Part 5
«Cela, tandis que sa pauvre petite femme, habillée d’un méchant peignoir d’indienne, ne valant pas cinq francs! s’énervait à compter, pour lui donner la possibilité de jouer quelques semaines un brillant personnage. Oh! cet égoïsme masculin!... Jamais encore je n’en avais eu, peut-être, la conscience plus nette. Dans la famille d’Humières, c’est bien comme dans la famille Danestal! Ce sont les femmes qui portent le poids si lourd des soucis d’argent que font naître les hommes!... Maman, elle, en gémit hautement. Marguerite, pas. Jamais elle ne se plaint, et dans nos causeries qui redeviennent bien intimes, grâce à Dieu! jamais il ne lui échappe même un mot de blâme indirect pour son mari, ni une réflexion amère ou seulement désillusionnée, sur la solitude où il la laisse sans scrupule, parce qu’elle paraît trouver tout simple que lui jouisse de distractions dont elle est privée. Elle insiste même pour qu’il en profite si, par aventure, pour la forme, il s’avise de quelques cérémonies et lui offre de rester avec elle. Oh! ces propositions faites avec le secret désir qu’elles soient repoussées!... Comme je comprends que Marguerite les accueille sans joie et ne les accepte pas!...
«Avec son joli sourire doux qui enferme tant de mélancolie, elle lui répond, indulgente, comme si elle parlait à Bob:
«--Allez, André... Cela me fait plaisir que vous vous amusiez!
«Certes, voilà un plaisir qu’il est toujours prêt à lui offrir.
«Si je ne me souvenais qu’il a été, pour elle, tellement autre, je craindrais moins que, tout bas, elle ne souffre beaucoup d’avoir perdu des joies trop fragiles et sans prix...
«10 août.
«Maman, docile aux injonctions de Colette, a demandé à Mme Asseline quand elle recevait, et cette désagréable personne, prise sans doute au dépourvu, a indiqué son jour de réception où fréquentent les «gros» propriétaires bourgeois de Villers et les baigneurs parisiens de ses amis.
«Il est évident que l’adversaire de Colette, douée d’une jolie dose de vanité, s’est avisée, nous voyant pourvues de brillantes relations sur toute la côte, à Trouville, à Houlgate, à Villers même; s’est avisée que, même dénuées de millions, nous pouvions cependant n’être pas tout à fait à dédaigner, d’autant que nous portons un nom qu’on lui a dit être illustre.
«Vraiment, n’était son pressentiment qu’elle marche vers une catastrophe où elle perdra son cher Paul; n’était la certitude si cruelle pour ses instincts autoritaires qu’elle sera vaincue par la souriante et ferme volonté de ma sœur, elle serait même très flattée de compter dans son cercle habituel l’épouse et la fille d’un homme célèbre.
«Je dis «la fille», car, en toute humilité, il me faut reconnaître que ma chétive personne continue à attirer toute la rigueur de ses jugements sur les jeunes filles modernes. O mes sœurs en indépendance, que nous sommes donc vertement traitées par cette horrible bourgeoise qui me tient, en particulier, pour une gamine mal élevée, pas du tout _Sacré-Cœur_, férue d’idées subversives et saugrenues sur la vie, les gens, les choses; une petite fille romanesque, ne rêvant qu’artistes, poètes, romances à la lune... Cela dit sous forme de considérations générales dont l’intention est évidente, grâce aux regards qu’elle dirige avec soin de mon côté. Maman, absorbée par la seule idée de ne pas entraver la marche de Colette vers le succès, laisse passer philosophiquement ces boutades furibondes, sans paraître se douter qu’elles sont offertes à la dernière des «petites Danestal». Il lui suffit de constater que, positivement, avec Colette, Mme Asseline est beaucoup moins «porc-épic». Mon adroite sœur la dompte insensiblement. C’est un merveilleux et pitoyable dressage par la patience. Rien ne rebute Colette, ni paroles, ni allusions désagréables. Sans se troubler, toujours gracieuse, elle se tait ou répond, si maîtresse d’elle-même, qu’il faut la bien connaître comme moi pour soupçonner, au pli léger creusé une seconde entre ses sourcils, qu’elle ménage pour l’avenir à Mme Asseline de justes représailles.
