Le mal d'aimer

Part 6

Chapter 63,760 wordsPublic domain

«Et maintenant, si je veux être sincère, il me faut bien avouer que je ne regrette plus d’avoir dû subir la force des choses, car sûrement je n’aurai pas, une seconde fois, l’occasion de faire une promenade plus ridiculement comique. Aussi j’ai pardonné à Colette de m’avoir jetée dans cette grotesque aventure qui, du moins, a eu pour elle le résultat qu’elle voulait, la conquête glorieusement achevée de M. Asseline, qui est, à cette heure, son allié dévoué.

«Donc à trois heures du matin, toute la troupe des pêcheurs était venue nous chercher. En silence, nous avions abandonné l’hôtel sous l’aile de Rozenne, après que, des profondeurs de son lit, maman nous avait, en guise d’adieu, recommandé de ne nous enrhumer ni noyer.

«J’étais de furieuse humeur. Colette, gracieuse à son ordinaire, avait des exclamations ravies, jolie à souhait sous son béret de drap, sa veste collante, sa jupe courte--une jupe de pluie sacrifiée, qu’elle avait passé son après-midi à raccourcir... Dame! quand on n’a pas de femme de chambre à ses ordres!... Et dans cette tenue, si simple, elle n’en arrivait pas moins à éclipser tout à fait la toilette de Mme Détreil, pimpante comme si le tout-Villers devait la voir passer.

«Asseline père, costumé en marin, paraissait, affublé de la sorte, aussi volumineux que jubilant et marchait d’un pas allègre dans son escorte de pêcheurs. Quant à Rozenne, il avait pris une silhouette drôle de vieux loup de mer et semblait si disposé à s’amuser des imprévus de cette absurde promenade que, volontiers, je l’aurais écrasé sous une avalanche de paroles désagréables. Mais j’avais l’irritation muette; et très digne, je cheminais sans mot dire près de lui qui, bien vite, s’était improvisé mon chevalier protecteur, avec une simplicité fraternelle et amicale dont je lui sais encore gré.

«Je devinais bien que mon silence l’intriguait et qu’il était aiguillonné par le désir d’en pénétrer la cause... Cela me détendait les nerfs de le voir ainsi. Et puis, tout à coup aussi, le charme de cette nuit d’été où les étoiles commençaient à pâlir, ce charme opérait délicieusement sur moi. Les rues endormies semblaient des chemins de rêve où frémissait la brise fraîche de la mer. L’air était tout vibrant du chant des vagues invisibles; et leur musique berceuse apaisait si bien mon ennui que j’ai un peu tressauté d’entendre, tout à coup, Rozenne me demander discrètement:

«--Êtes-vous songeuse ou de méchante humeur? Ceci dit, non par curiosité, mais pour que mes paroles conviennent à l’un ou à l’autre de ces états d’âme.

«J’ai répliqué:

«--Je suis de très méchante humeur.

«--Pourquoi? Cela ne vous amuse pas, cette pittoresque course dans la nuit?... Une course que vous ne referez sans doute pas souvent.

«--Oh! je n’en sais rien! S’il prend de nouveau fantaisie à M. Asseline d’aller pêcher des congres et de nous emmener, il faudra y retourner!

«--Alors, vous ne venez cette nuit que contrainte et forcée?

«--Bien entendu! Et je n’aime pas du tout que l’on m’oblige à faire des choses que je trouve stupides!

«Il m’a lancé gaiement:

«--Moi non plus! Mais pensez que les choses stupides sont quelquefois bien amusantes, et pour vous consoler d’être avec nous contre votre gré, préparez-vous à jouir des aperçus rares dont, sûrement, nous allons être gratifiés!

«Il me parlait comme à un bébé qu’on raisonne. Cela m’a semblé tout à coup si drôle que je me suis mise à rire. Après tout, ce qui m’avait exaspérée, c’était la pensée que nous faisions cette équipée pour plaire à un Asseline. Autrement, la nouveauté de la promenade m’aurait bien vite séduite...

«Ah! Rozenne avait raison de m’annoncer des spectacles réjouissants!... La représentation a commencé dès notre arrivée sur la plage, la plage silencieuse qui, dans la nuit, semblait immense, fuyant vers un invisible horizon de mer. Le programme portait que nous irions en barque jusqu’aux rochers où devait s’opérer la pêche miraculeuse.

