Le Mirage

Part 1

Chapter 13,843 wordsPublic domain

GILBERT DE VOISINS

LE MIRAGE

Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.

Jules de GAULTIER.

PARIS ALBIN MICHEL, EDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22

DU MÊME AUTEUR:

LA PETITE ANGOISSE (_Roman_). POUR L’AMOUR DU LAURIER (_Roman_). LE DÉMON SECRET (_Roman_). SENTIMENTS (_Critique_). LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG. LE BAR DE LA FOURCHE (_Roman_). L’ENFANT QUI PRIT PEUR (_Roman_). ÉCRIT EN CHINE. L’ESPRIT IMPUR (_Roman_). FANTASQUES (_Petits Poèmes_). LA CONSCIENCE DANS LE MAL (_Roman_). LE JOUR NAISSANT.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

10 exemplaires sur papier du Japon;

25 exemplaires sur papier de Hollande,

TOUS NUMÉROTÉS A LA PRESSE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright by ALBIN MICHEL, 1918.

AU DOCTEUR MAURICE DE FLEURY

en témoignage d’affection et de reconnaissance.

LE MIRAGE

Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.

JULES DE GAULTIER.

CHAPITRE PREMIER

Etait-ce un jeu? Le sais-je!... En tout cas, cela m’amusait fort, tout en m’effrayant peut-être un peu.

«Que fais-tu là, mon petit? Un garçon ne doit pas se regarder dans une glace.»

Maman m’avait trouvé debout devant le miroir à trois pans de sa chambre. Elle en fut toute surprise. Mon père, qui la suivait, entendit ma réponse.

«Mais, Maman! c’est pas moi que je regarde, c’est l’autre!»

Encore fallut-il expliquer. J’étais d’ailleurs très fier de ma découverte: ce second moi-même que je voyais de profil, pourquoi avais-je quelque peine à le reconnaître?... et ce troisième, vu de dos, je ne le reconnaissais pas du tout, j’aurais pu le prendre pour un étranger... pourquoi?... puisque je me reconnaissais en me regardant tout droit!

Maman haussa les épaules, papa se mit à rire, mais il fournit aussitôt des explications, suivant sa coutume, et je compris que, me voyant rarement de profil ou de trois quarts, en temps ordinaire, je pouvais être étonné de mon aspect surgi dans un jeu de glaces. Assurément, cela rendait la chose moins amusante, moins effrayante, mais, tout de même...

Et, parlant à maman comme si je n’étais plus là, mon père ajouta de sa voix grave, toujours timbrée d’ironie:

«Il se trouve néanmoins des gens qui prétendent connaître leurs parents, leurs amis, le passant de la rue, quand un miroir à trois faces suffit à les rendre étrangers à eux-mêmes!»

Maman lui répondit avec douceur:

«Il existe un moyen de connaître les autres... de connaître un autre entre tous.

--C’est possible, c’est possible, dit mon père, mais je ne crois pas. Tu penses à un miroir qui déforme sous le prétexte de rapprocher. Est-il plus sûr que celui de l’amitié ou de l’indifférence?... Quoi qu’il en soit, dit-il encore en me regardant, ta mère a raison, abstiens-toi de te contempler dans les miroirs; cela ne sert à rien. Abstiens-toi surtout d’y contempler autrui: tu pourrais croire que tu le connais!»

Pourquoi me suis-je toujours souvenu de ces quelques répliques?

Et maintenant, laissons passer le temps. Il me faut vous parler de Cigogne et du reflet multiple de Cigogne.

CHAPITRE II

Je dus répéter mon appel avant que Cigogne y prêtât la moindre attention. Il se tenait debout sous les ramures de l’arbre mort, la tête comme tendue au bout d’un long cou mal cravaté qui sortait de façon un peu comique de l’uniforme bleu sale. Immobile, les bras ballants, toute sa maigre carcasse était portée sur une seule jambe; l’autre restait pliée suivant la pose aiguë de certains grands oiseaux. Volontiers nous accusions notre camarade de préparer ainsi son équilibre pour une amputation future. La face ajoutait à la singularité du geste: silhouette bizarre où la fuite du menton et du front accentuait encore la proéminence d’un nez courbe, mince, serré entre de petits yeux toujours clignotants, et ce nez semblait ramener en avant le léger crâne blond. Pour compléter la caricature, il eût fallu des lunettes, un lorgnon tout au moins, mais Cigogne n’en portait pas.

