pas pu venir aujourd’hui, monsieur Maurice, mais, dès demain, ils monteront à la Cassolette vous souhaiter le bonjour... Ah! que je vous regarde encore! Vous n’avez pas mauvaise mine...»
Il s’installa près de nous et M. Serval, appelé par Maurice, nous rejoignit aussitôt.
«Vous étiez tout le temps sur le front du nord, sergent? demanda Roger.
--Tout le temps, monsieur, depuis le début de la danse. Ah! bon Dieu! quel sale pays! On patauge dans la boue, du matin au soir... C’est pas un département pour des Français! Et triste avec ça! et froid! et sale! Je pourrais en raconter long sur cette mélasse, mais j’aime mieux pas.
--Tu en as vu de sévères, Victor!
--Comme de raison, monsieur Maurice: on ne s’en va pas de chez soi pour rigoler, et je reviens tout de même sans une égratignure.»
Je craignais que la causerie prenant cette voie, il ne fît allusion, bientôt, à la jambe de Roger, en croyant que c’était une blessure. Sa femme l’avait sans doute averti (elle a toutes les délicatesses), car il ne dit rien, mais, plus tard, à la demande instante des «trois éclopés», il conta sa vie au front, des choses hideuses, des choses qui ne s’écrivent pas, et toujours sur un ton de gaîté saisissant.
Mahoudiaux riait, mon mari... mon mari semblait fou de bonheur, cependant on lisait sur son visage moins de bonheur encore que de folie, et Maurice s’en aperçut car pour changer de conversation, il dit à M. Serval:
«Vous devriez, cher ami, nous montrer votre esquisse de Roger...»
Et à M. Michel qui voulait rentrer chez lui:
«On te voit à déjeuner, demain, mon vieux Victor, avec Marie et le gosse? J’y compte, n’est-ce pas?
--Bien volontiers, monsieur Maurice.»
Il partit et nous allâmes dans l’atelier.
J’ai déjà parlé plusieurs fois et longuement du portrait aux trois crayons que M. Serval a fait de moi. Ce dessin me plaisait beaucoup; il me plaît tous les jours davantage. Il a déplu à Roger, je ne sais pourquoi. Sa critique était absurde et jamais il n’a voulu en démordre. J’admirais la patience de M. Serval: il répondait à Roger comme l’on répond à un enfant malade et de mauvaise humeur, que l’on évite de gronder... mais tout cela, je l’ai déjà écrit, ici même, dans mon cahier lavande.
M. Serval a donc achevé l’esquisse d’un portrait à l’huile de Roger. Une très belle peinture, oh! certainement, très belle! ce qui n’empêche pas qu’en la voyant, j’avais envie de tomber dans un fauteuil et de pleurer à chaudes larmes. C’était la figure de Roger aux pires moments, à ces moments horribles où quelque chose de trouble passe dans son regard, où il se sent exilé parmi nous, où il voudrait être ailleurs, où il voudrait être quelqu’un d’autre et n’arrive qu’à se faire du mal.
L’impression de Maurice se rapprochait assurément de la mienne, mais ne jugeant que la qualité de la peinture, il put féliciter M. Serval et même lui dire: «Mon ami, pourvu que l’œuvre achevée soit comparable à l’esquisse, avec quelques portraits comme celui-là, vous deviendrez un grand peintre.»
Enfin Roger... D’abord il est resté tout ahuri par son admiration; il ne pouvait détacher ses yeux de ce visage où il se reconnaissait trop; sur ses lèvres, dans ses yeux, on lisait une sorte d’ébahissement stupide que je ne lui avais jamais vu, puis... ah! je garde encore dans les oreilles le son de ses paroles, leur accent, et je me souviens de leur désordre! Il a dit des choses bizarres, étranges. Il tremblait de tout son corps et, quelques instants plus tard, dans sa chambre où nous l’avons conduit, il fut pris d’une crise de nerfs, comme une femme.
M. Serval et Maurice m’ont conseillé d’aller me reposer. Le conseil est sage; je vais le suivre. Pourtant, la nuit est si belle! Tout à l’heure, M. Serval me montrait les teintes du ciel d’un bleu mystérieux, profond. Je voudrais sortir... Dormirai-je, dans mon lit?
CHAPITRE LII
Je vais rentrer à Paris. Non pas que je m’ennuie à la Cassolette, ni que Mahoudiaux ne soit un hôte charmant, Lucienne Maxence la plus délicieuse des amies et Cigogne un pauvre garçon très à plaindre, mais à continuer cette vie, je deviendrais neurasthénique et vraiment il me semble qu’un demi-fou suffit dans une campagne provençale au bord de la mer.
Voir Cigogne tous les jours, le traiter comme on traiterait un ami intelligent et sensé, mène à commettre de lourdes gaffes, involontaires certes, mais qui n’en sont pas moins dangereuses. Cela m’ennuie, à la fin, de tourner ma langue trois fois dans ma bouche avant de dire quoi que ce soit et de ne jamais savoir, même vaguement, de quelle façon ce bougre va réagir sous le coup d’une émotion, fût-ce la plus quotidienne, la plus banale.
