Le Mirage

Part 2

Chapter 23,910 wordsPublic domain

Par ailleurs, dans les petits emplois de la vie quotidienne, il fut un bon soldat régulier, dévoué; il fit son devoir, comme il devait, mais je ne puis cependant vous présenter toutes ces images heureuses de mon sujet, car vous diriez, cette fois:

«Un bon soldat? Est-il le seul? Il a fait son devoir! Combien d’autres l’ont fait! Pourquoi parler spécialement de celui-là?»

Si j’en parle, n’est-ce pas, au juste, parce qu’il avait plus de peine qu’un autre à agir, parfois, de cette façon qui vous paraît si banale? Non, ce n’est en rien la vie d’un héros que je vous raconte, c’est la vie d’un homme entravé par son imagination et qui, somme toute, n’a finalement fait de mal qu’à lui-même.

Et qui vous dit qu’il ne souffrait pas atrocement quand il se forgeait une tentation en regardant la grosse Adeline?... Plaignez-le si vous voulez pour cette tentation absurde. Mais qui vous dit qu’il n’a pas vaillamment lutté en tâchant de la vaincre?... Alors, soyez équitable et, à cause de cette lutte, accordez-lui un peu d’affection.--Moi, je vous raconte simplement ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai supposé ou cru comprendre, rien de plus... Enfin, si mon ami Cigogne vous déplaît trop, si vraiment il vous impatiente, effacez son souvenir.

Il me semble que nous l’avons laissé au moment où il m’assurait de son amour pour Mme Maxence, sa femme.--Procédons.

* * * * *

Il l’avait rencontrée à Alger et s’était bien vite épris d’elle. A cette époque, il étudiait la chimie dans une école spéciale. Une jeune femme entrevue vint le distraire. Quelques promenades sur la place du Gouvernement, aux heures d’affluence et de musique, deux ou trois rendez-vous dans les environs, des causeries dans sa famille où il l’avait présentée... tout un petit roman banal et bourgeois, sans intérêt, une très médiocre aventure d’amour.--Il m’en faisait le récit, le lendemain même de notre conversation au Grand Café, dans la chambrée noire de mouches, et par bribes, d’une voix pénible, à tel point que je dus recoudre moi-même les fragments de l’histoire.

«Et puis non! s’écriait-il, je dois me tromper! ce n’est pas ça!»

Arrêté au milieu d’une phrase, il n’y avait plus moyen de lui tirer un mot.

Ce projet d’union déplaisait à ses parents. La personne que leur fils voulait épouser appartenait à une famille fort honorable et ne laissait pas d’être charmante, mais comment oublier qu’un premier mariage avec certain capitaine au long cours avait jadis fait grand bruit dans la ville. De ces potins honteux, il reste toujours quelque chose. Depuis son divorce, la tenue de la jeune femme ne permettait aucune critique et le capitaine au long cours était allé mourir (de la peste, assurait-on), en quelque pays lointain.--N’importe! on avait beaucoup jasé. Les parents de mon ami s’en souvenaient trop bien.

«Mais, disaient-ils, nous admettons qu’elle est charmante, tout à fait!»

Charmante! ils ne la trouvaient que charmante!--Cigogne n’en revenait pas. Le rouge de la colère lui montait au visage en rappelant ce souvenir. Il me la décrivait alors et, d’un long moment, ne s’interrompait plus.--J’en vins à imaginer une petite femme grêle, très brune, avec de grands yeux doux, des cheveux noirs, courts et bouclés, une taille souple. Déjà, je voyais en elle quelque chose d’inquiétant, je ne sais quoi de trop menu, d’évasif, son vrai charme peut-être, cela même qui, dès l’abord, avait séduit Cigogne.

Il me touchait par l’effort passionné qu’il mettait à décrire son idole. Tant de paroles superflues, tant de peine et d’application, mais aussi, tant de complaisance!

«Figure-toi une petite princesse birmane descendant de sa jonque en bois précieux...»

Je ne pus m’empêcher de rire.

«Pardon, mon ami! les princesses birmanes ont la chevelure lisse, coiffée serré, presque vernie; or tu disais, je crois, que ta femme agitait une tête bouclée aux cheveux courts?

