Le Mirage

Part 3

Chapter 33,899 wordsPublic domain

Raymond Chert ne nous laisse pas ignorer que celle qui sera bientôt Mme Chert lui est connue depuis plusieurs années, de très près. Il nous la décrit en détail.--Cigogne prend son air le plus attentif. Je trépigne. Chert ajoute quelques ordures à son premier récit.--Au fait, pourquoi ce mariage?--Ah! voilà! le grand-oncle de sa fiancée vient de mourir et son testament fait de Mlle Hortense une personne que l’on peut, que l’on doit épouser. Elle a d’autres amants, mais c’est lui, le brigadier Raymond Chert, qu’elle adore.

Brusquement, il se tourne vers Cigogne.

«Maréchal des logis, vous penserez à moi, le jour de la noce?

--Je tâcherai,» répond gravement Cigogne.

Et, quelques instants plus tard, comme nous nous promenons ensemble dans le cantonnement:

«Singulier garçon, me dit-il. Oh! je me rends compte qu’il ne vaut pas la corde pour le pendre, mais... s’il trouvait Mlle Hortense autre qu’il ne se l’imaginait, après ces longs mois de guerre?

--Eh bien?

--Ce serait très dur pour lui... ce doit être très dur de se tromper ainsi.

--Voilà qui m’est égal!»

Cigogne semble navré. Il secoue la tête; il désespère de ma compréhension, de ma sensibilité.

«Mon ami, ton cœur est de roche!»

CHAPITRE XII

Du cahier lavande.

Roger n’est pas un enfant, mais, de l’enfance, il garde quelque chose dans sa nature d’homme: de la gaîté, d’abord, quand le temps est beau, une gaîté charmante, puis, une extraordinaire faculté de distraction; je l’ai vu, durant une causerie grave où il présentait ses condoléances à propos d’un deuil récent, se mettre à rire, tout à coup, et à battre des mains parce qu’un moineau s’était posé sur le rebord de la fenêtre! j’en étais bien honteuse! Enfin, il se laisse trop facilement influencer.

Avec Mahoudiaux qu’il connaît depuis vingt ans, il est tranquille, il vit, comme il le dit lui-même, «ses heures bourgeoises»; avec ses amis du cercle (ceux qui ne l’ennuient pas trop), il discute de politique municipale et des potins de la ville, âprement... On dirait qu’il s’y intéresse, et Dieu sait que de pareilles questions le laissent froid!--Ce serait tout simple si l’influence ne durait que le temps d’une conversation, mais elle se perpétue. Roger subit des influences comme d’autres gens ont la rougeole: il faut le soigner et qu’il guérisse.

Dans ce cahier où je me sens en confiance avec moi-même (c’est en confidence qu’il faudrait dire), j’avoue que, parfois, je suis moins inquiète des accidents de guerre qui peuvent frapper Roger que des influences plus nombreuses et si fortes qu’il trouvera au front. Je crains que certains de ses camarades ne lui semblent originaux, singuliers, bizarres et qu’il ne veuille les imiter... non, je me trompe... qu’il ne veuille les admirer, les comprendre trop bien, comme si c’était son devoir. Il fait cela pour les livres qu’il lit, et c’est très juste (bien qu’il aille parfois un peu loin dans cette voie), mais pour des personnes vivantes, n’est-ce pas dangereux?

Il me gronderait s’il était là! Il me dirait: «Lucienne, tu veux philosopher et tu arrives seulement à moraliser de façon très médiocre.» Il n’a qu’à regarder dans mon cœur pour voir qu’il se trompe.

Je l’aime, voilà tout! je crois le connaître, je veux me rendre compte de ce qu’il pense, de ce qu’il sent... Mais n’est-ce pas précisément ce que je lui reprochais tout à l’heure?--Non... non... Ah! ce serait une bien terrible aventure que celle d’un confesseur qui ne provoquerait et n’écouterait la confession d’un pénitent que pour mieux penser, ensuite, et sentir comme lui!--Moi, je veux guérir Roger... Allons! me voilà, de nouveau, en pleine morale médiocre!

Maurice Mahoudiaux m’écrit qu’il n’a reçu de Roger que trois cartes postales «sans intérêt». Il oublie que Roger a beaucoup de travail et qu’il est fatigant d’écrire. Les journées au front doivent être terribles, mais un géant comme notre cher Mahoudiaux croit volontiers que tout le monde a la même résistance que lui!