Aujourd’hui, Victor Michel est venu nous voir. Nous étions tous installés sur la terrasse, parmi cet enchantement de la brise salée et de l’innombrable parfum qui filtre dans le bois de pins. Cigogne, les yeux brillants, interrogeait d’une voix tremblante le jeune sergent bien découplé, d’aspect sain, rustique et solide, au regard vif, dont la présence paraissait salutaire pour chacun de nous.
«Sergent! parlez-moi de votre existence, là-bas, demandait Cigogne. Quelle idée peut-on s’en faire d’après les journaux! On ne voit pas les choses, et d’ailleurs, comment décrire l’élan des hommes sans l’avoir vu et ressenti, le bruit du canon, sans l’avoir entendu!... C’est seulement par le souvenir que l’on rend ces émotions-là.
--Pour sûr! et tenez, Monsieur, dit Victor Michel, puisque vous parlez de l’élan des hommes, je me rappelle, un jour où nous avons chargé... mes hommes s’arrêtent tout net devant la tranchée ennemie, avec leurs baïonnettes à quelques centimètres de ces brutes... C’est pas de la blague!... et il a fallu, comment dire? il a fallu les entraîner de nouveau pour les faire entrer dedans, dans les ventres boches... rigolo, pas vrai, Monsieur?
--Vous avez aussi nettoyé des tranchées, sergent?
--Ah! oui, Monsieur, bien souvent, et, croyez-moi, c’est un drôle de métier. On finit par s’amuser à crever des Boches, comme des enfants qui jouent à la guerre. On tape plus dur, voilà tout. Et puis ça fait du bruit; ils gueulent, que c’est un plaisir! On nous racontait au catéchisme qu’en enfer on crie fort... on doit crier la même chose que les Boches... Et ça pue! et le sang ça colle! une saloperie, quoi!... Pardon, Madame!... Oh! si Marie m’entendait, comme je serais grondé!»
Mais déjà Cigogne avait les yeux hors de la tête. Autant l’enthousiasme cru et sincère de Michel me déplaisait peu, autant me révoltait celui de Cigogne, balbutiant et fiévreux.
L’intervention de Mahoudiaux coupa court à cette scène qui risquait de mal tourner (Lucienne avait déjà bien envie de pleurer): comme Victor Michel prenait congé, il me pria de montrer mon dernier chef-d’œuvre, l’esquisse de la gueule de Cigogne. Le sergent s’en fut rejoindre sa femme et son fils; Lucienne, Cigogne et Mahoudiaux vinrent dans l’atelier, où je plaçai ma toile dans un jour convenable.--Bon Dieu! pourquoi n’ai-je pas, à ce moment, passé mon pied au travers!
Les avis furent partagés. Lucienne, visiblement, était navrée de mon petit travail; Mahoudiaux me fit des compliments un peu gros, mais je crois qu’il aimait bien ça; quant à Cigogne, il n’en eût pas dit davantage si Latour, Ingres, Delacroix, Manet, Rembrandt et Véronèse avaient tenu mon pinceau! L’imbécile! il croyait que, par cette esquisse, je confessais publiquement ses péchés! Il finit par déclarer, après d’autres idioties:
«C’est moi! c’est moi en face de la vie, devant un bel exemple de la vie, pas très lointain, mais qu’il faut atteindre. Saurai-je y arriver? Le chemin est là, ouvert sous mes pas, facile à suivre et me menant où je veux aller, m’enlevant à l’ennui du bonheur quotidien, me révélant la joie du vrai plaisir, de la vraie gloire, de la vraie sagesse... Serval, tu es un peintre étonnant, mais pourquoi avoir si clairement écrit au fond de mes yeux que la tentative restait absurde, que je m’engageais dans un chemin mort... et que je m’en doutais! Serval, mon camarade, tu es dur! On ne défend pas à un manchot de cueillir des fruits au sommet de l’arbre; il est cruel d’interdire les courses d’obstacles à un cul-de-jatte. M’empêcher de poursuivre un rêve de gloire vagabonde, mon rêve! quand tu vois que je ne puis pas courir, quand je m’en rends compte aussi bien que toi!...»
Il avait l’air d’un fou. Dans sa chambre où nous dûmes le reconduire, il nous donna le spectacle d’une crise de nerfs, avec cris et pleurs. Maintenant, il dort.
Et, pendant ce temps, le ciel se fonçait de façon merveilleuse, et la mer, et les bois silencieux se préparaient à la grande joie muette, chaude et parfumée, de leur sommeil.
J’espère que cette pauvre Lucienne pourra dormir, elle aussi.
Je partirai avant la fin de la semaine.
CHAPITRE LIII