--Bouclée?... bouclée?... oui, peut-être, à cette époque... mais qu’est-ce que cela peut te faire?»

Il poursuivit:

«Regarde-la dans ses voiles roses!... Son premier mari connaissait l’Extrême-Orient... Eh! non, cependant! au début, il me semble qu’il était sur les lignes du Sud-Amérique. Tu m’as troublé par ta stupide interruption. Tais-toi! Elle gardait tout de même un parfum de la Chine, des Indes, de Ceylan. Elle dansait... oh! je désirais tant qu’elle sût danser!»

C’était évidemment de la littérature (je n’en juge pas la qualité). Si mon ami s’en fût rendu compte, je l’eusse à coup sûr interrompu, mais il parlait comme si je n’étais pas là. Sa tête, portée par un long cou et déplumée, eût-on dit, tant ses cheveux paraissaient peu, tournait lentement de droite et de gauche, tandis qu’il clignotait à la façon d’un homme qui veut remettre en lumière une image devenue imprécise.

Néanmoins, ce flux romantique m’agaçait.

«Tu as oublié, dis-je, une plume d’oiseau de paradis qu’elle porte dans sa coiffure et qui balance, lourde du bout.

--O Serval! répliqua-t-il, pardon!»

Je m’attendais à une injure, mais cela, je ne comprenais plus.

Il murmura difficilement:

«Oui, tu as raison... la plume d’oiseau de paradis... qui balance... lourde du bout... Comment savoir au juste sa couleur?»

Maintenant il rêvait.--Plaçait-il cette plume décorative dans les boucles noires? Non, il dériva et, soudain:

«As-tu vu des gerboises? s’écria-t-il; on en trouve chez nous. Ce sont des bêtes délicieuses, de mignonnes petites choses aux pattes minces... et quel regard! Ah! mon vieux Serval! j’aurais voulu lui donner des fleurs de serre, des perles, un chien minuscule et frisé, un négrillon...»

Tout de même, il fallut mettre à l’écurie des chevaux qui rentraient du terrain de manœuvres, et cela dura quelque temps, mais la conversation reprit, une heure plus tard, dans cette même chambrée un peu moins malodorante que la cantine.

Nous étions assez satisfaits, le détestable adjudant corse ayant été admonesté en termes vifs par notre capitaine. Je m’en sentais bien aise.

«Hein, mon vieux! l’a-t-il reçu son paquet... et en pleine gueule encore!»

Il répondit de façon absurde:

«Tu l’imagines, j’en suis certain! Tu pourrais la peindre!

--Qui ça?

--Ma femme...»

L’adjudant herboriste ne l’intéressait plus. Il m’entraînait d’une main forte vers Alger, vers des palmes, vers cette contrée chaude où il avait aimé.--Je me laissai faire, d’abord, mais voulus le rappeler à des réalités tangibles.

«As-tu des enfants?

--Des enfants? non! pourquoi des enfants nous deux?»

Il paraissait très interdit.--Ma question était donc bizarre? Puis il alluma une cigarette et parla d’une voix mieux posée, presque tranquille.

Ses parents avaient agréé son choix, après quelques discussions tenues en famille, sans aigreur. Ce premier mariage qui les gênait tant, dont Alger s’était tant occupé, devait, à vrai dire, les trois quarts de sa notoriété à la qualité basse du mari. On finit par en tomber d’accord. Le capitaine au long cours ayant eu le bon esprit de décéder au loin (et la peste n’est-elle pas une mort infamante, une punition?) on oubliait le regrettable divorce.--Cigogne fut heureux.

«Ah! que je l’aimais!» s’écria-t-il.

Et, d’une voix tout à fait rauque et basse, il ajouta:

«Ah! que je l’aime!»

Vraiment, je commençais à le savoir.

Peu de temps après son mariage, ses parents étant morts, Cigogne vint s’installer en France. Dès qu’il me l’eut appris, il tourna court, ne me parlant plus que de ses travaux de chimie, très absorbants.

--Tu me disais que tu t’intéressais à autre chose, que tu écrivais...

