Le mal d'aimer

Part 7

Chapter 73,721 wordsPublic domain

«Il leur faut donc se contenter des autres, des braves garçons sans ambition qui s’estiment très heureux de leur offrir leur fortune, et se dire privilégiées, elles, quand elles les rencontrent... Et puis, jamais plus, n’est-ce pas, France, nous ne reparlerons de ces choses. Une fois pour toutes, je t’ai dit ce que je pensais... C’est vrai, je joue une partie que je veux gagner... Et je la gagnerai!... Bonsoir, enfant.

«Elle a effleuré mes cheveux d’un vague baiser. Je n’ai pas fait un mouvement pour le lui rendre... Quand elle a été sortie de ma chambre, que j’ai été seule, je me suis mise à pleurer désespérément...

«Que la vie est donc triste et mauvaise pour les filles pauvres!»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

France cessa de lire et elle demeura immobile, les mains jointes sur les feuillets, contemplant avec des yeux qui ne voyaient pas le jeu mouvant des vagues.

Soudain, elle ne jouissait plus de l’éclatante fête des choses qui, une heure plus tôt, lui emplissait l’âme d’une sorte de joie enivrée.

Sa pensée venait de soulever trop de graves questions pour qu’elle n’en demeurât pas troublée.

Deux jours s’étaient écoulés depuis sa conversation avec Colette. Ni l’une ni l’autre n’y avaient fait allusion et toutes deux savaient bien que jamais même elles n’en rappelleraient le souvenir. Peut-être Colette n’y pensait déjà plus, absorbée par son rêve. Mais elle, France, n’avait pas oublié une des paroles de sa sœur, dont l’impression lui demeurait singulièrement amère et douloureuse...

--Tante! voilà tante France! jeta une petite voix d’enfant.

Elle redressa la tête... Et alors elle aperçut, débouchant sous la voûte ombreuse de l’allée, Rozenne qui avait Bob dans ses bras. Une bonne suivait traînant une voiture d’enfant. France ferma son cahier et se leva, un peu effarouchée de voir sa retraite si lestement troublée.

--Comment m’avez-vous découverte? fit-elle prenant la main du petit garçon qui, séduit par l’herbe veloutée, avait voulu être mis à terre.

--C’est un heureux... hasard! fit Rozenne tranquillement.

Mais une lueur de malice pointait dans ses yeux gris.

--... En quittant la plage qui ressemblait au Sahara, j’ai eu la nostalgie des arbres et je suis grimpé vers les bois, où j’ai trouvé ce jeune personnage qui se promenait sous l’œil de sa bonne. Ensemble nous vous avons aperçue et nous sommes venus bien poliment dire bonjour à «tante France». Est-ce que vous nous en voulez?

Elle sourit, malgré elle, de le sentir très satisfait parce qu’il l’avait retrouvée, ne croyant guère que le hasard seul l’eût conduit dans cette allée. Pourtant, elle dit, sincère:

--Je ne vous en veux pas parce que, ce matin, mon esprit flânait... Autrement, je vous en voudrais... Je suis très jalouse de ma solitude parce qu’il me la faut absolument pour bien travailler.

--Travailler! Toujours!... C’est donc un vœu?

--Pas du tout, c’est un plaisir... Et une nécessité aussi. Je vous félicite si vous ne la connaissez pas.

--Vous me dites cela comme vous me diriez «tant pis pour vous»!

Elle eut un petit rire, mais ne répondit pas. Elle s’était mise à marcher lentement. Au loin, des sonneries de cloches annonçaient, dans les hôtels, l’heure du déjeuner. La chaleur de midi alourdissait l’air, même sous les branches, que brûlait le soleil. La mer était une nappe étincelante et, sur la plage, il n’y avait pas la découpure d’une ombre.

De l’accablante température, France ne semblait pas même s’apercevoir. Un peu plus rose, peut-être, sous le seul abri de sa large capeline de paille, elle cheminait, en avant, souple et fine, avec cette allure de jeune nymphe qui ravissait toujours les yeux de Rozenne... Mais, tout à coup, il s’avisa que l’expression de ses traits était devenue sérieuse et il eut l’intuition que, dans la pensée de France Danestal, il pouvait bien y avoir un blâme à son adresse.

