Le mal d'aimer

Part 11

Chapter 113,793 wordsPublic domain

Pourtant, il avait déjà lu ces vers qu’elle lui avait soumis avant de les envoyer à la _Revue_. Quelle ardente vie intérieure ils trahissaient chez cette fine créature, aux allures de simple fille du monde qui songeait tour à tour en artiste, en philosophe, et en femme exquisément vibrante...

Quand elle se tut, il secoua la tête comme dans un réveil.

--Eh bien! France, tu peux être satisfaite de ton œuvre, fit-il pensivement, avec un tel accent de sincérité qu’une bouffée de joie la fit tressaillir, car elle savait le prix d’une semblable approbation.

Il la précisait en reprenant les vers, les uns après les autres; les étudiant avec un soin qui révélait la valeur qu’il y trouvait.

Des minutes incomparables coulèrent ainsi pour tous deux... Mais, par hasard, les yeux de Robert Danestal tombèrent sur le cartel suspendu entre les deux fenêtres.

--Diable! Comment, sept heures moins dix?... Je dîne au Cercle... Et je ne suis pas habillé pour ce soir.

--Ni moi déshabillée, dit France, apercevant dans la glace sa tête brune, toujours coiffée du chapeau aux grandes ailes.

Elle se levait, prenant la _Revue_.

--Nous te verrons ce soir chez les de Tavannes, père?

--Oui... J’irai y faire un tour... Ou doit m’y présenter un jeune artiste--dont je ne me rappelle plus le nom, d’ailleurs--qui illustrerait volontiers mon volume des _Gloires_.

--Alors, à ce soir, père.

Saisissant sa veste de fourrure jetée sur un fauteuil, elle disparut prestement et regagna sa chambre.

C’était vraiment là son _home_ d’élection, celui qu’elle avait créé selon ses goûts, grâce à des meubles, des livres, des gravures, des bibelots d’art qu’elle y avait peu à peu réunis, avec une joie de collectionneur toujours en quête.

Dominant son étroite couchette, se dressait un christ d’ivoire ancien qui était une pièce rare, découverte par hasard chez un brocanteur où elle était allée fureter avec son père. Dans une vitrine, des figurines de Saxe voisinaient avec de précieux éventails, des faïences curieuses, une fragile statuette antique... Sur le piano, drapé d’une vieille soie à ramages, d’un vert pâlissant, des capillaires épanouissaient leur feuillage léger dans une jatte d’étain qui devait dater de plusieurs siècles. Près de la fenêtre, s’allongeait la table-bureau, vivante de livres, de feuillets, de portraits,--portraits d’artistes surtout, mais la place d’honneur appartenant à une petite photographie de sa sœur Marguerite;--d’une aiguière opaline, en cristal de Nancy, jaillissait une gerbe d’œillets dont le parfum montait vers les livres préférés de France, placés sur un rayon ouvert de sa bibliothèque, bien à portée de la main.

Elle s’assit sur un pliant bas, devant le feu, en attendant que le dîner lui fût annoncé; d’un regard d’amie, elle enveloppait son harmonieux petit logis qu’éclairait seule la flambée d’une grosse bûche; et un sourire de malice flottait sur sa bouche, car elle songeait à l’audacieuse--et mensongère--affirmation du conférencier, décrétant que, seulement par l’amour de l’homme, la femme peut être heureuse. Oh! la fatuité masculine! Dans quelle erreur elle faisait tomber même un psychologue délicat! N’en était-elle pas, elle-même, la preuve vivante? C’était dommage que, pour convaincre cet incrédule, elle ne pût, une seconde, lui entr’ouvrir le sanctuaire de sa pensée et de son cœur. Il eût vu alors qu’une femme, même jeune,--quoi qu’il en dît!--peut trouver son bonheur dans son indépendance, son travail, l’affection d’amis de choix, et les jouissances artistiques et intellectuelles données à ceux qui les cherchent d’un esprit et d’un cœur fervents.

Vraiment, à cette heure de sa vie, rien ne lui manquait--sauf de l’argent! Et, de nouveau, un sourire souleva ses lèvres... Ce qu’elle en gagnait avec ses travaux littéraires ne lui fournissait pas des rentes bien brillantes. Et elle avait hérité--peut-être pour son grand dommage!--de la générosité de son père; toujours prête à donner, aux autres et à elle-même, pour satisfaire sa chaude bonté et son goût du beau.

Jusqu’alors, certes, elle ne regrettait pas de n’être pas mariée. Pas une fois elle n’avait eu le désir ou même entrevu la possibilité d’accepter les quelques partis convenables, selon le monde, qui s’étaient offerts à elle; partis d’ailleurs rares... Car, de toute évidence, si simple qu’elle fût, elle effrayait beaucoup d’hommes par sa valeur intellectuelle; et ceux qui n’en étaient pas effarouchés s’étaient toujours trouvés d’honnêtes garçons qui ne pouvaient lui plaire... Pourtant, certes, l’exemple de son père la protégeait contre le rêve de devenir la femme d’un homme illustre!