«J’espère, dit-il encore, que, de cette guerre qui, sûrement, finira bientôt, Roger reviendra avec l’idée qu’il est Napoléon, César ou tel autre général victorieux et célèbre. Même s’il ne touche pas à la gloire, il faut qu’il l’imagine. Croyez-moi, ma bonne Lucienne, le moindre Leipzig nous donnerait en Roger un affreux Waterloo et un Sainte-Hélène bien ennuyeux!»

Que veut-il dire? Il ne parle pas au hasard. Leipzig? je me rappelle la date, 1813, mais, quel rapport? Je vais prendre un volume de Thiers dans la bibliothèque et réapprendre mes guerres de l’Empire. Je crois pourtant les connaître un peu.

Tout de même, Roger aurait dû écrire plus souvent à Mahoudiaux. Je comptais tant sur l’influence de Maurice!

Quel est ce Raymond Chert dont Roger me parle?

J’ai vu de bien affreuses blessures à l’hôpital! La fille de Mme Cartesque me dit que je n’apprécie pas «leur beauté»! Elle se montre d’ailleurs pleine de dévouement, elle est toujours là pour les opérations, pour les pansements, mais... Je ne puis pas exprimer ma pensée... Voyons, une blessure, en somme, c’est toujours laid. On peut admirer l’homme qui... non, je veux dire: on peut admirer le courage de l’homme qui... Enfin, je m’y perds!

J’ai dû me tromper grossièrement à propos de Raymond Chert, ce garçon étrange dont Roger me reparle encore. Il souffre beaucoup... oui, certainement, et l’idée que je me faisais de lui était assez peu charitable.

Ah! je comprends! Leipzig, une bataille indécise... Alors Roger perdrait courage et, s’il lui arrive ensuite des ennuis, les subirait mal.

--J’espère surtout qu’il ne lui arrivera rien! Le reste, la gloire, il peut bien s’en passer: il a son foyer, il a sa femme.

CHAPITRE XIII

Hier, je décrivais à Cigogne certain tableau que j’achevais quand la déclaration de guerre vint m’enlever tout souci pictural. Le sujet parut lui plaire, il s’en montra même enthousiaste, mais, bien que je lui eusse fait un croquis pour guider un peu son imagination et mieux placer les figures, je crains qu’il n’y voulût voir plus de choses que je n’y avais mises, d’autres surtout.

Le fond de la toile était occupé par de grandes roches sévères dans les tons d’ocre, au-dessus desquelles s’élevaient, en pente rapide, des forêts, des neiges, puis des glaciers d’un bleu laiteux et lumineux à la fois, sous un ciel mauve, très léger. Au premier plan, une bande mince de gazon vert donnait une sensation assez crue. Sur cette herbe, de pauvres gens étaient accroupis ou couchés: deux laboureurs, un valet de ferme, un bohémien, une vieille femme roulée dans une couverture terreuse, et, tout à droite, une petite fille rousse, à genoux, les cheveux défaits, les mains hautes, la bouche bée. Figure principale, debout au centre de la composition, à la limite du gazon vert, une sorcière présentait à ce public humble et vautré, un gros bloc irrégulier de cristal où, comme dans une eau tranquille, flottaient de vagues reflets. Tous les visages étaient tendus vers ce cristal et je m’étais intéressé à peindre sur chacun une émotion de curiosité semblable et pourtant différente, nuancée d’étonnement, de joie, d’inquiétude ou de ravissement mystique. Tous regardaient, tous voulaient voir, et la sorcière, vêtue de hardes rouge sombre, profilée sur les roches d’ocre, sa tête brune se détachant contre les glaciers bleuâtres et le ciel mauve, présentait à tous son cristal et souriait avec un air de méprisante malice.

Le contraste des bleus, des mauves et d’un gris translucide avec les ocres épais, les rouges, le vert et certain jaune opaque m’avait beaucoup amusé à traiter. D’ailleurs, il ne restait d’inachevé que le second laboureur couché sur l’herbe et le torse de la petite fille. Les figures étaient demi-grandeur nature.

«Eh bien, demandai-je à Cigogne, peux-tu te représenter la chose?»

Il semblait ému et ne savait que répondre; puis, d’une voix mal assurée:

«Quelle était ta pensée, dit-il, quand tu as fait ce tableau? Il me bouleverse.