«Cigogne! criai-je de nouveau; Cigogne! grouille-toi! au galop! le lieutenant te demande.»

Lentement, il se retourna.

«C’est bon! c’est bon, Serval! t’échauffe pas!»

Sans se presser, il s’approcha par longues enjambées tranquilles et sauta enfin dans le boyau glaiseux qui menait à l’observatoire.

En me relisant, je m’aperçois que cette description de mon ami n’est guère honnête. Portrait chargé? non point, mais incomplet, à coup sûr. Il ne faut pas imaginer un innocent de village, béant à la lune et de figure ahurie. Cigogne était plein de finesse; sa voix, intelligente et sensible, excusait en quelque sorte la laideur étrange, le grotesque de ses traits; enfin sa poignée de main, son regard n’étaient pas d’un imbécile, loin de là. En vous parlant de lui, je tâcherai toujours de lui rendre justice, mais que voulez-vous! il avait, perché sous son arbre, un aspect bien étrange, et pourquoi choisissait-il cet arbre-là, si maigre, si retordu, si décharné, arbre de ballade romantique, où l’on se serait volontiers pendu, à l’occasion?

«Eh bien! qu’est-ce qu’il t’a dit? demandai-je quand Cigogne fut revenu, quelques instants après. Tu sais, il n’avait pas l’air content, le petit lieutenant! Un de ces jours, tu attraperas un mauvais coup sous ton arbre! Hein? tu t’es fait engueuler?»

Cigogne eut un sourire plein de douceur.

«Engueuler? non, pas précisément; il m’a seulement dit qu’il ne fallait pas sortir de la tranchée sans raison, parce que ça nous fait voir et qu’une balle est vite attrapée. Il a tort, le lieutenant. C’est vrai pour les autres, pas pour moi; moi, on me raterait: je suis trop maigre.»

Je haussai les épaules; discuter est oiseux avec ce garçon.

Il contemplait une fleur toute simple, d’un joli ton mauve, cueillie sur le talus de la tranchée. Le mouvement me sembla plein d’élégance et d’imprévu. Je tirai mon calepin et le notai par quelques coups de crayon; la ligne de l’épaule et du cou était vraiment curieuse. Il me plairait tant de faire, un jour, le portrait de Cigogne; ces croquis me serviront.

Cigogne ne parlait plus, il regardait sa fleur mauve, puis, la laissant tomber:

«Notre petit lieutenant a de bonnes manières, dit-il, et je l’aime bien, mais il s’oublie quelquefois. Ne m’a-t-il pas appelé «Cigogne»! Il s’est repris, il a ri, mais n’empêche qu’il m’a appelé «Cigogne». Ça finira par s’inscrire tout seul sur mon livret: Roger Maxence, dit «Cigogne». Peu à peu, sous la crasse, les taches de jus et les taches d’encre, le premier nom disparaîtra.»

Cette supposition lui paraissait plaisante; il s’amusait à la suivre. Son regard, instable et vif, sautait de droite à gauche, sans se poser jamais, ce qui lui donnait une expression très particulière d’absence, d’absence simplement, non pas de fuite... Je ne puis tolérer un regard qui fuit; il me fait peur. Quand Cigogne voulait regarder droit, Cigogne donnait tout son regard, mais lorsqu’il était absent, ses yeux erraient, tandis que sa bouche souriait avec douceur, vaguement, sans malice, comme s’il s’excusait d’être parti.

Il s’assit près de moi, sur le petit banc que nous avions eu tant de peine à fixer contre la paroi d’argile de la tranchée.

«Eh oui, mon vieux, lui dis-je, tant que tu seras avec nous, ce nom te restera, pour sûr; c’est une affaire réglée.»

Ce nom, je me souviens encore du jour où le gros Martin l’avait trouvé, en septembre, à Ballersdorf, peu de temps avant d’être tué.--Cigogne se tenait debout devant un pan de mur, la jambe repliée et le cou en avant. Martin l’aperçut et se mit à crier:

«Attention! attention! il va foutre le camp, que je vous dis, le bel oiseau! Elle va s’envoler, la cigogne!»

C’était vraiment si bien trouvé que tous les camarades éclatèrent de rire. Cigogne fut baptisé sur l’heure et je fis aussitôt, du bel oiseau maigre, mon premier croquis.