«Nous arrivons, impossible d’embarquer. La mer était déjà trop descendue. Les pêcheurs et leur grand chef Asseline père, dont rien ne troublait l’allégresse, déclarent alors, sans la moindre hésitation, que nous n’avons qu’une chose bien simple à faire, gagner les rochers par les sables. Ils veulent bien ajouter que pour éviter à nous autres, faibles femmes, de piétiner dans ce sol encore détrempé, ils nous porteront sur leurs filets entre-croisés.

«Je lance un coup d’œil discret vers Colette, en entendant cette décision. Elle se disait très amusée du mode imprévu de locomotion qui lui était offert... Mais... hum! sûrement sa joie n’était pas égale à celle du bon Paul, qui exultait à l’idée seule d’avoir à soutenir sa bien-aimée. Quant à Mme Détreil, qui est une forte personne, il était évident qu’elle ressentait quelque inquiétude à la pensée de s’aventurer ainsi entre ciel et mer...

«Mais que faire? Rentrer?... C’était bien tôt abandonner la partie... Et marcher sur ce sable mouillé la séduisait encore moins...

«Vraiment, il n’y avait qu’à se laisser emporter dans ces chaises à porteurs nouveau modèle.

«Rozenne, toujours fraternel, je pourrais presque dire paternel! m’a bien installée, puis s’est mis en devoir de me porter sur mon siège improvisé, avec l’aide d’un solide pêcheur, toute notre caravane dirigée par Asseline père, affairé comme un commandant en un jour de péril.

«Pour nous femmes, surtout pour moi, qui suis du genre _plume_, cette promenade discrètement aérienne était plutôt agréable. Mais elle l’était beaucoup moins pour les hommes, qui se mouillaient, enfonçaient dans des abîmes insoupçonnés et manquaient de nous y entraîner. Le beau Détreil a ainsi opéré, le nez en avant, une chute peu dangereuse mais glaciale qui a failli amener celle de sa femme qu’il soutenait. Elle ponctuait, d’ailleurs, notre route de cris de terreur au moindre faux pas de ses porteurs. Colette, j’en suis certaine, moi qui la sais peu brave, n’était guère plus rassurée... Mais elle ne bronchait pas et se contentait de tenir ferme l’épaule de son Paul qui, lui, ne chavirait pas... Moi, je finissais par m’amuser beaucoup de ces péripéties... Je ne savais pas ce qui nous attendait!...

«Enfin, nous voici aux fameuses roches!

«Avec soin, nos porteurs nous déposent sur le sol... Quel sol! revêtu de varechs trempés d’eau de mer, glissants, oh! combien... Une roche hérissée, fertile en entorses...

«Je crois vraiment que Colette, malgré sa vaillance, commençait à regretter de s’être lancée dans une si périlleuse aventure... Comme moi, elle se demandait ce que nous allions bien pouvoir faire pour nous occuper, tandis que M. Asseline père et ses hommes se donneraient la satisfaction d’arracher à la mer tous les congres qu’ils pourraient saisir.

«Rozenne, lui, manquait de conviction comme pêcheur et se contentait de raconter à Mme Détreil des choses terrifiantes, dues à son imagination, sur les féroces instincts des congres; si bien que, prise de panique, les pieds trempés et les yeux ensommeillés, elle voulait absolument s’en aller, sommant son mari de l’emmener sur-le-champ. Lui, que l’eau de mer avait gelé, n’aurait pas demandé mieux. Mais le moyen!... Il ne pouvait l’emporter seul dans ses bras et elle n’était pas du tout disposée à regagner le rivage en marchant à travers les petits lacs bien froids qui luisaient sur le sable.

«Ah! quelle partie de plaisir!

«Sous prétexte de mieux faire voir à Colette les péripéties de la pêche, Paul l’avait emmenée avec précaution, à travers les roches, jusqu’au bord de l’eau. Alors, pour me distraire, vite désintéressée des monotones évolutions des pêcheurs, je me suis résignée à me promener sur le sable humide, sans avoir même, pour m’escorter, mon fidèle chevalier qui était harponné par M. Asseline.

