Part 13
«Non! me dit Mahoudiaux, sur la terrasse où nous faisions les cent pas en fumant, il ne faut pas nous quitter, Serval; restez encore quelques jours. J’aurais vraiment de la peine à vous voir partir maintenant, et dans cet état d’esprit. Je me dirais que vous vous ennuyiez à la Cassolette, que j’ai été un hôte maladroit, que je n’ai pas su vous retenir, vous que je considère comme un ami. Allons, Serval, un bon mouvement! Quant à l’autre projet, celui de détruire l’esquisse étonnante que vous nous avez montrée, je ne vous prie pas d’y renoncer, je vous l’ordonne, tout simplement (en termes violents, s’il vous plaît de les entendre!). Cette toile est déjà une belle chose et les belles choses ne doivent pas être détruites, surtout pour des raisons sentimentales. Serval, un second bon mouvement pour faire la paire avec le premier!... aussi pour me consoler un peu, car je suis triste, inquiet, plein de remords d’avoir invité Roger à la Cassolette. J’adore ce pays, mais n’est-il pas dangereux pour un esprit malade, pour une sensibilité écorchée? Plût au ciel que Roger eût seulement une patte en mauvais état! Sa tête me donne plus de soucis... Les soirs trop bleus, les crépuscules trop chatoyants, une mer trop étincelante, des bois trop odorants et ces quelques rossignols que vous avez appris à chérir, ne sont-ils pas des facteurs d’émotion bien puissants? Si Roger s’en va d’ici plus désaxé encore qu’il y a quelques semaines, c’est moi seul qu’il faudra blâmer, moi qui lui offrais en toute innocence, un ciel, des flots, des arbres et une bibliothèque qui ne lui convenaient pas du tout!... Et puis, ce garçon est une boîte à surprises: tout ce qu’il pense, tout ce qu’il sent, tout ce qu’il fait est imprévisible; on ne peut deviner où il a logé son âme pour vivre l’instant prochain. Voyez comme le récit de mon ami Victor l’a bouleversé! Pourtant, avouez que ces quelques phrases n’avaient rien d’extraordinaire: au front, nous avons tous vu d’horribles choses, et de nos propres yeux.
--Mon cher Mahoudiaux, lui répondis-je, c’est justement le point sensible que vous touchez là. Voir de ses yeux est moins dangereux pour Cigogne et l’intéresse moins que voir par les yeux d’autrui.
--Victor Michel vient déjeuner, aujourd’hui, avec sa femme et son fils. Je le prierai de se surveiller. D’ailleurs, Marie étant présente, et le gosse, je gage qu’il parlera sur un mode plus doux. Vous agrée-t-il, ce ménage rustique?
--Il me ravit.
--J’ai fait, ce matin, avec eux trois, une délicieuse promenade; le petit Maurice avait congé. Vous savez que je me lève tôt, Serval, et si vous n’étiez pas un de ces déplorables peintres parisiens qui ne connaîtront jamais la couleur de l’aube, je vous aurais emmené, mais Monsieur dormait à poings fermés, pendant que nous parcourions les bois. J’avais besoin de me détendre, de regarder tout cela, autour de nous, qui est si beau, et plus beau encore de grand matin. Nous avons vu des fleurs charmantes, des reflets marins... ah! mon cher!... il soufflait une brise paisible, savoureuse, et cet air convenait bien à la beauté particulière de ce jour... et néanmoins, M. Serval dormait dans son lit de plume... dont le sommier est d’ailleurs métallique.
--Maurice, répondis-je, vous êtes un raseur! Dans des occasions pareilles, frappez à ma porte, secouez-moi, posez délicatement sur ma figure une éponge. Se promener le matin, par le temps qu’il fait, vaut mieux que de dormir, et, maintenant, ma jambe me permet ces joies.
--Entendu, mon ami, mais, pour vous réveiller, encore faut-il que vous ne partiez pas! Vous renoncez donc à ces projets ridicules?
--Vous les détruisez trop gentiment, Maurice, pour que je les défende.»
Nous continuâmes de causer ainsi. On parla de Cigogne, de sa femme, des Michel, de leur gosse, des pins, des oliviers, des vagues, des rochers, des grandes courses que nous pourrions entreprendre bientôt, moitié à pied, moitié en carriole, puis, comme d’habitude, on se mit à parler de l’avenir, de notre avenir à chacun, de ce petit bout d’avenir que l’on s’accorde tout dévoilé.