Alors, aussitôt, dans une brusque impulsion, il dit, la rejoignant:

--Vous avez très mauvaise opinion de moi, n’est-ce pas?

--Sur quel chapitre?

--Celui de mon amour passionné pour la flânerie; si vous êtes une sévère moraliste, je mérite, en effet, vos foudres, car, ainsi que je vous l’ai déjà avoué, je crois, j’estime que la vraie sagesse consiste à vivre, tant qu’il est possible, à sa fantaisie, sans souci de rien d’autre.

Une seconde, elle arrêta sur lui, avec une singulière expression, ses prunelles profondes. Mais ses lèvres demeurèrent closes. Il interrogea, impatient:

--Pourquoi me considérez-vous ainsi?

--Je me demande jusqu’à quel point vous êtes sincère?

--Je le suis en toute simplicité et humilité.

--Ah!...

Elle se tut; puis, la bouche soulignée d’une petite moue dédaigneuse, elle jeta avec une drôlerie qui atténuait sa sincérité:

--Cette fois, je vous le dis: tant pis pour vous! Je regrette bien que votre idéal ne soit pas de plus haute envolée!...

Rozenne la trouva délicieuse d’expression; mais en même temps, son amour-propre tressaillit désagréablement de la sentir si convaincue.

--Alors vous me mettriez en meilleure place dans votre estime si je m’appliquais, toutes les heures de ma vie, à opérer des affaires productives; ou si, comme un garçon bien pondéré, je passais des journées à griffonner des chiffres dans un bureau, ou je brandissais un sabre devant mes recrues ahuries, ou...

Elle se mit à rire; et de sa manière gaîment moqueuse, elle interrompit:

--Mon Dieu, qu’est-ce que vous allez chercher là?... Et quel honneur excessif vous me faites, en vous appliquant ainsi à vouloir me persuader que vous avez bien raison de vivre à votre seule guise, puisque la bonne destinée vous y autorise!... Je vous assure que ma modeste opinion est sans importance aucune... Vous savez bien que j’ai parfois des idées de ma façon, un peu bizarres, sur les gens et les choses... Mais je les tiens pour ce qu’elles valent et ne leur laisse voir le jour que lorsqu’on m’y invite expressément.

--Et alors, gare à ceux qui, n’ayant pas la conscience bien nette, ont eu l’imprudence de vous questionner à leur sujet!

Du bout de sa canne il fouettait les herbes minces qui bordaient le chemin dévalant sur Villers. Et après un imperceptible silence, il jeta en boutade:

--C’est étonnant combien il m’est désagréable de sentir peser sur ma chétive personne la sévérité de vos jugements. Je suis navré que vous ne soyez pas un tantinet paresseuse... Du moins, à Villers!

--Parce que? interrogea-t-elle, curieuse.

--D’abord, parce qu’on vous verrait peut-être plus souvent sur la plage, que vous fuyez dès qu’elle n’est pas à vous toute seule, et surtout à l’heure du bain...

--A cette heure-là, elle est trop chic pour moi!

--Ou vous l’êtes trop pour elle...

--Ce serait une question à débattre!

--Alors, vous n’y paraîtrez jamais quand vos frères les hommes, et vos sœurs les femmes y figureront brillamment?

--Vous parlez comme saint François d’Assise!... Et vous vous trompez! Si la fantaisie me prend d’aller admirer les belles toilettes des femmes mes sœurs, pour employer votre langage évangélique, vous êtes certain de m’y voir arriver un matin, à l’improviste.

--Dieu! que vous êtes taquine... autant que méchante!

--Je ne suis ni l’une ni l’autre. Je vous fais tout bonnement l’honneur de vous informer, en toute sincérité, de mes opinions, et je suis très convaincue qu’il ne vous déplairait pas de faire, le matin, un brin de causette avec moi, sur la plage, tandis que Colette éblouit Paul Asseline... Seulement...

--Seulement, vous ne daignez pas me faire la charité de ce brin de causette.

--Parce que j’estime que vous n’êtes pas des pauvres gens auxquels on fait l’aumône. Voilà... Mais vous ne m’avez pas dit pour quelles autres raisons vous me souhaitiez paresseuse?