«Heureusement, peu à peu, le jour naissait. Une clarté laiteuse emplissait le ciel, qui avait des tons de nacre rose. La mer remontait avec de petites vagues veinées d’argent. Peu à peu, comme si des voiles se relevaient, les brumes de l’horizon devenaient plus fines, plus transparentes, découvrant des lointains pareils à des images de rêve, dans une incomparable lumière blonde qui s’avivait de lueurs pourpres. Un trait étincelant ourlait de frêles nuages qui erraient, petits flocons de neige dans le bleu très doux, épandu sur nos têtes, sur la plage d’or pâle, sur les bouquets d’arbres dont la verdure humide luisait...

«C’était un spectacle qui me prenait tellement que j’en oubliais les ridicules péripéties de la nuit. Dans l’intimité de mon cœur, je sentais s’ouvrir la chère source vive de l’inspiration. Des vers commençaient à y chanter, imprécis et fugitifs, mais si vivants que ce soir même, dans ma chambre, en regardant la nuit pointillée d’étoiles, je les entendais encore... Et docilement alors, je les ai écrits, tels qu’ils m’étaient venus, devant l’immense frisson de la mer, odorants de son parfum qui s’élevait avec le beau soleil matinal...

«Donc j’étais si absorbée par ma contemplation extasiée que le temps ne me semblait plus long.

«J’ai été presque étonnée d’entendre tout à coup la voix de Rozenne, qui avait couru après moi sur le sable. Il me demandait:

«--Vous n’êtes pas glacée, par cette interminable nuit?

«--Oh! non, il fait si beau!

«Mais il avait dissipé l’enchantement. Je me suis alors aperçue que j’étais très fatiguée; et j’ai eu prosaïquement une furieuse envie d’aller me coucher, comme un bébé.

«--Nous rentrons!... Venez-vous? Comme vous vous êtes sauvée loin! Je ne vous apercevais plus... Vous m’avez fait peur!

«--Vous m’avez crue mangée par un congre?... Combien en avez-vous pêchés?

«--Deux!

«--Quelle richesse!

«Nous nous sommes mis à rire; et très gais, nous sommes venus, en bavardant, rejoindre le groupe des pêcheurs. Colette et Mme Détreil avaient des mines plutôt longues; et certes autant que moi, elles aspiraient à leur lit!

«Mais il a fallu encore aller prendre le thé à la villa Asseline pour satisfaire les instincts hospitaliers de son propriétaire, enchanté d’avoir barboté toute la nuit dans l’eau de mer et convaincu, l’excellent homme! que nous partagions sa satisfaction.

«Je ne dirai pas que nous étions jolies, jolies... Pourtant c’était encore mieux qu’après certaines nuits de bal. Mais Colette, trouvant ce «mieux» insuffisant, a terminé la séance en disant que j’avais l’air fatiguée. O sollicitude fraternelle!

«Et toujours escortée de Rozenne et de Paul Asseline, nous avons enfin... oh! enfin! regagné nos pénates.

«Il faisait grand jour, un jour doré, lumineusement bleu, inondé de soleil, dont la chaleur, douce encore, effaçait en moi toute lassitude. Cette aurore d’été, vraiment, était d’une beauté divine! A la contempler, j’oubliais le sable glacial, les congres, les varechs trempés... Mais Colette maintenant était pressée de rentrer. Avec son adorateur fervent, elle n’avait plus besoin de se mettre en frais; et son sourire avait disparu.

«Rozenne s’en est aperçu et m’a glissé, remarquant de quel air ravi je humais l’air tiède:

«--Les vents ont changé! Le ciel de Mlle Colette s’est voilé et le vôtre est tout rose. Savez-vous que cette nuit tant redoutée vous a été excellente? Si vous vouliez bien me le permettre, je dirais que vous êtes l’incarnation même de ce matin si frais! Plus que jamais, vos yeux ressemblent à deux gouttes d’eau de mer, avec un reflet de ciel...

«Il avait son accent coutumier de badinage; mais il me regardait avec quelque chose de si sincèrement charmé au fond des prunelles, que mon stupide petit amour-propre de femme en a tressailli d’aise une seconde. Je me suis vite ressaisie et j’ai répliqué en riant, contente de sentir sur mon visage la brûlure de l’air de mer:

«--Que je dois donc être jolie! Je me sauve bien vite pour m’admirer dans ma glace!...