«... Jamais on ne t’appellera autrement! Il faudra t’y faire! Samedi dernier, en me parlant de toi, le capitaine disait: «Votre ami Cigogne», et, il y a cinq minutes, le petit lieutenant, malgré sa politesse, n’a pu s’empêcher...

--J’entends bien, murmura Cigogne, mais il y a vingt-neuf ans, à la mairie de Gaillon (Eure), j’ai été inscrit sur les registres de l’état civil comme devant me nommer Roger Maxence.

--Probable qu’on s’est trompé, ce matin-là, répondis-je d’un air grave. Petite erreur! Ça ne t’arrive jamais d’écrire un mot pour un autre?

--Si, mon vieux... quelquefois.»

Maintenant, il essuyait le cuir intérieur de son casque, minutieusement; il s’appliquait à cette tâche.

«Cigogne, demandai-je, quelle est, au juste, la couleur de tes cheveux?

--On n’a jamais su, répondit-il, depuis qu’ils sont ras. Cette teinte, dans le civil, c’était du blond cendré; aujourd’hui, il faut trouver autre chose: fleur de pêcher... reflet de tabac d’Orient... En somme, j’ai des cheveux roses, mais on dit qu’ils sont jaunes, pour être poli.»

Cigogne remit son casque.

Et voilà que nous nous taisons, que nous tendons l’oreille... Un long sifflement mince, un éclat brutal, sans échos, de la poussière en pluie, de petits cailloux...

«Ils recommencent, dit Cigogne. Heureusement, je n’ai pas l’ouïe délicate!»

Nous étions déjà dans l’abri de l’observatoire et je transmettais par téléphone à la batterie les ordres du lieutenant.

CHAPITRE III

«Si l’on pouvait, du moins, se faire blesser un peu proprement!...»

Le voilà qui rêve.

«Et si, murmura-t-il encore, ce surnom ridicule que vous m’avez donné servait à quelque chose, m’apportait une gloire... Mais je cherche en vain... Cigogne, Cigogne, c’est toujours l’oiseau grotesque à patte pliée que l’on perche sentimentalement sur un toit d’Alsace.

--Ne fais pas du roman!

--J’aimerais... J’aimerais bien!»

Et Cigogne rougit.

Certains jours, voyez-vous, il m’exaspère. Ses absences deviennent trop fréquentes. Nos camarades disent alors qu’il saute dans la lune, qu’il part en permission. Je croirais plutôt qu’il rentre en lui-même ou, plus exactement, que, sans changer de place, il retrouve son vrai foyer. Nous le comparions à un échassier, voici qu’il me présente l’image rétractile d’un escargot. Quoi qu’il fasse, Cigogne est à l’étranger parmi nous. Sa demeure est en dedans. Lorsqu’il nous quitte de cette façon, n’insistez pas: vous ne tireriez de ce garçon scrupuleusement courtois que des paroles froides, voire blessantes, des ripostes. Il serait même grossier, à l’occasion.

Le chien couché devant un poêle grogne si vous le dérangez. Cigogne se chauffe à son cœur. Il a ses petites manies. Je m’amuse bien, le dimanche, à pêcher des goujons dans les trous de la Largue! Pourquoi Cigogne ne se divertirait-il pas à sa manière?

«Et puis, fous-moi la paix! tu m’embêtes!»

Ce disant, il regarde au loin, si loin que, pour répondre, on est pris de court.

CHAPITRE IV

J’ai, pour Cigogne, beaucoup d’affection. A vrai dire, si je fais le compte des jours, elle ne date pas de loin, mais ces jours furent vécus de façon si complète, si puissante, parfois, qu’il me semble avoir connu Cigogne depuis l’enfance.

Je le vis pour la première fois dans la cour du dépôt, tout au début de la guerre. L’étrille en main, je raclais les fesses de ma jument quand il passa devant les écuries.

«Faites attention! me dit-il, Ranavalo est chatouilleuse.»

Je me retournai et, l’apercevant, j’éclatai de rire.

«Mon ami, poursuivit-il, je vous dis ça sans mauvaise intention. J’ai encore la cuisse gauche un peu sensible en souvenir d’un coup de pied de Ranavalo... D’ailleurs, elle a des qualités, mais, je vous le répète, elle est chatouilleuse et, parfois, elle tire au renard.»

Notre conversation s’acheva sur le remerciement que je lui fis. Peu après, nous nous retrouvions devant une table de la cantine.

«Pourquoi, demanda-t-il, vous êtes-vous tordu en me voyant?