Elle l’interrogeait sans un atome de coquetterie; mais une séduction émanait de son sourire, du regard d’eau bleue jailli entre les cils noirs, très longs... Et un peu brusquement, il lança:

--Ensuite, parce que si vous ne viviez pas, comme vous le faites, en l’habituelle société des individus supérieurs qui sont les auteurs de vos livres favoris, les humbles mortels auraient peut-être alors quelque chance d’attirer un peu votre attention!

--Mon attention? N’en ayez donc pas cure! Elle est fantasque, de façon déplorable... Elle se donne à des sujets, à des occupations, à des objets qui la passionnent et que les gens raisonnables qualifieraient d’absurdes, neuf fois sur dix.

France s’arrêta. Ils allaient entrer dans les rues claires où s’épandait la splendeur du soleil de midi. A leurs pieds, par delà les chalets, les villas enserrées dans les bouquets d’arbres déjà tachetés d’or roux, la mer d’un bleu profond, à peine ridé de frissons légers, mouillait doucement le sable de la plage déserte.

Le regard de France enveloppa ce paysage d’eau et de lumière et s’immobilisa à le contempler. Mais vers elle monta la voix de Rozenne qui disait d’un ton mi-sérieux, mi-plaisant:

--Comment, vous, qui sentez si vivement la beauté des choses, ne vous contentez-vous pas, pendant quelques semaines, de contempler les spectacles offerts par la nature à ses fidèles?... vous laissant vivre, tout simplement, comme une exquise petite fleur humaine...

Elle secoua la tête et sourit.

--Cela ne me suffirait pas... Ce que je sens très profondément, il faut, presque malgré moi, que je le traduise en des vers... Et ensuite, ces vers, j’ai la coquetterie de les ciseler pour qu’ils ne soient pas trop indignes de ceux de mon père. Vous savez, noblesse oblige!

--Quand me permettrez-vous d’en lire, de ces vers qui m’apparaissent comme le fruit défendu?

--Que sait-on? Je crois bien que je demeurerai jalouse de les conserver pour moi seule, jusqu’au jour où quelque grave raison me décidera à les livrer au public... Et puis, là-dessus, je vous quitte, car je voudrais reconduire Bob, afin d’embrasser Marguerite. Sans rancune, n’est-ce pas?

Une expression très douce, bien féminine, souriait dans son regard bleu, entr’ouvrait ses lèvres, dont le souple dessin avait une grâce caressante.

Et Rozenne, sincère, répéta, serrant la main dégantée qu’elle lui tendait:

--Sans rancune!

Elle se détourna et descendit la pente raide qui conduisait chez sa sœur. Lui, continua son chemin, impatienté contre lui-même pour toute sorte de complexes raisons.

IV

De sa fenêtre, France regardait sa sœur Colette qui escaladait adroitement les hauteurs du mail des Asseline; puis, par les soins empressés de Paul, se voyait installée en place d’honneur, où, vêtue de rose, elle apparaissait comme une exquise aurore, très parisienne. Et France, admirative, en artiste, de la beauté de sa sœur, pensa que les Asseline pouvaient s’estimer fiers d’emmener une aussi jolie femme au _Grand Prix_ de Deauville... Opinion qui était, d’ailleurs, celle de Colette elle-même, et pareillement de Mme Danestal, partie en landau avec Mme Asseline, devenue presque aimable.

Elle, France, s’était dispensée de cette promenade saupoudrée de poussière, ayant, depuis le commencement de la _grande semaine_, goûté bien plus qu’elle ne l’eût souhaité aux distractions d’ordre hippique offertes aux amateurs. Elle avait décliné l’invitation des Asseline, ravie d’une pleine après-midi d’intimité avec Marguerite, à qui elle avait promis la lecture du poème auquel, passionnément, elle travaillait depuis son arrivée à Villers.

Le mail avait disparu dans la foule des équipages de toute sorte qui filaient vers Trouville par la route sans ombre, allongée en bordure, derrière les dunes basses de la côte. France, une seconde, demeura à considérer l’horizon tourmenté d’un ciel lourd d’orage et la mer haletante, d’un vert glauque, que des nuages marbraient de nappes sombres... Puis, l’esprit traversé par l’idée que Marguerite, peut-être, avait besoin d’elle pour garder le remuant petit Bob, vite elle s’arracha à un spectacle dont elle n’était jamais lasse pour aller trouver sa sœur.