«Je savais ma sœur très forte diplomate, mais à ce point!... oh! non! Elle eût été une remarquable ambassadrice. Avec quel art elle joue de la célébrité de père, dont elle s’enveloppe comme d’un joli rayonnement de gloire!... Tantôt, pendant l’odieuse visite chez les Asseline, elle m’a remplie d’admiration par le tact avec lequel, sans paraître y prendre garde, elle a placé le récit des ovations faites au poète Robert Danestal par un cercle de lettrés de Munich, juste après avoir mentionné incidemment notre rencontre, ce matin, avec la princesse Blancovana.
«Dans ce salon ultra-cossu, bourgeois à faire hurler d’horreur un artiste; auprès de cette femme aux allures de mercière enrichie, elle avait l’air d’une duchesse fourvoyée chez de petites gens parvenus; et elle était si jolie, habillée d’un bleu délicat, que je ne m’étonnais pas que le gros Asseline père s’appliquât de toutes ses forces--elles sont considérables--à diriger un peu vers lui l’attention de cette princesse des contes de fées.
«Vraiment, comment, douée si bien pour la conquête, ne place-t-elle pas ses ambitions plus haut que Paul Asseline!... Il est riche... considérablement! Il est doux, généreux, docile, très bien habillé, et si peu transcendant!... Et elle est bien trop intelligente pour ne pas savoir à quoi s’en tenir là-dessus. Elle ne l’aime pas. Tout juste, à ses yeux, il est un bon garçon dont elle fera tout ce qui lui plaira, qui l’adorera et l’admirera comme une idole précieuse, qui la comblera de cadeaux rares et réalisera tous ses caprices. Ses belles épaules se trouveront déchargées à jamais du faix des embarras d’argent. Elle sera très élégante, très enviée et très satisfaite, son idéal rempli. Heureuse Colette! Il y a des minutes--pas nombreuses--où je l’envie de n’être pas, comme moi, une misérable petite chose toujours vibrante, désirant, rêvant des bonheurs si hauts que, bien sûr, la vie ne les lui accordera pas, si elle ne veut plus se contenter de ceux que lui donnent divinement la poésie et la musique.
«La «petite chose» en question s’est, en son for intérieur, très mal comportée pendant la visite qui lui était imposée. Elle trépignait, en son cœur, d’impatience devant les déclarations omnipotentes de Mme Asseline, et résistait à peine à la tentation, combien violente! de dire justement les choses qui exaspéreraient cette pontifiante créature. Je vois d’ici la mine de père quand il sera introduit dans un pareil milieu, quand il lui faudra subir, par exemple, les conversations de M. Asseline père, dont j’ai joui, à moi toute seule, tantôt, tandis qu’il nous faisait visiter son parc; résolument, Paul avait accaparé sa bien-aimée, et dans le salon, maman restait la proie de Mme Asseline...
«Ce parc est beau comme un Éden, beau à faire pardonner à la villa d’être une somptueuse bâtisse où un architecte inqualifiable a pris soin de réunir à peu près tous les styles. Les jardiniers de Mme Asseline, eux, sont de véritables artistes en leur empire. Ils ont créé des massifs qui sont un enchantement pour les yeux et dessiné des allées qui ont des lointains de songe, sous une voûte d’ombre transparente, pailletée d’éclairs de soleil; des pelouses d’herbe veloutée, distillant une fraîcheur d’eau limpide!... Oh! l’admirable parc où, dans l’air chaud, errait la petite âme odorante des fleurs...
«Au sortir du salon trop riche de Mme Asseline, il était tellement exquis à contempler, qu’il m’a soudain donné des trésors d’indulgence pour accepter la société de son prosaïque propriétaire, ravi de mes admirations. Tandis que Colette avançait devant moi, escortée de son chevalier; que nous allions ainsi en procession, ou en noce, dans les allées embaumantes où c’eût été une douceur divine de marcher seule, avec du rêve plein le cœur et, aux lèvres, le murmure de vers aimés, il m’entretenait, et avec quelle abondance! des plaisirs de la navigation et de la pêche, pour lesquelles il manifeste une passion excessive. Où donc ce marchand de toile d’emballage a-t-il pris un pareil amour des choses de la mer?...