--C’est très simple: j’ai voulu grouper autour de cette seule figure dressée toutes ces autres figures basses; ajoute à cela quelques recherches d’expression et, quant à la couleur, il m’a paru intéressant de joindre des tons transparents au jour et d’autres assez peu lumineux. Ce fut mon plus gros travail et qui m’a obligé à de nombreuses recherches. J’espère que ma toile te plaira, quand je pourrai te la montrer. On ne peut guère donner d’un tableau une impression honnête par des paroles. Il me faudrait ma palette. Quelques couleurs offriraient de plus justes approximations que les phrases les plus subtiles, les plus cherchées. Voilà l’inconvénient de la critique d’art. Se servirait-on de l’arc-en-ciel pour exprimer clairement des idées philosophiques? Non, n’est-ce pas?»

Il ne dit mot, il ne m’écoutait plus, il rêvait. Soudain, baissant les yeux vers moi et reprenant conscience des choses, Cigogne parut revenir sur terre.

«Je comprends ce que tu as voulu dire, murmura-t-il d’une voix trouble; ces pauvres gens voient dans le cristal les formes magiques de leur esprit; ils se contemplent eux-mêmes tels qu’ils seront, tels qu’ils devront être; ils interrogent leur avenir, ils escomptent le jour qui vient, ils devancent leur vie, en quelque sorte, et la malice hautaine qui tend la bouche de ta sorcière le prouve bien. Elle sait la puissance de son cristal; il réunit en lui tant de rêves! Tes deux laboureurs, ta vieille femme, ton valet de ferme (en sabots, je pense), ton bohémien, qui a beaucoup voyagé, et la petite fille rousse auraient admiré les glaciers bleus, la pente sombre des forêts, les rochers d’ocre qui les bordent; ils se seraient livrés au jour le jour de la vie, mais ta sorcière, par son cristal, les en empêche, car c’est dans cette eau lumineuse et figée que se perdront leurs regards.

--Oui, interrompis-je, d’un air de mauvaise humeur, oui, sans doute, mais tout cela n’est pas de la peinture!»

Et pourtant, je revoyais ma toile, en écoutant Cigogne, et je notai que la posture de mon valet de ferme était fausse et le ton brun de son manteau trop sombre.--Néanmoins, je répétai, par amour-propre:

«Tout cela n’est pas de la peinture!»

J’en étais d’ailleurs persuadé.

«Tant pis! répliqua Cigogne, reparti vers un pays lointain; moi, je ne suis pas peintre!»

CHAPITRE XIV

Dure journée, certes, mais qui sera riche en souvenirs.

Nous étions tranquilles depuis le matin. On tirait peu. Dans le ciel gris, libre d’avions, sous lequel soufflait un grand vent, des oiseaux tournoyaient, effarés, et l’on pensait qu’ils se heurteraient, qu’il en tomberait un, soudain. Il faisait froid, il faisait triste et nous étions inoccupés. Le lieutenant Bernaut fumait des cigarettes. Un de nos camarades, Leroy, gentil garçon qui revenait de convalescence, me racontait ses aventures du début de la guerre.--On tenait très bien, à quatre, dans ce coin de tranchée où nous étions assis tous les quatre.

«Alors, me disait Leroy, tu comprends, c’est en raccommodant le fil téléphonique que j’ai attrapé ça. Cinq mois d’hôpital, mon vieux! deux mois de congé de convalescence auprès de Mme Leroy, enfin je reviens au front et ma jambe est aussi bonne qu’avant.

--Comment t’y es-tu pris?» demanda Cigogne qui ne le quittait pas des yeux.

Leroy se mit à rire.

«Pour quoi faire? pour être blessé? pour raccommoder le fil?... J’ai sauté par-dessus le talus, tout simplement, j’ai rampé dans la luzerne...

--Dans la luzerne... répétait Cigogne.

--Et puis...»

Vigoureuse interruption, grand vacarme. On se sépare. C’est la rafale, nous nous sentons assourdis. Cela ne cesse pas, mais le temps passe vite, tout de même. Chacun travaille de son mieux. Comme distraction, peu de chose. On n’en cherche pas.

Le lieutenant crache le bout de sa cigarette. Un oiseau pique droit dans le champ, comme s’il était touché d’une balle. Je l’ai suivi des yeux. Il repart aussitôt; je l’avais prévu, simple fantaisie.

Leroy, souriant, me dit qu’il n’a plus de tabac; je lui donne une pincée de poussière prise au fond de ma poche...

Encore un obus non loin de l’abri; c’est le dixième. J’ai reçu un paquet de terre en pleine figure.