Une exclamation de plaisir salua son entrée dans le minuscule salon où Marguerite s’était réfugiée pour fuir l’étouffante atmosphère du jardin.

--Oh! France, déjà! Que tu es gentille de me sacrifier ainsi ton après-midi entière!

En guise de réponse, France embrassa sa sœur avec tant de tendresse que la jeune femme put être éclairée sur la valeur du sacrifice qu’elle lui faisait...

--Tu es seule, Marguerite? André est déjà parti pour Trouville?

--Non, pas encore. Il devrait être en route; mais, après le déjeuner, je me suis trouvée un peu fatiguée et il n’a pas voulu me quitter.

--Et maintenant, chérie, tu es mieux?

--Oui; le temps orageux m’avait énervée. Les futures mamans, dans mon état, sont exposées à ces petites misères. Ce n’est rien!

France n’insista pas, sachant combien Marguerite redoutait qu’on prît garde à sa santé; mais son regard anxieux s’attacha une seconde sur le visage altéré de sa sœur. La crainte l’effleurait que son beau-frère, par quelque parole malencontreuse, n’eût, une fois de plus, attristé Marguerite, trop aimante pour ne pas sentir le moindre froissement. Il entrait justement, très souriant, lui, habillé avec un soin raffiné, dont il était coutumier, la jumelle de courses en sautoir. Il se découvrit à la vue de la jeune fille; et, courtoisement, baisa la main qu’elle lui tendait.

--Comment, France, vous êtes ici? Pas aux courses?

--Non, je n’aime ni la cohue ni la poussière. Et Marguerite, toujours hospitalière, veut bien me recueillir!

--Mais c’est une vraie joie pour elle de vous avoir!... Ainsi, je n’ai plus de scrupules à la laisser. Vous allez mieux, n’est-ce pas, Marguerite? Votre mal de tête s’est dissipé?

--Il se dissipera sûrement...

André ne répondit pas. Attentif, il passait dans sa boutonnière un merveilleux œillet qu’il venait d’enlever dans le vase de cristal placé près de la jeune femme. Il y eut un silence qui laissa entendre dans le jardin la petite voix de Bob entrecoupée de larmes.

--Qu’a-t-il donc? fit Mme d’Humières tout de suite debout.

--Je vais voir, Marguerite; ne t’agite pas, dit aussitôt France, qui avait l’intuition que sa sœur désirait être seule pour recevoir l’adieu de son mari.

Elle passa dans le jardinet, où Bob trépignait devant la chute d’un pâté de sable. Elle le calma; mais discrète elle demeura près de lui, l’aidant à la construction d’une nouvelle pyramide. Par la fenêtre large ouverte, lui arrivaient cependant les paroles que sa sœur disait d’une voix assourdie:

--André, vous serez raisonnable cette fois, vous ne jouerez pas?

--Mais non, mais non!... Je ne jouerai pas; je serai sage comme les pauvres mioches qu’on mène dans les beaux magasins avec la seule permission de regarder, sans toucher à rien.

--André, promets-moi sérieusement, je t’en prie!... Sans quoi, toute la journée encore, je serai tourmentée!

--Et tu te rendras malade bien inutilement; car je ne puis jamais oublier tout à fait que le jeu est un plaisir interdit aux pauvres diables comme moi! Sois donc en paix, ma chère Minerve.

Elle insistait:

--Tu me promets que tu ne te laisseras pas entraîner quand tu verras jouer Paul Asseline et les autres?

--J’aurai l’héroïsme d’un saint et je résisterai. Je me contenterai, pour toute distraction, de contempler les belles toilettes féminines, celles dont j’aimerais à vous voir habillée, petite Cendrillon, qui poussez vraiment un peu loin l’amour de la simplicité. Ah! Marguerite, quand serez-vous coquette!

France entendit la voix un peu lasse de sa sœur répondre:

--En mon état, je n’ai vraiment que faire de l’être!