«Et vous, que ferez-vous, Serval?»
Je le lui dis, dans la mesure où je pouvais le prévoir.
«Et vous, Mahoudiaux?
--Je pense reprendre du service dans six mois, mais de quelle façon, je ne sais, avec cette stupide ankylose...
--Et nos amis?
--Les Maxence continueront... ils continueront: Roger à être fou, à se créer un monde en croyant qu’il le touche, Lucienne à souffrir, à s’en cacher, à aimer son mari, à le plaindre. De même, les Michel continueront à former un heureux couple, sauf le cas où Victor recevrait une balle dans la tête... mais si cela arrivait... ah! Serval, de grâce, parlons d’autre chose! parlez-moi de peinture!...»
Alors je lui décrivis cette grande composition dont j’avais fait l’esquisse et que je pensais reprendre, où, sur une prairie verte, une magicienne présentait un cristal à des gens accroupis autour d’elle...
«Par un petit croquis, je vous mettrai ça en place, Mahoudiaux.»
Mais, soudain... Nous nous regardâmes d’abord, avant de lever les yeux vers la fenêtre du premier étage d’où partait le cri horrible, déchirant, prolongé, suraigu, qui trouait l’air.
«Ça, c’est Lucienne!» dit Mahoudiaux.
Il n’en finissait plus, ce cri de femme. On crie ainsi pour se sauver, pour s’échapper, quand il n’y a plus d’espoir, et puis un hoquet rauque l’interrompit.
Alors il y eut des paroles. Ce fut peut-être moins affreux, parce que plus explicite.
«Au secours! venez! venez! pour l’amour de Dieu! il s’est coupé la gorge!»
* * * * *
Il s’était en effet coupé la gorge, d’un coup de rasoir, assez maladroitement. Le lit sur lequel il reposait présentait un aspect immonde. Le linge sale, c’est toujours laid...
«Serval, téléphonez au Nº 8, dit Mahoudiaux. Le docteur Famin doit être chez lui. Avec sa bicyclette, il sera ici dans cinq minutes: il n’a qu’à descendre la côte.»
Et Maurice fit de son mieux pour arrêter le flot de sang. La bonne soignait Lucienne évanouie devant la fenêtre.
Les Michel arrivèrent quelques instants plus tard. On envoya aussitôt le gosse déjeuner à la cuisine. Ses parents nous aidèrent beaucoup par leur activité et l’exemple de leur sang-froid.
«Pourquoi?... Il était donc malheureux?» demanda Victor Michel avec simplicité.
Le médecin attendu parut peu après, sur sa bicyclette. L’heure qui suivit reste vague dans mon souvenir, toute peuplée de petits gestes utiles, précis, commandés par ce brave homme très averti.
«C’est pas pour dire, déclarait le docteur Famin, mais je vous garantis, Monsieur Maurice, que sa main a tremblé juste au bon moment. Il a eu de la veine... Maintenant, il ne risque plus rien. Le pauvre! il y allait argent comptant, et puis, il a dû songer que la vie, c’était pas si mauvais, tout de même... et il a ralenti le mouvement. Non, Madame, votre mari est sauvé. Ne pleurez pas, je vous assure: il n’est pas nécessaire de vous rendre malade! Allons! allons! un peu de calme! Les hommes sont toujours des fous. Croyez-moi, Madame, il guérira.»
Cigogne avait ouvert les yeux et regardait devant lui d’un air étonné.
CHAPITRE LIV
Du cahier lavande.
Je n’ai pas ouvert ce cahier depuis un mois et demi; je ne l’ouvrirai jamais plus. Pourquoi faire, puisqu’il n’est plus à moi? L’horrible aventure que nous venions de vivre me bouleversait tellement que je n’avais rien écrit. Il me suffisait de pleurer en remerciant le ciel de ce que Roger fût encore vivant. J’oubliais si bien l’existence de ce cahier que je le laissais traîner!
Roger s’est rétabli assez rapidement; il a recommencé à parler, à se lever, à nous faire part de ses projets. La fièvre légère dont il souffrait, chaque soir, et qui lui donnait de mauvaises nuits est tombée peu à peu; le docteur Famin cessait de venir à la Cassolette. On commençait à respirer de nouveau. M. Serval, qui comptait partir, avait promis de rester encore et je lui en savais gré: sa conversation facile et sensée nous distrayait du drame...