--Je ne sais trop! pardon! mais, tout de même, tu sais, tu as une tête pas ordinaire!

--Tu parles sans doute de ma gueule?

--Tout juste.

--Pas ordinaire, en effet; on me l’a souvent dit; tu t’y habitueras.»

Et, depuis lors, nous avons causé tous les jours, le hasard quotidien et l’autorité militaire nous ayant constamment réunis.

Il sut voir, dès les premiers temps, voir et comprendre, l’ennui dont je souffrais cruellement. La vie sur le front a son charme, un charme que j’ai savouré, noble, mystérieux, magique et fort, qui transporte hors du commun de la vie, très haut, très loin, et retient néanmoins solidement sur cette terre peuplée d’hommes, mais la vie dans un dépôt est, le plus souvent, intolérable. Les heures me paraissaient bien lourdes.

«Serval, tu es un gosse! me disait mon nouveau camarade, quelques jours plus tard; tu rêves de la saveur d’un beau fruit que tu ne saurais manger. Il est tout hérissé de piquants. Sais-tu même le cueillir? Son noyau est très dur; tu t’y casserais les dents. On ne se jette pas sur un fruit parce qu’on lui trouve, de loin, une somptueuse couleur. C’est là le fait d’un enfant. Serval, mon gars, la guerre est un beau fruit sanglant... Crois-moi, si tu y mordais aujourd’hui, cela te ferait vomir... Patiente un peu.»

Quels étaient donc ces accents nouveaux? On s’habitue très bien à des brutalités, à des scatologies répétées, elles ne surprennent pas, on s’y attendait, et les phrases obscènes deviennent vite d’un usage courant, mais cette façon de dire...

Il parlait ainsi d’une voix sourde, très basse, avec, parfois, de petits cris d’oiseau, bizarres. Brusquement, on se trouvait ailleurs, dans une forêt lointaine, près d’un grand fleuve lourd sur lequel tournoient des courlis. Pouvoir exotique de la voix! Certains parfums ont une magie analogue et l’on se sent transporté sur l’autre face de la terre pour avoir respiré une fleur.

Pendant que je faisais ces voyages, Cigogne me regardait d’un air vague, non pas de ce regard habituel aux rêveurs et que l’on dit céleste parce qu’il se détache des choses de ce monde, mais d’un regard mobile et jamais posé. La fumée s’épaississait autour de nous, les conversations devenaient plus sonores, des rires éclataient, on chantait même... Sur la table tachée de vin, les longs bras de mon camarade restaient étendus comme deux choses inutiles, avec leurs mains ouvertes, la paume collée au bois.

Depuis cette rencontre, je ne m’ennuyais plus. Les petits incidents de la journée n’avaient pas changé de figure, mais ils me heurtaient moins. Je trouvais moins d’agacement à voir gesticuler le maréchal des logis Lieutard, toujours hurlant, jamais apaisé, et je m’occupais peu de l’humeur dangereuse et des faux sourires d’un adjudant corse dont j’oublie le nom et qui semblait tenir son personnage dans un roman antimilitariste.

Un de ses compatriotes m’a dit qu’il était, en temps de paix, herboriste à Bastia et qu’au milieu de ses plantes aromatiques, de ses simples, de ses racines, il vivait paisiblement, imprégné de thym et de lavande, mâchonnant dès l’aurore de la réglisse pour se tromper lui-même et ne pas enfumer de tabac sa chère boutique. Au demeurant, le meilleur homme du monde et le plus doux. La guerre faisait de lui un être sournois, maléficieux, vantard, toujours servile, toujours prêt à punir, de commerce impossible. Cet herboriste corse en uniforme m’avait fort échauffé, quelque temps. Je l’oubliai grâce à Cigogne qui le jugeait d’ailleurs sans indulgence:

«C’est le valet de chambre qui rosse le groom et la fille de cuisine, mais qui lèche les bottes du maître d’hôtel. Il doit y prendre du plaisir.»

Et Cigogne simulait un lointain crachat.

J’avais un ami. Au régiment, cela veut dire quelqu’un avec qui l’on peut causer.

«J’ai lieu de croire que nous nous verrons souvent. Qu’en penses-tu, Serval?

--J’ai lieu... pareillement. Je pense comme toi.»

On se regardait d’un air moqueur.

Je disais bien: nous étions amis.

Celui que l’on devait, plus tard, nommer Cigogne, m’avoua, un soir que je le questionnais sur ses occupations du temps de paix, qu’il était chimiste, mais il se reprit aussitôt.