--Mais, au contraire, ma chère, vous devriez lutter pour triompher des malices de la nature. C’est là, justement, le grand art de la femme! Je vous garantis que Colette le pratiquera.

--C’est qu’elle en aura les moyens, le loisir, la force et le goût! Tout cela me manque, à moi, en ce moment!

--Ce qui est bien dommage pour vous et pour moi! répliqua-t-il, un peu sèchement. Quand vous voudrez bien être plus élégante, j’en serai ravi!

France tressaillit, indignée. Ah! comme elle eût voulu répondre à son beau-frère. Mais Marguerite, elle, disait simplement avec un peu d’ironie triste:

--Je serai élégante, du moins, j’essaierai de l’être, quand je ne me préparerai plus à être une maman et quand nous serons riches!

--Alors, ce n’est pas de sitôt!... Et vous seriez charitable de ne pas me le rappeler. Allons, ne parlons plus de tout cela!... Au revoir, Margot. Tâchez de ne pas vous ennuyer. Heureusement, vous avez France, aujourd’hui; je vous laisse donc sans remords...

A l’accent d’André, France devina que son baiser d’adieu avait dû être bien léger. Il sortit de la maison et se trouva devant la jeune fille, agenouillée dans l’herbe auprès de Bob. Il lui lança un amical:

--Au revoir, France, je vous confie votre sœur.

Et il passa, après une petite caresse à Bob, qui avait couru vers lui en trottinant. France, encore un instant, joua avec l’enfant; puis, le voyant de nouveau occupé à fourrager sur la pelouse, elle revint vers le salon dans la crainte que sa sœur n’eût besoin d’elle. Mme d’Humières n’avait pas dû bouger depuis que son mari l’avait quittée. Immobile sur la chaise longue, les mains tombées sur ses genoux, elle regardait loin devant elle, avec des yeux qui ne voyaient pas, dans l’infini de ce ciel d’orage, lourdement gris; et, très lentes, de grosses larmes glissaient entre les paupières à demi closes.

Une angoisse éperdue bouleversa France qui s’était arrêtée sur le seuil de la pièce, n’osant aller vers la jeune femme dans la crainte d’être indiscrète. Mais Marguerite sentit tout de suite sa présence et, se redressant, tourna la tête pour cacher son visage... Déjà France était près d’elle, agenouillée à côté de la chaise longue, et ardemment, tout bas, comme une enfant, elle lui murmurait:

--Oh! Marguerite, ma chère aimée, ne sois pas triste!

Elle n’osait rien ajouter, arrêtée par la crainte délicate de prononcer un mot qui pût être pénible à sa sœur.

Les doigts de Marguerite effleurèrent ses cheveux d’un geste tendre, tandis qu’elle disait, la voix assourdie:

--Ma petite chérie, ne t’agite pas pour moi! Je suis nerveuse en ce moment, parce que je ne suis pas très bien portante. N’y prends pas plus garde que je ne le fais moi-même. Et surtout, ne t’imagine pas des folies à mon sujet.

--Je ne m’imagine rien, Marguerite, fit lentement la jeune fille.

Elle ne continua pas; mais son regard achevait ce que sa bouche n’articulait pas, et le pâle visage de Marguerite se rosa une seconde; elle sentait bien qu’elle ne pouvait tromper l’intuition du cœur aimant de France. Ses yeux graves arrêtés sur ceux de sa jeune sœur, elle dit doucement:

--France, crois-moi, on peut être heureuse encore, très heureuse, même quand on l’est _autrement_ qu’on l’avait souhaité...

--Oh! pourquoi l’est-on «autrement»?

--Sans doute parce que, quand on est très jeune, on rêve des bonheurs si grands qu’ils sont irréalisables.

--Marguerite, penses-tu donc qu’ils le sont tous et toujours?

Mme d’Humières eut un sourire mélancolique.

--Je pense que, du moins, il n’est pas donné à beaucoup de créatures de les posséder. Je pense que si l’on veut pouvoir se dire heureux, il faut très peu demander à la vie, se contenter des miettes de bonheur dont elle nous fait parfois la charité, n’avoir pas d’espoirs ambitieux, pour n’être pas déçu...