Et puis, avant-hier, en rentrant d’une promenade au bord de la mer, je trouve, ici, dans le petit salon, Roger en larmes, la tête dans ses mains, et mon cahier lavande ouvert devant lui, sur la table! Il lisait depuis une heure. Il avait tout lu!
D’abord, j’ai rougi... oh! comme si l’on me déshabillait dans la rue! Je tremblais, je crois que je claquais des dents, me sentant prise, pour la première fois de ma vie, peut-être, par ce que l’on appelle une vraie colère. Tout de suite, Roger s’est livré à une horrible crise de désespoir et, cependant, ma colère se changeait rapidement en une parfaite indifférence. Aucune pitié... non, j’ai bien dit une parfaite indifférence. Ce que mon mari pouvait exprimer ou penser, l’angoisse qui travaillait son visage, son regard suppliant, ses gestes, ses phrases, tout cela ne m’intéressait plus, m’était égal. A ce moment, je me suis rappelé une opinion de Mahoudiaux qui me semblait paradoxale, il y a quelques jours... il disait:
«Voyez-vous, Lucienne, un livre médiocre peut, à la rigueur, se relire. On continue à y ajouter son émotion à soi; une comédie, un drame médiocres, ennuient dès la seconde audition: on ne s’en laisse plus imposer et, quelquefois, on se fâche.»
Je comprends un peu...
Roger se traitait de misérable, il implorait mon pardon, mais, s’il s’excusait avec tant de passion, ce n’était pas d’avoir lu mon cahier lavande, oh! point du tout! c’était de m’avoir tant fait souffrir. Il me connaît donc bien peu! Souffrir par lui, je commençais à m’y habituer, mais cela, c’est pire. Souvent, une insulte brise le cœur plus qu’une peine, et l’on montre moins de patience... et l’on a raison. D’ailleurs, les hommes n’agissent pas autrement: ils endurent les plus affreuses misères sans protester; ils se révoltent pour une gifle.
Mon pardon, il l’a eu bien vite. Sincère? Je ne sais pas: aussi complet que je pouvais le donner, et néanmoins, je découvre, tout au fond de moi, comme un vieux dépôt de rancune... En somme, il aurait donc deviné juste? Ce ne serait pas seulement sa vilaine action d’avant-hier qui me trouble à ce point? Il resterait un résidu des chagrins passés?... Alors, lui, je l’aimerais moins?
Il faut, ce soir, que je sois honnête avec moi-même, comme on l’est en se confessant... Oui, mais un point reste parfaitement clair: mon cahier lavande est devenu le cahier de n’importe qui, depuis que Roger l’a ouvert!
Quand j’étais jeune fille, j’écrivais chaque soir quelques lignes dans des cahiers plus petits, rayés de rose. Je les brûlai, avant mon premier mariage, par un sentiment de honte: ils contenaient trop de sottises!
Plus tard, j’écrivis dans des cahiers verts et les brûlai aussi, la veille de mes noces avec Roger, pour qu’il ne pût jamais savoir combien j’avais souffert avant de le rencontrer, mais bientôt, je repris cette ancienne habitude et, dans mon cahier lavande, je disais tout mon bonheur.
Je pensais: «Un jour, je lui montrerai ça; il devinera ce que je ne saurais lui expliquer, il me verra telle que je suis, il sentira de quelle façon je l’aime.»
La pauvre Lucienne était encore naïve!
Je n’ai pas fait lire ces pages à Roger... Il les a lues.
Hier, je comptais brûler mon cahier, puisque tout ce que j’écris semble voué aux flammes, mais j’ai pris une autre décision, plus raisonnable: je le garde, par prudence. Je ne veux pas être reprise, je ne veux plus souffrir. Ce document, je le relirai parfois. Il m’évitera de nouvelles erreurs, celle surtout qui consiste à me laisser attendrir par des discours, des gestes, des expressions de visage arrangés. Il se peut qu’une part de sincérité y subsiste, mais n’importe! Je ne veux plus souffrir.
Je l’ai dit: rien de ce qui le touche ne m’intéresse plus. Quand il me jurait qu’il se remettrait incessamment à des occupations sérieuses, qu’il s’était déjà fait envoyer plusieurs livres de chimie, que, pour se distraire, il reprendrait ses travaux de photographie, au lieu de se fatiguer à lire, j’avais envie de répondre, d’un air amical et tranquille: «Très bien, très bien; c’est fort sage!» comme j’aurais répondu à M. Serval ou à Maurice Mahoudiaux.