--Oh! ce n’est qu’un passe-temps pour moi, pour moi seul. Et puis, ma femme aime bien les livres, certainement, mais elle aime mieux l’ordre et, que veux-tu! mes notes traînent. D’ailleurs, ça ressemble toujours à quelque chose que j’ai lu; alors, je déchire.

--Tu me présenteras chez toi, un de ces jours, mon vieux?» demandai-je.

Il eut encore un regard stupide, presque scandalisé, puis, après un silence, il murmura:

«Bien sûr! oui, Serval, bien sûr... eh oui! bien sûr!»

Après quoi, il se mit à rire, sans gaîté.

CHAPITRE VII

A cette époque, je n’eus pas l’honneur d’être présenté à Mme Maxence (j’écris ce nom difficilement: il ne m’évoque rien), car nous partîmes, trois jours plus tard, pour le front. J’étais brigadier, Cigogne avait passé maréchal des logis. Nous voyageâmes de conserve et l’on fut heureux de se trouver en Haute-Alsace, définitivement placés ensemble dans la même batterie.

Mais c’est, je crois, à la date de ce départ du dépôt qu’il me faut interrompre mon récit et ouvrir une parenthèse.

J’ai fait, longtemps après, la connaissance de la femme de Cigogne, je vous dirai comment. Or, pendant les longs mois qu’elle passa dans cette triste ville de province où je venais de m’ennuyer quelques semaines (le dépôt est toujours placé dans une ville ennuyeuse et triste), elle nota sur de grands cahiers brochés d’un papier lavande, ses impressions de chaque jour. De mon côté, lorsque je fus au front, j’écrivis à mes moments perdus, ce récit.

Vous verrez en quelles circonstances Mme Maxence me donna ses cahiers lavande... Je ne dis pas «me prêta» mais «me donna». Ils étaient pleins de détails ménagers qui ne vous intéresseraient guère. J’en tire seulement ce qui a rapport à la vie de Cigogne, depuis son départ du dépôt, et j’intercale ces pages à leur place dans la suite des miennes, avec, en tête: _du cahier lavande_, pour que l’on se souvienne aussitôt de leur auteur. Elles pourront éclairer quelques faits, quelques sentiments, mal vus ou mal définis par moi. Enfin, que le lecteur ne m’accuse pas d’indiscrétion: je fus explicitement autorisé à me servir de ces notes comme je l’entendrais.

Ce sont, je le répète, de simples notes, griffonnées, le soir, tandis qu’il pleuvait inlassablement dans la rue, que le vent gémissait d’une voix souvent lugubre et que les bateaux s’estompaient dans le coin du port où ils semblaient composer une réunion de famille. Si elles se suivent assez mal, c’est que j’en ai laissé beaucoup sans emploi. Celles que j’ai choisies le furent dans le seul but de mettre au point mon histoire... Et surtout, ne tâchez pas d’y trouver de la littérature! On en relèverait peut-être (et d’assez médiocre), fleurissant les discours de Cigogne, mais, dans les cahiers lavande de sa femme, non.

Il est donc entendu, n’est-ce pas? que les pages du _cahier lavande_ sont d’un auteur différent et d’une écriture féminine.

Cela étant bien compris, nous allons rejoindre Cigogne en Haute-Alsace.

CHAPITRE VIII

Un petit village, pittoresque et point trop malpropre, tel que je me le serais d’avance imaginé pour mon plaisir. Aucune surprise, en somme; de plaisants points de vue, alentour; une atmosphère vraiment rustique. Certains indigènes semblent offrir un accueil agréable. Des camarades, arrivés avant nous, vantent la cave du père Dietrich.

Des semaines passent, durant lesquelles nous apprenons ce qu’est cette nouvelle vie. Je gagne mon galon d’or, je reçois, en compagnie de Cigogne, le baptême du feu et nous avons tous deux la chance de n’être pas touchés, tandis que notre camarade Tierspoint, un gros garçon à mine réjouie, qui se tenait entre nous, reçoit un éclat d’obus en plein visage, visage dont il ne resta plus qu’un masque horrible et sanglant.