«Je le lui pardonne, parce qu’au demeurant s’il possède la distinction d’un épicier, c’est un fort brave homme, très intelligent en sa sphère, et qui aurait la richesse supportable s’il consentait à ne pas juger de si haut les gens qui ne sont pas, comme lui, de grands manieurs d’argent. Ceux-là seuls existent à ses yeux. Les autres, il les englobe dans un mépris de potentat, égal au dédain que papa éprouve, lui, pour les hommes d’affaires, égal à celui dont Mme Asseline accable les jeunes personnes sans dot.
«Ce soir, comme maman discourait sur les potinages racontés par Mme Asseline, j’ai murmuré à Colette:
«--Cela t’amuse, des visites comme celle de tantôt?
«Elle m’a répliqué avec une résolution froide qui nous a jetées très loin l’une de l’autre:
«--En ce moment, je ne fais rien pour m’amuser!... Cela viendra plus tard!
«Je n’ai rien répondu, et pour oublier, je m’en suis allée batailler sur la terrasse avec Rozenne, en regardant la lune, qui était une admirable faucille d’argent...
«Parce que Claude Rozenne n’est pas un brin ambitieux, j’ai été pour lui pleine de grâce au cours de nos escarmouches habituelles, et il en a paru si aise que j’ai cru devoir honnêtement lui exposer, à l’aide de considérations philosophiques, le pourquoi de mon humeur conciliante.
«12 août.
«Ce matin, quelques lignes de papa, enthousiastes dans leur brièveté, qui m’ont redonné un regret fou de n’être pas là-bas, en Bavière, comme lui. Non avec lui, je le gênerais!... Avant tout, il aime sa liberté et ce doit être de lui que je tiens mon besoin d’indépendance.
«Aller là-bas, à Bayreuth! Quel rêve réalisé c’eût été. Un instant, j’ai espéré qu’il n’était pas impossible. Une matinée entière, je m’étais plongée, tête baissée, dans les comptes, moi aussi, pour voir si, réunissant toutes mes maigres économies, j’arriverais à rassembler une somme assez convenable pour que maman voulût bien la compléter avec l’argent que je lui aurais coûté à Villers. Alors j’aurais supplié papa de se charger de moi, lui promettant de ne pas l’encombrer de ma pauvre présence si peu désirée.
«Je n’ai pas eu de requête à présenter. Mes comptes mont prouvé, avec une impitoyable évidence, que mon souhait était digne de ceux qui font la joie des tout petits, dans les contes de fées... Je n’ai rien dit à papa qui, d’ailleurs, sans doute, m’aurait, avec un sourire distrait, répondu en me caressant les cheveux:
«--Un peu de patience, enfant... Tu iras à Bayreuth en voyage de noces! Ce sera bien mieux... Demande à ta mère ce qu’elle penserait d’une telle fugue aujourd’hui.
«Ce qu’elle en aurait pensé et m’aurait répondu... «--Que j’étais une bien égoïste créature de souhaiter pour moi seule une telle dépense, alors qu’il y avait à faire les frais d’un séjour à Villers; que... que...» Ah! toujours les mêmes propos qui me prouvent qu’avec mes dehors de fille fortunée je suis plus pauvre que les misérables ouvrières qui, du moins, possèdent un argent gagné par elles.
«Oh! de l’argent! de l’argent! Comme je voudrais, moi aussi, en gagner!... Même avec ma musique, même avec mes vers!... Autrefois, quand j’étais encore une petite fille fermement confiante en ses illusions, une telle idée m’aurait fait bondir d’indignation, comme un sacrilège!... Maintenant, je suis sage, et je serais bien heureuse si les deux vrais dons que j’ai reçus me procuraient un peu, un tout petit peu, d’indépendance personnelle! En mes rêvasseries, la musique et la poésie m’apparaissent comme des magiciennes puissantes qui peuvent me donner _tout_, pour me récompenser de me donner à elles! Dans quel monde divin elles me font vivre!
«Ici, encore, je leur dois, pendant que je travaille à mon poème nouveau, des jouissances telles, si enivrantes, que jamais je n’en pourrai, même sous une autre forme, goûter de comparables, de meilleures, de plus fortes, de plus _prenantes_, qui me fassent pareillement oublier le monde entier... Non, je ne les paye pas trop cher par mes heures, terribles pourtant! de découragement, où mon inspiration me semble morte..., où il me vient la terreur de ne plus pouvoir composer, écrire jamais, de m’être illusionnée sur mes œuvres...