Non, je ne veux plus m’émouvoir, je ne veux plus souffrir et jamais je n’écrirai plus une ligne dans ce cahier.
CHAPITRE LV
C’est le début de l’automne: un beau soir. Nous sommes réunis sur la terrasse, Lucienne, Mahoudiaux et moi; nous regardons venir la nuit. Pas un souffle, mais les parfums de l’été sont encore en suspension dans l’air tiède. On les respire, on s’en pénètre.
Nous resterons ici une heure, je pense. Cigogne est déjà monté se coucher. Voilà qui nous assure un peu de tranquillité. Je supporte difficilement sa conversation de malade honteux; pourtant, il est bien guéri de son coup de rasoir (maladroit, si l’on veut). Je rentre à Paris, après-demain! Du moins, qu’il me soit permis de goûter pleinement le calme de cette fin de séjour à la Cassolette. Ah! qu’il fait beau, ce soir!
Notre pauvre amie Lucienne a été très secouée par la dernière folie de son mari (autrement peut-être que je ne m’y attendais). Il a passé la mesure, cette fois. Elle paraît s’en rendre compte, comme pour l’enfant dont on pardonne un certain temps les sottises, mais à qui l’on dit, un jour: «Et, maintenant, en voilà assez!» Elle est d’ailleurs fort gentille avec Cigogne, empressée à le soigner quand il faut; elle lui fait la lecture, elle lui parle sans la moindre trace de rancune ou de fatigue, et pourtant, ce n’est plus la même chose: on le sent.
Ce soir, comme d’habitude, Maurice fume sa pipe; moi, je respire... les parfums de l’air me suffisent; Lucienne n’y voit plus pour achever son tricot, elle l’a posé sur ses genoux, elle respire aussi.
Nous causons ou, plutôt, nous échangeons des phrases.
«Il ne faudrait pas non plus vous montrer trop sévère, Lucienne, dit Mahoudiaux.
--Soyez plus clair, mon ami.
--Il ne faudrait pas en vouloir trop cruellement à ce garçon: il a des excuses.
--Je le sais, Maurice, mais je n’en puis plus! J’ai encore pour lui de l’amitié, une certaine tendresse, beaucoup de pitié... ce qui manque, ce que je ne retrouve plus en moi, c’est la générosité stupide que donne un grand amour: il a trop souvent menti!
--Lucienne, vous vous trompez. Avant-hier Roger s’est conduit comme un mufle, j’en suis d’accord, mais pas un jour il n’a cessé d’être sincère...
--Voyons, Maurice!
--A sa façon.
--De grâce, ne plaisantez pas, Maurice: je souffre! parlez sérieusement... et vous, monsieur Serval, que pensez-vous de Roger, à ce point de vue?
--Madame, répondis-je, tout bien réfléchi, je serais plutôt de l’avis de notre ami Maurice. Vous ne pouvez juger de la sincérité ni du mensonge, parce que vous êtes naturellement véridique. Il n’y a pas que cette manière-là. Certaines gens mentent sans presque le savoir, sans même le savoir du tout: ils transmettent ce que leur imagination un peu folle leur présente; l’allure, le ton, la conviction, la grâce s’y surajoutent et embellissent le discours; leur talent, parfois leur génie, nous imposent à tel point que nous ne cessons d’être en adoration devant eux. D’autres encore n’ont pas cette qualité, ou la perdent, ou simplement s’adressent à quelqu’un d’averti qui ne les aime plus... alors il se trouve qu’ils ont menti! Non! je vous assure! Ils ont seulement moins bien menti, ou devant un mauvais public. Tout cela ne permet pas à un homme de forcer un tiroir ni d’ouvrir indûment une lettre, mais peut expliquer beaucoup de choses...
--Cela excuse-t-il Roger de m’avoir tant fait souffrir, de m’avoir si mal comprise?
--Lucienne, interrompit Mahoudiaux d’une voix presque dure, vous-même, l’aviez-vous compris dès le premier jour?
--Oh! taisez-vous, mon ami! je l’aimais tant!
--Pour comprendre, est-ce un bon moyen?
--J’avais si grande confiance en lui! J’attendais si impatiemment qu’il fît ce qu’il désirait faire, ce qu’il pouvait faire! et, chaque fois, il ne faisait rien, il se tirait de la difficulté par un nouveau mensonge.
--C’est simplement, Lucienne, que vous imaginiez un joli Roger bien au point qui, cependant, ne ressemblait pas au Roger de ce jour-là, dit Mahoudiaux.