France avait écouté sa sœur avec une attention passionnée. Toute sa jeunesse se révoltait devant l’austère destinée évoquée par les paroles de la jeune femme.

--Et tu trouves qu’ainsi l’on est heureux? Il faut être _toi_, ma dévouée grande sœur, pour avoir une pareille sagesse! Jamais, moi, je ne me contenterais d’un aussi misérable bonheur! Je suis prête à donner... ah! beaucoup! mais je veux recevoir autant que je donnerai... être aimée autant que j’aimerai!... Sinon, je préfère mille fois rester seule et libre toute ma vie.

Marguerite la regarda, les yeux pleins de pitié tendre. D’un geste maternel, elle posa sa main sur le front de la jeune fille restée tout près d’elle.

--France, tu parles comme une enfant. La vie n’est pas un roman... Tu le sais bien, pourtant...

--Mais chacun peut y avoir son roman, un roman très cher qui, seul, fait qu’elle vaille la peine d’être vécue...

Les mains de Marguerite se joignirent d’un geste inconscient; et une contraction donna une seconde, à ses lèvres, une intense expression d’amertume:

--Moi aussi, France, quand j’avais ton âge, j’ai rêvé tout ce que tu rêves... et j’ai cru que je le trouverais... La réalité m’a appris que c’était là une illusion de petite fille et elle m’en a sagement guérie, pour mon bien... Seulement, ces guérisons-là s’achètent si durement que je voudrais, chérie, te préserver d’en avoir besoin!... Prends garde de vivre trop dans le rêve!

--Non, Marguerite, je ne vis pas dans le rêve, puisque je comprends parfaitement que je souhaite l’impossible, à peu près. Mais je suis comme celles qui ont eu, tellement belle, une vision, qu’elles ne peuvent plus l’oublier et se contenter d’une mesquine réalité!... Si je ne puis être aimée comme je veux l’être... eh bien! je ne me marierai pas... Et je serai peut-être bien plus heureuse ainsi!

Mme d’Humières eut un geste de la main, comme pour arrêter la jeune fille. Entre elles tomba un silence, lourd de leurs pensées dont nul bruit extérieur ne les distrayait. Car, au dehors, c’était le grand calme des après-midi de dimanche, animé seulement par le murmure lointain de la mer, par de sourds grondements d’orage dans le ciel plombé. A peine, par instant, montait un éclat de voix, de quelque jardin tout proche.

France, d’un geste machinal, tourmentait les pages d’une Revue, les yeux tournés vers les eaux assombries qui frémissaient sous d’invisibles souffles. Mais elle rejeta le volume, car Marguerite reprenait lentement, comme si elle précisait une pensée gardée confuse en elle jusqu’alors:

--Ce n’est pas une destinée pour la femme de demeurer seule. Elle a besoin d’un compagnon et d’un enfant...

--D’un compagnon... oui, si ce compagnon doit être un protecteur, un soutien, un ami très tendre et très dévoué, comme il désire que la femme soit pour lui dévouée et tendre... Combien y en a-t-il ainsi?

--France, France, tu parles de ce que tu ignores! Tu es trop jeune, mon enfant chérie, pour bien juger les hommes... Tu ne les connais pas encore assez!

La voix de France s’éleva presque amère.

--Oh! si, Marguerite, je les connais déjà bien... Dans le monde où nous vivons, on a très vite une vieille âme, trempée par l’expérience. Ne le regrette pas trop pour ta petite France, ma chérie... Mieux vaut être renseignée tout de suite! Ainsi l’on s’évite peut-être de grosses désillusions, surtout de celles qui bouleversent quelquefois toute une vie...

France s’arrêta pensive, et sa sœur n’essaya pas de lui répondre, si mélancolique qu’il lui semblât d’entendre ainsi parler une enfant.

Elle voulait connaître toute sa pensée pour trouver les mots qu’il faudrait lui dire. D’ailleurs, France reprenait:

--Tu as protesté tout à l’heure, Marguerite, quand je t’ai dit que, sans doute, je ne me marierai jamais. Moi, j’ai tellement l’idée que ce sera, fatalement, ma destinée, qu’à l’avance je l’accepte et sans peine...

--Tu en es sûre, pourquoi?