On s’habitue à ces choses, mais nous n’en étions pas moins tristes à la soupe du soir. Chacun se rappelait le rire jovial de Tierspoint et moi je revoyais (je reverrai toujours) sa face fauchée, couverte d’une bouillie rouge. Plus tard, d’autres blessures m’ont fait peur, m’ont transi de pitié et d’effroi, mais pas comme la face de Tierspoint.--On parla beaucoup de lui, on apprécia sa belle humeur, on déclara que l’on perdait un bon camarade, puis on fit une manille, et d’autres, que les cartes ne sollicitaient pas ou qui avaient encore soif, s’en furent boire chez l’aubergiste complaisant.

Nous nous couchâmes, Cigogne et moi, dans une grange où nous élisions domicile chaque fois que nous passions la nuit au cantonnement. On s’y trouvait, pour ainsi dire, chez soi. Elle était un peu trop aérée, les chauve-souris et les rats y menaient leur branle, mais ce sont là de petits inconvénients. On y pouvait causer, dans le noir, et Cigogne dardait parfois un rayon de sa lampe de poche sur la paille de notre couche, alors on se plaisait à croire, un instant, que la litière était en or. Par beau temps, le clair de lune nous visitait et un mince rayon bleu perçait l’ombre. Nous nous taisions, tant que durait sa présence, ou nous parlions plus bas.

Heures étranges qui suppriment toute peine. On peut rêver à son aise, sans dormir, on peut suivre le rayon de lune jusqu’en plein ciel.

Nous étions installés. Nous avions fait notre lit par des mouvements lents de tout le corps, par de très savantes reptations, et je m’apprêtais à sommeiller, la couverture ramenée au menton, quand Cigogne parla:

«On finit par ne plus s’émouvoir... Déjà les camarades qui sont ici depuis plus longtemps que nous n’y font aucune attention. Ils auraient peut-être chanté, ce soir, si l’occasion... et, pourtant... Vois-tu, Serval, un homme blessé à la jambe, au bras, un homme qui a la poitrine trouée, on peut le reconnaître: une balle dans le cœur, ça tue, mais on reste soi... Ah! cette gueule d’étranger, cette gueule de carnaval macabre qu’il avait! Je n’en dirai rien à ma femme, en lui écrivant demain (je lui écris tous les jours); la pauvre gosse ne dormirait plus... Je l’ai regardé de près, quand nous l’avons mis sur le brancard. Non, ce n’était pas lui! c’était un mort inconnu, lui que j’avais entendu rire.

--Il riait bien, dis-je; il riait clair.

--Et tu ne sais pas, Serval, ce qu’il y avait derrière ce rire. J’aimais beaucoup Tierspoint, mais son rire était un peu cruel... trop mensonger... trop mensonger. Il avait tant souffert, étant petit! Ces gens, autour de lui, dans son village, semblaient si tristes, si mornes! On ne saurait être gai, là-bas. Il sentait toute la désolation des plaines de betteraves.

--Allons donc! interrompis-je, on rigole souvent, dans le Nord...»

Cigogne poursuivit:

«Songe, Serval, songe à la couleur du crépuscule en Provence!... Tierspoint avait sans doute pleuré, l’hiver, quand, de sa petite chambre mansardée, tout en haut de la ferme, à gauche, on n’entendait qu’un meuglement de vache, de temps en temps, ou le bruit d’une charrette lointaine, sur la route. Il pleurait tout seul, mais il voulait faire oublier aux autres leur mélancolie, alors il avait appris à rire, à rire comme tu dis: à rire bien, à rire clair, et les autres, à l’entendre rire, riaient aussi. Il avait de la bonté de reste: il l’offrait aux autres, en riant.»

Depuis quelques instants, notre rayon de lune lançait dans la grange sa flèche bleue, si familière.

J’écoutais Cigogne, sans comprendre.

«Mais, lui dis-je, tu connaissais donc Tierspoint?

--Non, répliqua-t-il, tu ne saisis pas. Je ne le connaissais guère. Je ne savais presque rien de lui, mais il est mort de façon horrible et magnifique: il a dû bien vivre. Je l’avais entendu bien rire; je voulais le connaître... je le connais maintenant.