«Je veux dire, comprends-tu? que je fais de la chimie... un métier, en quelque sorte, pour en avoir un; néanmoins, voilà... je fais aussi autre chose. J’ai un peu de fortune, j’achète beaucoup de livres, et avec le fonds de mes parents: histoire, voyages, auteurs classiques, cela me compose une assez belle bibliothèque, alors, je lis, je lis... et j’écris aussi, oui, c’est là, surtout, ce qui m’intéresse.

«As-tu publié un livre?» demandai-je.

Je ne croyais pas dire une inconvenance. Il sursauta brusquement et parut troublé.

«Bon Dieu! non! à quoi penses-tu! Publier!... un livre!... C’est bien assez que je prenne tout le temps des notes et que, chez moi, les bouts de papier s’accumulent! Publier! que dirait ma femme, elle qui, déjà, trouve que je perds mon temps!

--Comment! m’écriai-je, tu es marié?»

Il me regarda peureusement.

«Je... j’avais donc oublié de te le dire, mon vieux Serval? Ah! quel fou je fais! Oui, je suis marié, ici, dans cette ville... depuis cinq ans... Et maintenant, bonsoir, j’ai une permission. Je rentre chez moi. A demain.»

CHAPITRE V

Deux jours plus tard, me promenant sur la place Alsace-Lorraine où quelques mélodies indigentes et filandreuses se répandaient autour d’un kiosque de musique, je décidai de me reposer un moment au Grand Café en buvant de la bière.

J’entrai et me plaçai à une table discrètement située par rapport à celles où fréquentaient mes chefs. Presque aussitôt, j’aperçus mon ami Cigogne, non loin, et fus frappé par son expression tout à la fois accablée et hagarde. Il avait l’air de la bête que l’on traque. Il regardait avec insistance et son regard fuyait aussi cette grosse fille assez élégante nommée Adeline, je crois, dont les jambes hospitalières étaient célèbres dans la garnison. Une bonne personne, peu compliquée; sa vulgarité de vaudeville, son stupéfiant appétit, sa voix vraiment joyeuse pouvaient plaire. De plus, elle semblait propre et sa peau saine gardait une jeunesse paysanne. Rien, en elle, n’inspirait l’épouvante. Or, c’était bien elle que Cigogne regardait avec tant d’effroi.

Je vous l’ai dit, j’aimais beaucoup Cigogne et cet effroi me faisait peine. De quel drame sourd me trouvais-je le témoin? Adeline en paraissait bien innocente. Elle s’occupait à séduire, par de paisibles œillades, un capitaine d’artillerie coloniale nouvellement arrivé, blond, aimable et moustachu, qu’elle voulait s’attribuer en remplacement provisoire d’un autre capitaine, très chauve, son ami de dix ans, car elle avait charmé plus d’une garnison, et ce capitaine chauve manquait de jalousie. Tout à coup, elle se leva, jeta au colonial la rose de son corsage, d’un geste cocasse qui tenait de l’opéra-comique et du bastringue, et sortit. Cigogne poussa un grand soupir de délivrance, contempla la porte d’un air hébété, puis se prit la tête dans les mains. Mon bock vidé, je m’en fus le rejoindre.

«Que fais-tu là? me dit-il. Assieds-toi. Tu bois de la bière?

--Un bock, volontiers. Ce sera le second.

--Tu étais au café?

--Oui, depuis un instant.»

Il balbutia quelques mots vagues, me regarda dans les yeux, tout droit et murmura, sans préliminaires, bien simplement:

«Serval, mon ami, je viens de souffrir de façon atroce.

--Je m’en suis aperçu! répondis-je.

--Tu me voyais? mais...»

Je l’interrompis en demandant, à voix très basse, mais fort scandalisée:

«Tu n’as pas, pour Adeline, un amour malheureux, j’espère?»

Ma question ne parut point l’atteindre, tout d’abord. Il rêvait, puis son regard changea: il se mit à réfléchir. Le grotesque de la situation proposée le toucha sans doute, peu à peu, car sa bouche se détendit; enfin il éclata de rire.

«Non, Serval, ne t’en fais pas. Je suis marié et j’aime ma femme, tendrement... N’empêche que j’ai passé une bien affreuse demi-heure à dévisager la grosse Adeline.

--Elle me semble plutôt réjouissante à voir.

--Eh oui! mais... que veux-tu...»