Et voici le onzième... Mauvaise nouvelle.

«Les chameaux! le fil est coupé!

--Devant l’observatoire, dit Cigogne d’une voix tranquille. Mon lieutenant, si vous permettez...

--Non, pas maintenant! plus tard! Vous allez vous faire tuer bêtement.»

Mais Cigogne oublie d’entendre. Il a déjà franchi le talus en criant:

«Dans la luzerne! Serval!»

(Devant l’observatoire, on ne voit d’ailleurs qu’une herbe rase; de luzerne, pas la moindre.)

Je reste dans la tranchée, me sentant à demi aveuglé, les yeux pleins de terre, inutile, en somme, et fort mécontent.

L’heure paraît plus lente. L’intérêt du spectacle se mue en angoisse. C’est tout autre chose de vivre sous cette pluie avec un ami non loin de soi.

Le temps souffre d’une panne... Pourquoi une comparaison aussi ridicule me venait-elle à l’esprit?

Et le vacarme continuait toujours. J’avais perdu le compte des obus, l’un d’eux ayant éclaté, entre Leroy et moi, assez près pour me troubler la cervelle.

Encore de longs, de très longs instants, puis, soudain, la sonnerie du téléphone grelotta et Cigogne, la figure toujours tranquille, reparut en rampant. D’un bond, il fut dans la tranchée.

«Enfin! bougre d’animal! et... pas blessé?

--Rien du tout, mon lieutenant! quelques cailloux dans le dos. La communication est rétablie?»

Leroy, qui voit ma figure encore pleine de terre, me demande en rigolant:

«C’est-y que tu as du chagrin? tes yeux coulent, margis!»

A ce moment, je m’aperçois, d’abord, que la rafale a cessé (on reprend pied dans une sorte de silence), puis que Leroy, qui me parle, est blessé au bras. Je lui en fais la remarque.--Il prend un air sérieux et cesse de me tutoyer.

«Dites rien, je vous en prie, margis!»

Nous sommes seuls dans l’observatoire. Le lieutenant et Cigogne vérifient la ligne, le long du boyau.

«Ne rien dire? t’es pas fou, Leroy?»

Je le déshabille, je panse son bras. La blessure est superficielle, une éraflure.

«Merci, Serval. Tout de même, je vous en prie, ne dites rien.

--Mais, pourquoi? Nom de Dieu!»

Il se trouble; il parle vite et bas:

«C’est pas commode à expliquer... En somme, je suis à peine blessé, ça compte point! Alors, vous comprenez, j’ai comme une idée que ça ferait pas plaisir à Cigogne... à Maxence...

--Pas plaisir?

--Oui... une égratignure comme ça, c’est plus la peine. Je dirais pas la même chose si c’était la première fois, mais maintenant, écoute voire! ça ne sert à rien! Je vous dis bien: c’est plus la peine! Au lieu que lui est pas blessé du tout, alors, s’il a la croix de guerre (il l’aura, pour sûr), dans la citation, ça sera moins chic, sans blessures. C’est lui qui aurait dû attraper ça. Je serai guéri demain; ça ne se verra pas... Merci de m’avoir pansé, margis, seulement... ne dis rien aux camarades. Je m’arrangerai. Demain, je serai guéri. Parole d’honneur! ça ne se verra pas!... Oh! je crois pas qu’il m’en voudrait, mais, Cigogne, il est point comme les autres, tu sais... un bon garçon, mais point... point... comme les autres.»

Le lieutenant revient.

«Ah! vous voilà, mon lieutenant! Leroy est légèrement blessé. Un des derniers obus, je pense; celui qui nous avait tous arrosés de terre.»

Un murmure à mon oreille:

«Margis... c’est pas chic à toi!...»

Le lieutenant ne s’étonne pas. Il m’apprend que Leroy, pendant que tombait la rafale, s’occupait assidûment, de droite et de gauche, de la façon la plus discrète, la plus utile, la plus courageuse, à sa manière, enfin.

«Leroy, lui dit-il, vous êtes un brave! et vous Cigogne aussi... mais je vous en veux beaucoup, polisson!»

Le soir de cette bruyante journée, Cigogne avait l’air fort satisfait, le lieutenant lui ayant promis, malgré l’inexcusable «refus d’obéissance», une belle citation.

«La croix de guerre t’ira bien, Cigogne, lui dis-je en l’embrassant.