--Cigogne, tu me racontes des histoires. De grâce, compose-les, une autre fois, sur des sujets moins douloureux.»

Je l’avais offensé: sa bouche se serra, sa parole devint sèche.

«Il y a des gens bêtes, tout de même! Quand pourras-tu?...»

Puis, d’une voix plus amicale et du ton que l’on prend pour expliquer des vérités premières à un pauvre imbécile sympathique, il ajouta:

«Voyons, Serval, mets-y un peu du tien! Cet homme m’intéressait; je le regardais vivre avec complaisance, je l’ai vu mourir et, soudain...

--Mais non, tu ne le regardais pas vivre avec complaisance! tu ne le regardais pas du tout! Quand il est mort, tu as fabriqué un développement posthume à son propos!

--Ferme ça! ferme ça!... Je l’ai vu mourir et, soudain, il a revécu devant moi. Depuis cet instant, il est mon ami... mais taisons-nous, il dort. Ne parlons plus!...

--Ne parle plus, tu feras bien.»

La chauve-souris s’était accrochée à sa poutre, là-haut; le silence prenait forme; la nuit se dépouillait de ses derniers bruits; on allait pouvoir dormir.

«Ne m’en veuille pas, Serval! tu n’avais pas compris.»

La chauve-souris volait de nouveau, noire et grise, dans l’ombre et dans le clair de lune.

J’entendis encore quelques murmures sourds:

«Bonne nuit, mon ami Tierspoint... dors en paix.»

Cigogne lui parlait vraiment; sa voix était prise par des larmes. S’il jouait un rôle, il y mettait alors tout son cœur. Pouvait-on le lui reprocher? Bientôt, il s’endormit. Moi, je regardais le clair de lune.

CHAPITRE IX

Du cahier lavande.

Depuis que Roger est parti, la maison me semble vide. Il pleut. Je m’ennuie. A-t-il ce même temps triste, là-bas? La soirée passe bien lentement: je regarde une carte d’Alsace, mais ne sais pas au juste où il se trouve, alors cela n’existe pas encore, comme pays. Plus tard, je pourrai me dire: «Il est là!» et j’apprendrai par cœur le nom des villages alentour.

Que la journée a été longue! Les amies que je rencontre, même quand elles ont un mari, un frère aux armées, ne m’intéressent pas: elles ne savent pas parler d’eux; elles en parlent mal. Saurai-je parler de lui, moi? Au fait, le mieux est peut-être de se taire. Il faudra pourtant que je continue à faire des visites, à m’occuper de la maison, comme s’il était là. Ainsi, Roger me semblera moins absent... Je voudrais tant le voir, lisant un livre et le fermant d’un geste brusque parce qu’une phrase lui a déplu!... Non! il n’est pas là.

C’est pour me désennuyer que j’ai songé à écrire mon journal, chaque soir, comme je faisais quand j’étais jeune fille (dans des cahiers rayés de jaune) et plus tard, à Alger, dans de petits cahiers verts, à l’époque où j’ai rencontré Roger. J’avais eu peur de lui, les premiers temps. Je croyais être aimée par un poète, un artiste, comme on se les imagine!... Folle que j’étais! Et cependant, il m’arrive parfois d’avoir peur pour les mêmes raisons, mais cela ne dure pas. Quand il rentre du café ou du cercle et qu’il dit tant d’absurdités, qu’il rêve tant de folies, je me demande s’il m’aime autant. Ce qu’il dit semble souvent très beau, mais lui, n’est-il pas très loin?... Puis, il me revient, il s’assied au coin du feu, il roule sa cigarette, et nous causons... Maintenant, il m’a quittée pour longtemps. C’est pénible de vivre seule. Il est nécessaire que je me surveille pour que jamais dans mes lettres, il ne s’aperçoive de rien.

J’ai jeté mes premiers cahiers au feu; je garderai ceux-ci, dont la couleur lavande me plaît, jusqu’au retour de Roger. A quoi serviront-ils, plus tard?