--J’ai vu de lui, ajoutai-je, tellement de reflets divers! Je l’ai écouté dans tellement de rôles!...
--Des rôles! des rôles! c’est ça! je n’ai jamais dit autre chose. Une sincérité de comédien!
--Pourquoi pas?
Mahoudiaux avait levé les yeux de dessus sa pipe pour poser cette question qui parut offenser Lucienne.
«Amusez-vous! plaisantez encore! dit-elle, vous ne serez jamais que des hommes! Moi, j’étais sincère d’une autre façon et je vais vous le prouver... Tenez... (au fond, cela m’est égal de m’en séparer, maintenant...) Vous pourrez vous former une opinion.»
Elle se pencha sur sa boîte à ouvrage et en retira un cahier de couleur lavande:
«Voilà, reprit-elle, ce que Roger lisait quand je l’ai surpris. Lisez à votre tour, Maurice, lisez, monsieur Serval... Vous parlez souvent des reflets divers de votre ami; vous en trouverez là-dedans quelques autres, assez singuliers. Non, non, il n’y a pas d’indiscrétion... une indiscrétion? comment donc! tout au contraire cela me fera plaisir et saura peut-être vous distraire quelque temps.
--Lucienne, demanda Mahoudiaux, pourquoi vous montrez-vous aussi nerveuse?
--Nerveuse?... Oh! tant pis! Je ne me surveille plus... Et vous le verrez là tel qu’il était, jadis.
--Vous voulez dire, Lucienne, tel qu’il vous semblait être jadis!
--Il ne jouait pas encore la comédie.
--Allons donc! il l’a toujours jouée, mais vous aimiez son rôle.
--Madame, ajoutai-je, moi aussi, j’ai plus d’une fois aimé ses rôles; dans certains, je l’ai même admiré, car il souffrait sincèrement en les jouant.
--Monsieur Serval, vous faites de la littérature?
--Je ne saurais pas, chère Madame, étant peintre. Je l’ai souvent dit à votre mari en réponse au même reproche.»
Elle haussa les épaules d’un air exaspéré.
«Il aurait sans doute réussi comme acteur, dit Mahoudiaux, mais c’eût été déchoir. Il voulait régner, aimer, conquérir, de ses propres forces, tout seul, mais, incapable de vivre par lui-même, il cherchait d’abord un exemple, avant d’agir. Une vie tranquille et douce l’ennuyait; il en sortait aussitôt; sa vie héroïque, il l’a manquée, toujours pour les mêmes raisons... Il n’a même pas su se tuer, le pauvre bougre! et pourtant je parie qu’il s’est donné inconsciemment le plus grand mal pour réussir son effet!
--C’est vous qui êtes injuste, dit Lucienne. Soit, je n’ai su voir de lui que des images, mais j’aimais Roger et, quand il m’aimait, il était sincère... C’est affreux à penser: aurait-il... aurait-il tâché de se tuer parce que moi, je ne l’aimais plus?
--Les femmes sont d’une logique vraiment admirable! dit Mahoudiaux.
--Qui donc vient de fermer une persienne, là-haut? demandai-je.
--C’est la bonne, à qui j’ai recommandé de les rabattre toutes et d’ouvrir les fenêtres... Quant à mon cahier, vous le lirez, c’est bien entendu. Je m’excuse de ma mauvaise écriture, mais point du tout des sentiments que j’exprime. D’ailleurs, je n’en exprimerai plus de pareils, je vous le jure.
--Pourquoi, Madame? demandai-je. On dirait, à vous entendre, que votre vie est finie. Cigogne vient de subir une cruelle épreuve et, cette fois, je suis sûr qu’il profitera de la leçon. Il vous aime de tout son cœur et vous l’aimez toujours... oui, oui, quoi que vous puissiez écrire ou dire, vous l’aimez toujours.
--Lucienne, ajouta Mahoudiaux, ne froncez pas les sourcils. Vous l’aimerez demain... et la vie est douce à vivre.»
Nous restâmes silencieux un bon quart d’heure. L’ombre nous entourait; on percevait au loin un léger murmure dans les branches; le feuillage fut traversé d’un long soupir: la brise se levait. Mon rossignol (celui qui fréquente l’arbre du coin gauche de la terrasse et avertit de sa présence par un petit prélude amoureux) ne chantait pas encore... On attendait son chant.