--Allons, Serval; n’y mets donc pas du sentiment! c’est trop facile; je veux dire que c’est trop facile de raccommoder quelque chose dans ces conditions; des gestes de ce genre ne coûtent vraiment pas assez cher! Je suis content que ma croix te fasse plaisir, mais... ah! Leroy est un veinard!... mais...

--Quoi donc?

--Si j’avais été blessé, comme je serais plus content encore!»

CHAPITRE XV

On s’ennuyait beaucoup, ce soir-là. Pour dire quelque chose, je demandai:

«Comment s’appelle ta femme?

--Ma femme?

--Oui. Il n’y a pas d’indiscrétion, je suppose?

--Elle s’appelle...

--Je l’avais déjà baptisée, d’après les descriptions que tu m’as faites... Je l’avais nommée: Florimonde... Je me suis sans doute trompé.

--Elle s’appelle Lucienne.»

On eût dit, à son air, qu’il m’apprenait le nom secret (le seul vrai) d’une illustre déesse.

Que voulez-vous! Lucienne, c’est très agréable, mais avouez qu’à bien chercher l’on trouverait mieux. Lucienne, ça peut être quelqu’un de charmant ou d’insupportable, un trottin délicieux ou une institutrice sèche, mais non point la femme que m’a révélée Cigogne. Lucienne, ce n’est rien de précis, mais quel nom pour Mme Maxence! L’épouse de Cigogne s’appelle donc Lucienne! Je n’en reviens pas. Cela a quelque chose d’offensant, il me semble, mais Cigogne ne s’en doute guère. Question d’habitude, sans doute. Tout de même... Lucienne!

Je demeurai coi et ne sus répondre que:

«Ah!»

On n’est pas éloquent tous les jours. Mais il reprit:

«D’ailleurs, Florimonde a un air assez singulier; je comprends Florimonde; je te permets d’appeler ma femme Florimonde.»

C’est une permission dont je n’abuserai certes pas!

CHAPITRE XVI

Point de lune apparente: l’ombre et, bouchant le rectangle vague de la fenêtre, quelque chose qui n’est pas de la lumière, tout au plus de la nuit un peu moins noire. Nous avons eu dans la tranchée, aujourd’hui, quelques heures assez chaudes, mais rien de dramatique, ni même d’intéressant. Maintenant, dormirons-nous?

«Oh! s’écrie Cigogne, tout à coup, que pensera-t-elle de moi?»

Cette voix inattendue, parmi les bruissements de la grange sombre, m’a fait presque peur.

«Qu’est-ce qui te prend?

--Serval! que va-t-elle penser de moi?

--Qui ça? ta femme?

--Oui... Ah! Serval, mon ami, que j’aurais voulu être blessé!»

La voix est vraiment pathétique, elle ne tarde pas à m’émouvoir. Autour de nous, les souris trottinent, la paille se froisse, des poutres grincent mystérieusement, deux chats s’aiment, sans nulle retenue, sur le bord de la gouttière, un grand souffle, non point de vent, mais, dirait-on, de respiration nocturne, entre, de temps en temps, par la fenêtre. Seule, au milieu de ce concert, la voix de Cigogne est troublante. Sincère, cet accent où l’inquiétude touche au désespoir? Pourquoi m’en occuper: il suffit bien qu’il soit poignant!

Notre excellent camarade Leroy ne tient certes pas bureau de psychologie, et pourtant, ne m’avait-il pas annoncé ce regret de Cigogne?

Ecoutons.

«Lucienne se faisait sans doute une idée de moi, par mes lettres, mais toujours dans cette atmosphère, vraie ou fausse, que les journaux suggèrent de notre vie à ceux qui la voient de loin. Elle m’imaginait assis près de toi, dans la tranchée, braillant et plaisantant à l’heure de la soupe, traversant à cheval le village, marchant le long des routes, dormant ici; quelques petites photos que le lieutenant m’avait données fixaient pour elle des coins de paysage. Elle souffrait de me savoir en danger, à coup sûr elle espérait que rien ne m’adviendrait de fâcheux, mais elle était certaine que je resterais soldat.

--Il me semble que tu n’es pas un civil?

--Rester soldat, ce n’est pas seulement continuer à porter un uniforme, un matricule, c’est faire tous les gestes du soldat, assumer tous ses devoirs, courir honnêtement tous les dangers du moment. Quelle déception profonde lorsqu’elle lira ma citation qui aurait dû lui donner tant de joie! une citation de civil, d’embusqué; une croix de guerre volée, en somme! Lucienne ne concevra pas toutes ces choses clairement, d’abord, mais comme elle ne manque pas de finesse, elle les sentira de façon sourde, assez pour... oh! Serval!... pour en être honteuse!