Ses traits avaient perdu toute gaieté.

«... Elle est entrée, elle s’est assise à la table du coin. Je connais Adeline depuis longtemps. Si elle ne m’a pas dit bonjour, c’est qu’elle essayait de séduire ce capitaine à grandes moustaches qui se lève en ce moment. Moi, je ne la quittais pas des yeux, amusé par son manège, et brusquement, il me vint une idée horrible. Je me disais: si... mais tu vas te moquer de moi!»

Le ton de sa voix était suppliant: la plainte humaine d’un chien battu.

«Parle toujours, Maxence!»

Cigogne se nommait encore Maxence, à l’époque.

Il tâcha de s’expliquer, travail malaisé, car il ne se comprenait pas bien lui-même.

«Je me disais: si j’allais, sans raison plausible, m’éprendre de la grosse Adeline, qu’arriverait-il? Et je m’imaginais la chose, je me figurais amoureux de cette brave fille, rêvant d’elle jour et nuit, m’échappant de chez moi, les soirs de permission, pour la rejoindre, me couchant à côté de son corps blond dont la peau doit être douce aux doigts, mentant à ma femme, n’aimant plus ma femme, ne pouvant plus souffrir ma femme, et déchiré par ce malheur. Ma femme pleurait, ma femme avait tout le temps les yeux rouges. Bien entendu, elle ne savait rien, elle ne devinait rien, mais elle soupçonnait un drame terrible, elle tremblait en y songeant, elle me tendait les bras, et moi, je n’osais plus l’embrasser, j’avais... j’avais peur d’être dégoûté par ses lèvres. Il me fallait retourner vers Adeline! Contre la chair fraîche d’Adeline, je m’allongeais avec un gros soupir de satisfaction, avec une béatitude de bête. Ah! tu vois ça Serval? tu vois ça? C’est à vomir! Ma pauvre femme en mourra!»

Il me parlait presque à l’oreille.

«Mais, grand imbécile! murmurai-je.

--Non! laisse-moi finir!... Si je la rencontre, demain, dans la rue; car c’est demain que je vais me promener avec ma femme, je le lui ai promis... Alors, si je rencontre Adeline... Je l’aperçois de loin, tenant son ombrelle rose, n’est-ce pas? Je propose à ma femme de s’asseoir sur un banc, à l’ombre; moi, je reste debout, devant elle. Je regarde par terre, comme si elle avait laissé tomber quelque chose; elle regarde aussi sous le banc et, tout de suite, je m’éloigne... Adeline est à quelques pas. Je m’avance vers elle; je lui offre mon bras... «Venez, Adeline!» et...

--Et tu vas te taire! tu es fou! interrompis-je, tandis que Cigogne balbutiait épaissement (on l’aurait cru ivre):

--Mais j’aime ma femme, Serval! je l’adore!»

CHAPITRE VI

Je l’avoue: je me sens très gêné pour vous parler de Cigogne. Il me semble toujours que je le dépeins mal, que je dessine simplement le portrait d’un fou, et cela de façon peu honnête, puisque je souligne, au détriment des autres, les seuls traits où sa folie se révèle.

«Pourquoi, demanderez-vous, fut-il votre ami? Pourquoi cette affection mal placée, inutile, surtout à une époque où les minutes ont tant de prix? C’est folie que de gâcher des minutes d’affection.»

Oui, oui, je vous entends! Et vous dites encore:

«De la pitié, à la rigueur! mais votre amitié... Tel que je le vois, il ne la méritait guère.»

Je vous le fais donc mal voir. Ses étrangetés, certes très réelles, m’ont empêché de mettre en lumière les qualités de ce garçon dont l’âme était obscurcie de rêves et la volonté détruite par trop d’illusions... De la pitié? non pas! c’est bien de l’affection qu’il m’inspirait. Cigogne se rendait compte de sa faiblesse, il en avait honte, mais pas tous les jours et jamais tout à fait... complications où le cœur et l’esprit jouent chacun leur rôle. Un détail, n’importe lequel, le lançait soudain sur une voie qui n’aboutissait nulle part et qu’il suivait quand même; il se sentait ridicule, éternellement ridicule, pour l’octroi innocent d’un surnom (et ce surnom, au début de la guerre, n’était pas encore héroïque: Cigogne ne signifiait rien; plus tard il en eût souffert davantage); or, de ce ridicule il souffrait déjà de tous ses nerfs... Il faut que vous compreniez cela.