«Ah! la délicieuse communion en laquelle nous vivons, l’Art et moi; moi, toute petite, tout humble, craintive et ravie devant lui, si grand!... Mais aussi, moi si aimante et docile, tellement dévouée, à lui toute!... Avec quel amour je me consacre à l’œuvre qu’il m’inspire en ce moment, qui est née autant de mon cœur que de mon cerveau, que je vois se développer lentement, peu à peu, sortir des limbes de ma pensée, revêtir insensiblement la forme harmonieuse que je rêve pour elle, qui est vivante en moi et que je lui donnerai, il le faudra bien! telle que je la sens.
«Oh! travailler ainsi, créer, quelle ivresse, mon Dieu! une ivresse à faire plaindre comme des déshérités ceux qui ne la connaîtront jamais... J’ai vécu des heures, des minutes, qui enfermaient un infini de bonheur, alors que, sur la falaise, devant la mer, recueillie dans la solitude de ma petite allée, j’écrivais les vers que toute mon âme chantait, adorant la beauté des choses...
«16 août.
«Maman a fait ses comptes, et le résultat de toutes ses additions est, comme à l’ordinaire, plutôt regrettable! A Villers, de même qu’à Paris, nous avons, paraît-il, trop, bien trop dépensé pour l’équilibre instable de notre budget... L’hôtel de premier ordre,--nous autres Danestal ne fréquentons que ceux-là, dans les pays où nous pouvons être rencontrées,--les promenades à Trouville, les soirées au Casino, les excursions en voiture, tout enfin a contribué à jeter, une fois de plus, le désarroi dans les finances de maman.
«C’est moi qui ai reçu ses doléances. Colette les voyant venir et les redoutant,--sa sagesse les juge bien inutiles,--s’en était allée sur la plage poursuivre la conquête de Mme Asseline. Si cette difficile victoire n’est pas remportée à la fin du mois, il nous faudra cependant quitter Villers, sous peine de nous endetter piteusement, et regagner Paris, où nous devrons sans doute demeurer. En effet, la sévère Économie--avec un E majuscule--nous interdira d’accepter les nombreuses invitations qui nous sont adressées dans les châteaux de très fortunés amis, lesquels possèdent des kyrielles de valets; ce qui est ruineux pour les invités de modeste bourse.
«Si maman n’avait le respect de sa coiffure, elle se fût volontiers, je suis sûre, arraché les cheveux devant le pitoyable de notre situation.
«Pauvre maman! quand je l’ai ainsi entendue gémir, j’en arrive presque à pardonner à Colette sa résolution de faire, à n’importe quel prix, un mariage riche, qui la sorte à jamais de la sphère où depuis tant d’années nous devons parader élégamment, déguisées en filles riches. Est-ce que la vraie sagesse serait la sienne, qui tient pour synonymes, amour et billevesée?
«Pourquoi suis-je plus exigeante? Pourquoi aurais-je horreur d’acheter si cher le luxe dont--mon Dieu, c’est vrai...--je suis désireuse, autant qu’elle, pour les précieuses jouissances qu’il peut donner?... Pourquoi aussi suis-je incapable d’accepter comme ma vaillante Marguerite une existence besogneuse dont il faut dorer les apparences?... Pourquoi n’aurai-je jamais la résignation de maman qui, satisfaite dans sa vie mondaine, s’arrange si bien du rôle sacrifié d’épouse d’un homme illustre, ne se révolte pas de n’être en sa maison qu’une façon de femme de charge bien élevée, qui dirige son ménage et ses finances, reçoit ses invités et fait bonne figure dans son salon?... Pourquoi enfin, dans la jeune Parisienne bien moderne que je suis, dépouillée déjà de tant d’illusions, demeure-t-il, vivace, une folle créature qui se rebelle désespérément devant de pareilles destinées?... Pourquoi cette même créature réclame-t-elle le droit de donner son cœur seulement à celui qui méritera qu’elle ait foi en lui... s’il paraît jamais ce désintéressé, qui voudra faire sienne une fille sans dot?