Roger m’a dit qu’il partait avec un camarade assez agréable du nom de Cervalle ou Serval. Un peintre, paraît-il. Cela manquerait beaucoup à Roger de n’avoir personne avec qui causer des choses qu’il aime et qu’il admire. Pourvu que ce peintre soit un homme de bon sens!

Les premières lettres de Roger sont assez courtes. Il s’installe, il prend contact, il s’habitue. Son cantonnement est dans un village qui, dit-il, lui a révélé l’Alsace. J’espère que, bientôt, ses lettres seront un peu plus longues, mais je n’y compte guère: il n’a jamais aimé écrire, sauf pour lui-même, au crayon, sur mille bouts de papier. Et puis, peut-être, n’a-t-il pas le temps.

Roger semble très attristé de la mort d’un de ses amis, nommé Tierspoint, dont il ne m’avait jamais parlé avant. Tué tout près de lui! ah! mon Dieu! Il me dit que le peintre est un gentil compagnon. Son nom s’écrit Serval.

Madame Lure m’a priée de la rejoindre à l’hôpital, demain matin. Non, ma vie ne sera pas la même qu’auparavant: l’hôpital m’occupera beaucoup. Tant mieux! Mais les soirées seront toujours longues.

Que fait Roger, en ce moment? A quoi pense-t-il?

CHAPITRE X

Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent nerveux.

«Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il, comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les voit, alors seulement. Entends-moi bien: tu ne vois pas le personnage que tu regardes, qui te parle; tu vois celui que ton esprit figure. Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets de chaussures ou sa cravate? Pourquoi noter un trait de caractère? Tout cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit: c’est bien lui. Cet homme est l’homme vrai. L’autre!...»

Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.

«L’autre est un fantôme.

--Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.

--Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un univers d’apparences; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos doigts nous révèlent. Ah! le monde imaginaire! comme il est doux de se le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de nos rêves, pour masquer l’autre! comme il console de l’autre! comme il détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon concierge voit!

--De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des choses; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur.»

Il perdait patience:

«Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo! Voilà ta place! Va leur enseigner la vérité! Va vite! Va te promener sous les palmes avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un casque à voile vert!»

Son regard me prit en pitié.

«La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte: «Puits curé... eau non potable.» Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond?...»

Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.

«Merci, mon vieux!... La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il?»

CHAPITRE XI

Cigogne est aimé par tous nos camarades; ils apprécient chez lui une très particulière faculté de se mettre à leur portée, sans le laisser voir ni sentir. Cigogne sait leur parler, il s’intéresse à leur vie, à leurs aventures, aux inquiétudes, aux soucis qui les tourmentent. S’il se permet, trop souvent, en causant avec moi, des bizarreries de langage qui habillent des idées elles-mêmes bizarres, à coup sûr, j’en suis le seul témoin.--Demandez aux hommes de notre batterie leur opinion sur le maréchal des logis Maxence, plus connu sous le nom de Cigogne, chacun déclarera qu’il est un bon type, un brave garçon, pas fier. C’est là un insigne hommage.--On ne peut dire qu’il fasse effort pour se montrer sous un jour si plaisant; ce jeu est naturel chez lui, ce jeu l’amuse et je m’amuse aussi à le voir dans ses rôles divers. Secrètement, en silence, j’applaudis, car ce sont vraiment des rôles: Cigogne s’imagine être sur les planches et je m’offre, plusieurs fois par jour, le spectacle dans un fauteuil.

«Bien joué, Cigogne!»

Mais, parfois, la pièce me déplaît.

Le brigadier Chert va se marier. Ses noces coïncident avec la permission de huit jours qu’il va prendre. Ce jeune voyou m’est très peu sympathique. Il parle de la cérémonie toute proche avec un cynisme grossier qui me blesse.

«Et à l’église encore! comme les bourgeois!... une idée de la famille!... Hortense va se foutre en robe blanche! Ah! je rigolerai pour mon argent!

--Tu veux dire pour le sien?» interjette Cigogne, avec le plus charmant sourire.

La plaisanterie est jugée de bon goût, spirituelle et délicate.

«Un rigolo, le margis Cigogne! un vrai!» s’écrie cette petite crapule.