«Et je suis entrée dans l’hôtel, à la suite de Colette.

«Maman nous a entendues et a demandé, d’une voix somnolente:

«--Eh bien! mes enfants, vous êtes-vous amusées?

«Colette n’a pas osé dire oui...

«21 août.

«Réjouissons-nous! Ce n’est pas inutilement que nous aurons passé la nuit à la recherche de congres rares! M. Asseline père a été si bien subjugué par notre vaillance qu’il est tout à fait passé à l’ennemi; et, sans doute, de par sa volonté, très énergique à l’occasion, nous avons eu l’honneur d’une invitation à dîner, pour mardi, à la villa Asseline.

«Maman exulte, voyant déjà la partie gagnée et se prépare à avertir papa, indifférent aux machinations diplomatiques, qu’elle va lui présenter le gendre rêvé. Colette, elle, ne manifeste aucun orgueil devant l’approche de son triomphe, et elle garde avec Mme Asseline l’incomparable souplesse qui lui a permis de dominer peu à peu l’opposition de la vieille dame.

«Mais quelle revanche prendra Colette, devenue sa belle-fille! Pauvre Mme Asseline!... Sûrement, alors, Colette ne parlera plus avec elle, pendant des heures, confitures, bonnes œuvres, raccommodages, sermons,--elle qui ne va jamais au sermon!--Elle n’écoutera plus avec un sourire d’intérêt les propos insipides, les papotages malveillants, les commérages du petit cercle de matrones, cher à Mme Asseline, au milieu duquel ma jolie sœur, le front barré d’un pli volontaire et les lèvres frémissantes d’agacement, distribue de respectueux égards, et joue supérieurement son rôle de jeune fille bien élevée, modeste, sérieuse, autant qu’elle est belle... Aussi, toutes les vieilles dames sont-elles sous le charme. Quand, un moment, il m’est arrivé de lui voir jouer ce personnage, je m’enfuis auprès de Marguerite, si simple et vraie. Je cherche son cœur, son pauvre cœur mélancolique, aimant et dévoué, qu’André meurtrit si légèrement... Je lui demande de demeurer ma chère conscience, et je tâche d’oublier les projets ambitieux de Colette, en faisant des pâtés de sable avec Bob, l’être heureux par excellence!...

«24 août.

«Donc nous avons dîné chez les Asseline. Et le dîner a été ce qu’il pouvait être: d’une écrasante somptuosité! Douze invités; les plus jeunes des convives féminines, habillées, de toute évidence, par des couturiers de haute marque, et s’en faisant gloire avec une vanité indiscrète; les convives masculins, célébrant l’excellence du festin, ne causant qu’affaires et politique, tous fort mécontents du gouvernement qui, paraît-il, néglige tout à fait les intérêts du commerce... Maman, souriante et digne, trônait--ô honneur!--à la droite du maître de céans, peut-être en sa qualité de doyenne. Colette, habillée de blanc comme une fiancée, et jolie comme une princesse de légende, était, en revanche, placée loin de son adorateur, car sa future belle-mère ne désarme pas encore complètement, si adoucie soit-elle. J’avais, moi, hérité dudit adorateur qui, avec une ingénuité touchante, m’entretenait sans relâche des qualités de ma sœur, de l’admiration qu’elle lui inspire, du bonheur qu’on doit éprouver à vivre près d’elle... Il était édifiant, mais monotone, à la longue... Et qu’il me faisait regretter Rozenne, sa causerie capricieuse et fine de dilettante, ses drôleries spirituelles, son scepticisme nonchalant qui m’exaspère et m’amuse...

«A mesure que défilait la suite des plats, que s’allongeait la litanie amoureuse de Paul Asseline, je me sentais prise d’une de ces terribles crises d’ennui qui me saisissent quand je me trouve isolée dans un milieu où je suis sans aucune attache. Maman, Colette, me semblaient, elles aussi, des étrangères, tout à coup... Maman, gracieuse, opinait à toutes les déclarations de M. Asseline et Colette était toute à son rôle. L’idée qu’après ce mortel dîner suivrait une soirée, pareillement insipide, me devenait aussi douloureuse qu’une souffrance physique et je n’avais même plus la curiosité d’observer autour de moi la comédie humaine. Oh! cette heure pendant que les hommes étaient au fumoir! Les histoires de domestiques et de nourrices, les potins de plage, l’échange des recettes, les appréciations sur les couturiers illustres, le tout entremêlé d’oracles rendus par Mme Asseline!...