«En ce moment, Claude Rozenne--après les autres--me fait une cour discrète, mais empressée, telle que si je n’avais mon expérience, je pourrais m’imaginer que je vais, un beau jour, le voir apparaître dans le salon de maman, pour lui demander mon cœur et ma main, sinon ma fortune absente.
«Pourtant, il est certain que dans la sympathie très évidente, très vive, dont il veut bien m’honorer, il n’entre pas le moindre sentiment matrimonial. Je suis pour lui une fantaisie. Il daigne me trouver amusante, parce que je ne suis pas tout à fait semblable à la généralité des filles de mon âge. Il est agacé de voir que ses attentions très marquées ne m’enlèvent pas un atome de ma liberté de cœur et d’esprit et, en son petit amour-propre masculin, il s’est peut-être juré de ne pas me laisser quitter Villers sans qu’il m’ait obligée à garder son souvenir... Peu lui importerait de jeter ainsi en moi un espoir d’avenir qu’il ne songe pas du tout à réaliser, car il déteste les charges, entraves, devoirs, en parfait dilettante, soucieux de ne connaître que les distractions de choix.
«Non, ce n’est pas lui encore qui m’enseignera la douceur d’aimer, de vivre deux en une seule âme. Qu’importe? Je n’ai besoin ni de lui ni d’un autre même. Je me sens si forte pour suivre toute seule mon chemin, sans le semblant d’une protection masculine.
«Ah! oui, le _semblant_, presque toujours, quoi qu’en disent les doctes matrones qui veulent en faire accroire aux petites filles. Mais quand les petites filles ont beaucoup entendu parler les grandes personnes, qu’elles ont vu leurs actes, elles ne peuvent plus avoir une foi d’enfant. Bon gré mal gré, il leur a fallu--avec quelle déception cruelle!--apprendre que l’amour, le bel amour généreux, dévoué, plus fort que la mort, ne se rencontre guère que dans les livres et dans leurs rêves. Elles ont dû s’apercevoir que très peu d’hommes existent qui méritent le don sans prix d’un cœur. Elles ont peur de leur égoïsme féroce et elles les dédaignent pour tous leurs calculs, leurs mensonges, leurs petites et leurs grandes cruautés, dissimulées parfois sous de si beaux dehors... Alors elles en arrivent, tout naturellement, à penser que pour elles le bonheur, c’est de ne leur rien devoir ni demander, de ne compter que sur elles-mêmes.
«Comme à la terre promise, je rêve à l’existence que je voudrais... Vivre pour ce qui est la beauté, pour l’art; pour donner un son, une langue harmonieuse à tout ce qui chante, palpite, vit en mon âme que j’ai la grâce de posséder vibrante comme une corde sonore. Vivre pour apprendre... Vivre pour me voir révéler les inconnus qui tentent mon esprit jamais rassasié... Vivre avec quelques amis très chers, des livres, de la musique, des fleurs, et contempler des paysages qui sont une poésie vivante; en savourer la forme, la couleur, la pensée... Vivre en goûtant cette jouissance--une de celles que j’envie le plus!--de pouvoir donner à tous ceux qui viennent à vous...
«Et penser que ce sont là des rêves irréalisables!... Que cela ne «rapporte» rien du tout d’écrire des vers ni de la musique! C’est un plaisir des dieux, des dieux qui n’ont rien--les privilégiés!--à démêler avec mille quotidiennes dépenses, plus ou moins stupides. A moi, pauvre mortelle, il n’est pas permis de vivre ainsi en plein ciel. Quand je m’oublie dans mon beau palais enchanté, bien vite j’en suis rappelée par quelque prosaïque ennui qui me fait bondir d’impatience et de regret, dans la poussière terrestre où ma destinée est de piétiner piteusement.
«18 août.
«C’était un pressentiment que cette appréhension éveillée en moi par la passion de M. Asseline père pour les plaisirs maritimes.
«Dans quelle aventure nous jette-t-elle!...
«J’en rage et je ris quand j’y pense.
«A midi, comme je redescendais de ma falaise où j’avais délicieusement conversé avec les règles de la prosodie, je rencontre Colette qui rentrait de la plage, escortée des deux Asseline.