--Le mieux, lui répondis-je, sera de te laisser continuer!»

J’aurais voulu le battre! Je m’allongeai tout à fait sur le dos et, la tête basse, presque renversée, je m’ingéniai à deviner les lignes de la grosse poutre du plafond.

«Ecoute donc; ce que je dis n’a rien de singulier, mais il faut que tu te mettes un peu à ma place, que tu tâches de penser comme moi. Tu raisonnes en célibataire; marié, on raisonne autrement.--Vivre avec une femme que l’on aime, être lié à cette femme par tant de liens divers, vous oblige à entretenir en elle l’idée qu’elle a de vous. On doit rester, en quelque sorte, semblable à soi, on le doit. L’absence est alors une épreuve bien dure. On sent son image défaillir, à distance. Comment la retoucher, lui rendre ses couleurs? Ah! si j’avais été blessé comme Leroy!... elle m’aurait revu tel qu’elle aime me voir.--Gagner une croix de guerre de raccroc pour avoir, au bon moment, renoué deux bouts de fil et roulé du chatterton autour, est abaissant quoi que tu puisses en dire... et tu n’aurais, d’ailleurs, que des lieux communs à présenter. Se glorifie-t-on d’avoir ramassé sur la route un fer à cheval, quand ce fer à cheval vous porte bonheur?--Si Lucienne ne me méprise pas, elle m’estimera moins. Son amour en souffrira. Elle n’aura plus l’orgueil de son amour. Elle m’aimera, soit, mais comme l’on jette une aumône au mendiant du coin de la rue. Son geste restera élégant, sans doute... ce ne sera jamais qu’un geste charitable. Lucienne m’aimera par pitié! quelle abjection!»

Je l’interrompis:

«Cause moins fort, Cigogne!

--Je criais? demanda-t-il, pardon!»

Mais je ne prévoyais pas combien sa voix, basse, serait plus horrible encore. Il s’essoufflait, parlant bas, et je m’essoufflais à l’entendre.

«On peut, crois-moi, perdre son calme en voyant une vie se gâter ainsi, se détruire, et, de même que je m’inquiète en songeant à l’image que Lucienne garde de moi, je m’inquiète aussi de l’image que je garde de Lucienne. Est-elle juste? Lucienne demeure-t-elle la femme que j’aimais à mon départ? Loin de moi, ne change-t-elle pas? Trouverai-je la même Lucienne? J’ai si peur, quand je rentrerai en permission, que, soudain, se défasse le cher sourire que j’ai toujours dans ma mémoire, devant le sourire étranger d’un visage nouveau.»

Il s’affolait, brouillant ses murmures et bredouillant. Moi, je commençais à me sentir mal à l’aise, car de tels murmures perdaient toute humanité, devenaient de simples bruits, à peine compréhensibles, plus proches, me semblait-il, du trot des souris et du bruissement de la paille, que d’une émission significative de paroles. J’eusse aimé être ailleurs, en pleine nuit, sur la route bleue, les jambes libres, la figure lavée par le vent.

Et Cigogne rappelait obscurément ces heures affreuses où les images que l’on se compose du monde, douces images qui aident à vivre, sont salies. Que ne pouvait-il les fixer pour toujours dans leur fraîcheur première!--Je crois que c’était sa pensée, mais je ne garantis rien.

Ce soir d’octobre, dans la grange, Cigogne m’effara. Je n’aime pas que les nerfs dominent leur homme à ce point... ou bien on se décide à prendre du bromure.--Et puis quelle est cette conception fantastique de la vie où l’on se fait une image des choses avant de les voir dans leur réalité, leurs formes, leurs couleurs? Et, surtout, comment vivre cette vie imaginaire sans être aussitôt chassé de son rêve, puisque les tables ont des angles qui nous heurtent, que les routes ont des trous où l’on se tord le pied, que le ciel se couvre de nuées de pluie quand on veut le voir bleu?--Au fait... n’eût-il pas mieux valu, peut-être, que Cigogne fût blessé? Hélas! il aurait trouvé autre chose à dire, je le crains fort, quelque chose du même ton!

Il n’a d’ailleurs pas fini son discours:

«Qu’en penses-tu, Serval?»

Je ne réponds rien.

«Ecoute, mon vieux...»