Lucienne reprit d’une voix moins froide et cependant plus calme:
«L’aimerai-je, demain? c’est possible, en somme, et de toutes façons, je tâcherai. Maintenant que vous m’avez bien grondée, bonsoir, mes amis; je fais un petit tour dans le jardin, puis je rentre.»
Nous rentrâmes aussi, Mahoudiaux et moi.
Dans ma chambre, je trouvai un billet de l’écriture de Cigogne, soigneusement épinglé au milieu de mon oreiller:
«Viens chez moi, tout de suite.»
Je m’y rendis.
Quelques instants plus tard, me penchant sur la rampe de l’escalier, j’appelai Mahoudiaux, entre haut et bas, aussi tranquillement que possible:
«Maurice, montez chez Cigogne.»
CHAPITRE LVI
«Il faudra toujours faire appeler le vieux Famin, dit Mahoudiaux, mais pas pour soigner Roger, car Roger est bien mort.»
A cela, il n’y avait aucun doute: Roger était bien mort.
«Maurice... quelle horreur! m’écriai-je; qu’est-il arrivé?»
Ce corps couché sur le lit, ce corps si raide, si vraiment mort, m’épouvantait, avec ses lèvres pincées, son regard vide, son maigre profil d’oiseau pointant entre les deux mains posées à plat sur les joues.
«On va voir, dit Mahoudiaux, et ceci nous renseignera peut-être.»
Il prit sur le bureau une feuille de papier couverte d’écriture et lut les premières lignes.
«En effet...»
Il prit aussi un flacon, près de l’encrier.
«Cyanure d’or... On ne peut mieux.»
Il avait de la peine, notre bon Mahoudiaux, malgré cette affectation de grand calme. Les traits de son visage le montraient jusqu’à l’évidence, et sa voix, et ses yeux. Encore une fois, il considéra le corps, encore une fois, le touchant, il reconnut un cadavre, puis il s’approcha de la lampe électrique qui éclairait le bureau, et nous lûmes ensemble la feuille largement gribouillée de lignes fiévreuses.
«On entend très bien de cette fenêtre ce que vous dites au coin de la terrasse. Vous parlez discrètement, mais il suffit d’écouter. Une de vos paroles m’échappe de temps à autre. Peu importe: le reste est si clair, d’un sens si limpide! Cependant, j’ai renoncé à savourer la fin du discours... j’ai fermé les persiennes au moment où l’on déclarait: «Le pauvre bougre n’a même pas su se tuer!» C’était gentil, ça! tout plein gentil! Alors j’ai préparé, aussitôt, le petit travail que je ne comptais faire que plus tard dans la nuit, peut-être à l’aube. Les produits photographiques que vous trouverez sur ce bureau (d’autres sont dans mon armoire), sont destinés à assurer le succès de mon entreprise, de ma scène finale. (Il convient d’employer un terme de théâtre puisque j’ai raté ma vocation en ne montant pas sur les planches.) J’ai commandé toutes ces drogues, moins pour faire précisément de la photographie, que pour «fixer» (un joli mot, n’est-ce pas?) ma dernière image, le reflet suprême de Cigogne.
«Allons! adieu!... Je vais maintenant porter un billet dans la chambre de Serval; en rentrant, je regarderai, par la fenêtre du couloir, le ciel et le petit bout de mer que l’on découvre, et la cime des bois...
«Ah! j’en reviens! ah! c’était si beau! mais les rossignols ne chantaient plus. Ils ont bien fait: j’aurais peut-être manqué de courage. Ils se sont tus: je ne savais pas les rossignols si charitables... Me tremper dans la vie de nouveau... ah! non!
«Je vais donc boire ma potion: «Cyanure d’or.» Dire qu’il m’a fallu user de produits photographiques pour me montrer tout à fait sincère!... Il sera indispensable d’en prendre une forte dose. Ce n’est pas pour rien que, jadis, je fus chimiste. Enfin, j’irai m’allonger sur mon lit; j’attendrai quelques instants encore dans ce monde-ci... puis je passerai de l’autre côté.
«En somme, je vous aime bien, malgré tout, mais il est trop tard pour recommencer, et d’ailleurs mon pied me fait très mal, ce soir. Adieu pour de bon. J’ai tort? C’est possible. Tant pis... Adieu à tous... Adieu.
«R. M.»
«Il convient que notre amie ne voie pas ce papier,» dit Mahoudiaux d’une voix éteinte.
Il le pliait pour le mettre dans sa poche quand Lucienne entra.