«Encore si la nuit avait été belle, j’aurais pu, un moment, m’échapper dans le parc, pour me retremper par quelques bonnes minutes de solitude. Mais un vent furieux soufflait; les averses alternaient avec les rafales et me retenaient, de force, prisonnière dans ce salon sans âme.

«Découragée et polie, j’ai essayé de causer avec ma voisine, une grosse jeune femme, trop élégante, qui, de très bonne grâce, m’a entretenue des embellissements qu’elle avait faits dans son château (!), du nombre de ses domestiques, des chasses qui avaient lieu dans son domaine... Je me sentais devenir féroce.

«Les hommes se sont enfin résignés à abandonner les délices du fumoir. Ils étaient plus ou moins congestionnés, bavards et parlaient très haut. Un baccara d’importance s’est alors organisé. Maman en a frémi, pensant à la pitoyable figure qu’allaient faire les maigres finances de la famille Danestal... Puis son visage s’est éclairé parce qu’elle a vu que les seuls joueurs étaient les invités masculins. Paul, lui, rôdait autour de Colette. Les jeunes femmes et les dames d’âge respectable faisaient cercle autour de Mme Asseline, qui a prié l’une d’elles de nous faire de la musique.

«Oh! j’aime mieux ne pas me souvenir du grand air de _la Reine de Saba_ chanté par elle!... Pourtant, il lui a valu de tels applaudissements qu’elle a cru devoir y répondre par de nouveaux chants, véritable crime de lèse-musique. C’était terrible! Ah! comme je comprenais les braves chiens que certains accents font hurler!

«Il me semblait qu’elle ne se tairait jamais; que cette soirée ne finirait jamais; que je ne pourrais plus m’échapper de ce salon trop doré et cesser d’entendre les commérages de Mme Asseline et de ses amies, les exclamations bruyantes des joueurs, les cris de cette infatigable chanteuse.

«Enfin, maman s’est levée! Elle avait toujours son sourire, mais ses yeux étaient somnolents. Une imperceptible contraction rapprochait les sourcils de Colette... Pour elle aussi, l’épreuve avait été rude!

«Le bon Paul, toujours plein de sollicitude, avait fait atteler un de ses équipages pour nous ramener au gîte. En voiture, ni les unes ni les autres, nous n’avons parlé, peut-être parce que nous avions peur de dire des paroles trop sincères... Après tout, je crois que maman dormait un peu... Colette, elle, regardait dans la nuit et réfléchissait... à quoi?...

«Et j’avais, moi, le désir éperdu de ma petite chambre silencieuse qui sentait bon les roses, où m’attendaient mon travail, les livres que j’aime le plus et que j’avais soif d’ouvrir pour purifier mon esprit de tant de pauvretés entendues.

«Aussi quand, enfin, je m’y suis retrouvée, pour me laisser mieux envelopper par son calme, par son obscurité délicieuse, je n’ai pas allumé ma lampe. Sans même ôter mon manteau du soir, je me suis assise dans l’ombre, devant ma fenêtre large ouverte, et j’ai tâché d’oublier les Asseline, leur luxe, les ambitions de ma grande sœur, en contemplant la sereine immensité du ciel où luisait un mince croissant de lune. Le vent avait balayé les nuages et la nuit était pure infiniment, vibrante du chant grave de la mer, du frôlement de la brise dans les feuilles. De toute mon âme, je souhaitais être pénétrée par cette paix qui calmait la fièvre dont tous mes nerfs étaient douloureux...

«Tout à coup, ma porte s’est ouverte devant Colette. Elle avait sans doute quelque chose à me demander. Voyant la pièce obscure, elle a dit, étonnée:

«--Comment, tu es déjà couchée?

«--Non, je me repose.

«--Tu étais fatiguée? Et de quoi?

«Sa voix était ironique et a cinglé mon énervement.

«--De quoi je suis fatiguée? De l’odieuse soirée que je viens de passer! Oh! Colette, comment peux-tu, pour de l’argent, vouloir entrer dans un pareil milieu!