«Elle m’aperçoit, m’appelle de façon à me rendre la fuite impossible, et pendant que je réponds aux saluts du père et du fils, elle me dit, souriant à Asseline père avec une grâce enchanteresse:
«--France, j’ai à te transmettre une aimable proposition de M. Asseline qui nous offre de nous emmener à la pêche au congre.
«Ahurie, je répète:
«--A la pêche au congre?...
«--Oui... On y va, vers trois heures du matin, en barque.
«Malgré moi, je considérais Colette, me demandant si elle parlait sérieusement ou se moquait de ma crédulité.
«--Et nous irions la nuit, avec...
«--Avec M. Asseline, M. Paul, Claude Rozenne, le ménage Détreil et des marins.
«Les Détreil, ce sont des cousins des Asseline. Un couple--très riche, bien entendu--qui est toujours en quête de parties, quelles qu’elles soient.
«Enfourchant tout de suite son dada, M. Asseline est parti en explications abondantes sur la pêche au congre. J’attendais la minute où il perdrait haleine pour me dérober à son invitation... Colette a vu mes lèvres s’entr’ouvrir et elle m’a lancé un tel regard que la phrase est restée dans ma pensée. Vite, elle en a profité pour brusquer les adieux, entrecoupés de ses remerciements. Et nous nous sommes retrouvées seules, marchant d’un pas vif vers l’hôtel.
«J’ai demandé alors, et je n’étais plus du tout d’humeur souriante, toute la joie de ma bonne matinée de travail disparue:
«--M’expliqueras-tu, Colette, ce que c’est que cette ridicule aventure où tu veux m’entraîner?
«Elle, toujours calme, m’a dit:
«--Il n’est question d’aucune ridicule aventure, seulement d’une promenade originale à laquelle on te convie.
«--Et toi qui détestes la pêche, l’eau froide, cela te tente d’aller barboter la nuit dans la mer, avec tous ces gens, pour voir attraper des congres?
«Elle m’a regardée bien en face, la tête relevée dans un mouvement de défi:
«--Cela me tente de gagner la partie que je joue. Après, sois sans crainte, je rattraperai mes avances!
«Une seconde, j’ai eu presque pitié de Mme Asseline.
«Ainsi, la pêche au congre fait partie des moyens de conquête de Colette. Comme son assistance à la distribution des prix de l’école, où, auprès de Mme Asseline, elle a couronné force visages émus... Comme sa présence à la procession du 15 août... Elle, Colette, à la procession! Et maman aussi!... Tout cela, pourquoi?... Ah! misère, misère, pauvre humanité!
«Mais moi qui ne prétends pas aux millions de Paul Asseline, je n’ai nul besoin d’aller à la pêche au congre avec toute cette bande!
«Je suis sûre que Marguerite le pensera aussi. Elle seule, peut-être, m’en préservera en pénétrant maman de l’idée que nous allons courir un réel danger, sur mer, en barque, la nuit... Il est vrai que si Colette veut...
«Forte de sa décision, elle avançait, souriante et paisible, près de moi, exaspérée de mon impuissance. Et atteignant l’hôtel, nous nous sommes trouvées en présence de Rozenne qui rentrait aussi; son air allègre m’a fait frémir d’envie. Il s’est écrié gaiement, tout de suite, remarquant ma mine:
«--Quel front chargé d’ennui!... Est-ce que vous avez appris une très mauvaise nouvelle?
«--Une détestable et stupide!... Vous pouvez la demander à Colette...
«Et, toute à mon indignation, je me suis enfuie dans le vestibule, envahi par le flot des convives que la cloche appelait à la table d’hôte...
«20 août.
«J’avais bien deviné que Marguerite penserait comme moi, au sujet de l’absurde équipée où nous entraînent les ambitions de Colette. Mais son intervention est demeurée nulle parce que maman voit les choses seulement comme Colette prétend les lui faire voir.
«Or, Colette affirmait qu’avec M. Asseline nous étions en parfaite sûreté; qu’il était ravi de nous emmener et que nous ne pouvions nous dérober à son invitation sous peine de nous montrer fort impolies, etc., etc.
«Bref, pour éviter des scènes bien inutiles, il ne me restait plus qu’à m’exécuter, puisque j’étais indispensable pour chaperonner ma sœur.