«Les mots m’étaient échappés, tant je ressentais d’humiliation et de révolte. Colette m’a sentie si sincère que son empire sur elle-même en a été ébranlé. Je l’ai deviné au léger frémissement de sa voix, tandis qu’elle me répondait:

«--Ce n’est pas moi qui entrerai dans ce milieu, c’est Paul qui viendra dans le mien.

«--Soit, mais tu n’en seras pas moins obligée de subir le sien où il te conduira d’autant plus volontiers qu’il y sera dans son véritable élément, tandis que dans le nôtre, dans celui de papa...

«--Dans celui de papa, il n’y serait pas?... C’est là ce que tu veux dire?... Il n’y serait pas parce que?...

«Son accent était un défi.

«--Parce que, intellectuellement, il est une nullité. Et tu le sais bien!

«Comment ai-je dit cela?... Jamais en plein jour, jamais même sous une clarté de lampe, de telles paroles, sans doute, ne me seraient sorties des lèvres. Mais nous étions dans l’ombre; et devant ce large ciel paisible, seuls des mots vrais pouvaient être dits. Un reflet de lune baignait le visage de Colette, qui avait pris quelque chose de dur, dans son expression de volonté.

«Presque violemment, elle, toujours si calme, elle m’a jeté:

«--Ah! naturellement, parce qu’il ne vit pas hypnotisé par les livres, les opéras et les tableaux, c’est une nullité!... L’intelligence! l’art!... Papa et toi, vous n’avez jamais que ces mots sur les lèvres... Eh bien! pour ta gouverne, retiens-le: il y a autre chose que l’art et l’intelligence dans la vie. Il y a les moyens d’en profiter. Et ces moyens, je veux les avoir... Je vais à qui peut me les donner!

«--Sans craindre de préparer ainsi ton malheur?

«--Mon malheur?... Pourquoi?...

«--Parce que tu seras liée toute ta vie... y songes-tu?... _toute ta vie!_... à un être que tu n’aimes pas!

«--Que je n’aime pas?... Qu’en sais-tu?

«--Je le sais comme toi-même. Il n’est pas un homme que tu puisses aimer.

«--Pourquoi? encore. Parce qu’il n’est pas un homme supérieur? je le reconnais... Ah! ils rendent heureuse leur femme, les hommes supérieurs!... L’une comme l’autre, nous savons ce qu’il en est!... Et je ne veux pas du misérable et fugitif bonheur que leur égoïsme leur permet de nous donner quelquefois, un instant. Ils vivent les yeux abîmés dans la contemplation de leur mérite, grisés par l’admiration du public, toujours juchés sur leur piédestal d’où ils ne descendent que quand leur propre satisfaction les y invite. Ah! non! je n’ai jamais ambitionné, depuis que j’ai l’âge de comprendre, d’être la femme d’un homme illustre!... Paul Asseline est simplement bon, c’est vrai!... Mais au moins, ce n’est pas _lui_, c’est _moi_ qu’il aime. Et cela me plaît qu’il en soit ainsi!

«Je n’avais plus la tentation de répondre à Colette. Ses paroles montaient vers moi comme de grandes vagues d’amertume. Tout ce qu’elle disait était vrai si tristement!... Alors, après un court silence, elle a repris, de la même voix martelée, comme si, pour une fois, il lui semblait bon d’ouvrir, un peu, son âme fermée:

«--C’est vrai, il me plaît aussi d’être riche! Il n’y a que cela d’enviable, sagement! Retiens-le encore, en passant, petite fille rêvassante... Une fois riche, je suis certaine, tu entends, _certaine_ d’être heureuse, puisque je serai délivrée de l’horreur des soucis d’argent, des odieuses et perpétuelles économies, de ces incertitudes d’avenir dont je suis lasse... à être prête à tous les sacrifices pour en être délivrée! Cette fois, puisque la destinée--ou la Providence!--amène sur mon chemin un homme qui ne me demande pas seulement un flirt de quelques mois, mais m’offre un mariage inespéré, je serais folle, absolument folle! de ne pas saisir cette chance unique. Peu m’importe que les Asseline soient des parvenus, puisqu’ils peuvent me donner la sécurité que je veux... Les filles sans dot, comme nous, rappelle-le-toi, ma chère, ne doivent pas se donner le plaisir d’être sentimentales... Ce ne sont pas leurs beaux danseurs qui les épousent!...