Jamais, non plus, elle n’avait pensé avoir mal fait en laissant Claude Rozenne s’éloigner d’elle; et cela, d’autant qu’il l’avait bien vite oubliée, lui donnant la mesure de l’amour qu’il prétendait avoir pour elle. L’hiver même qui avait suivi leur commun séjour à Villers, passant la saison en Italie, il y avait épousé une étrangère très riche et très belle. Depuis, elle l’avait perdu de vue.

Quelquefois, elle pensait: «Je me marierai quand je rencontrerai un homme qui mérite que je lui sacrifie tout ce qui fait ma vie heureuse à ne pouvoir la désirer meilleure!...»

Mais celui-là, arriverait-il qu’elle le rencontrât?... Le conférencier prétendait que, fatalement, à une heure ou à une autre, la femme éprouve la soif de se donner... Cette soif, l’éprouverait-elle donc un jour?... Vraiment, en la sincérité de son âme, elle ne le souhaitait pas. L’amour, instinctivement, elle le considérait comme un beau joujou dangereux auquel il est très sage de ne pas toucher, car il blesse le cœur, presque toujours.

Et ce qu’elle apercevait autour d’elle ne la détrompait pas. Le mariage d’amour de Marguerite avait été une faillite. Colette ne voyait dans son mari que la source de son luxe. Suzan Mackley, une des femmes qu’elle fréquentait avec le plus de plaisir, libérée du mariage, semblait vivre dans l’allégement d’une délivrance...

Qu’en adviendrait-il d’elle-même?... Curieusement, tout à coup, elle se le demandait. Se pût-il qu’un jour dût venir où le monde idéal que l’art lui créait ne lui suffirait plus; où son existence, si délicieusement remplie, lui semblerait vide; où, pour combler ce vide, il lui faudrait l’amour d’un homme?...

Encore une fois, elle eut un instinctif geste d’épaules, comme pour rejeter bien loin ces vaines idées; un sourire d’incrédulité sceptique et gaie errait sur sa bouche... Mais elle continua pourtant à songer aux mystérieux problèmes d’une vie de femme, tout en regardant les braises qui s’écroulaient avec des lueurs capricieuses.

II

Le dîner en tête à tête avec sa mère rapidement achevé, France eut à elle un long moment de liberté avant l’heure de s’habiller; car Mme Danestal avait regagné sa chambre pour y commencer sa toilette, occupation aussi longue pour elle qu’au temps même de sa jeunesse.

C’est pourquoi, France, instruite par l’expérience, se prit à faire la sienne seulement quand elle eut constaté que sa mère entrevoyait enfin un heureux résultat à ses efforts. Alors, elle-même s’habilla avec un soin instinctif, parce qu’elle était artiste en toute chose. Elle s’intéressait à sa toilette comme à une œuvre fragile qu’elle souhaitait harmonieuse, pour satisfaire son propre goût; mais dans l’attention qu’elle y donnait, il y avait une étrange absence de coquetterie.

Elle fut d’ailleurs vite prête, habituée à se servir seule, la femme de chambre absorbée par sa mère. Puis, une seconde, elle regarda l’image que lui renvoyait la glace: celle d’une mince créature qui avait une fraîcheur de fleur blanche, de larges prunelles profondes dans un iris très bleu, sous les cheveux châtains où couraient des moires d’or, qui était modelée comme une pure statuette par l’étoffe soyeuse, couleur d’une rose jaunissante, étroitement drapée sur sa forme svelte.

Dans l’échancrure du corsage elle glissa des roses vivantes qui confondirent le doux coloris de leurs pétales avec la teinte délicate de la robe et le jeune éclat de la peau... Puis, rapidement, elle s’enveloppa de sa mante du soir, et ses pieds, chaussés de satin, exposés à la flamme du foyer, elle se mit à lire des feuillets d’épreuves, à les annoter avec une attention qui creusait un pli entre les sourcils, tracés d’un seul jet.

--France, tu es prête? vint enfin dire à la porte de sa chambre Mme Danestal qui était toute souriante, sortant à son gré des mains de sa femme de chambre. Dans sa robe perlée, elle était vraiment très majestueuse, ses cheveux, dont la poudre unifiait la blancheur, lui donnant un air de jeune douairière. France le lui dit; elle parut ravie et arriva au bal d’humeur charmante.

Il était déjà tard, car Mme Danestal avait mis beaucoup de temps pour parfaire l’œuvre de sa toilette. Les salons étaient encombrés par des couples si nombreux de danseurs qu’à peine les plus intrépides pouvaient accomplir la lente évolution du boston.

Dans la galerie d’entrée, beaucoup d’hommes s’étaient réfugiés. Les curieux s’entassaient dans les embrasures des portes pour contempler le très brillant coup d’œil offert par les salons où beaucoup de femmes étaient jolies, où toutes étaient habillées, pour la joie des yeux, par les soins d’experts couturiers.

D’autres, les privilégiés qui avaient pu découvrir une place sur les banquettes de la galerie, devisaient librement et, volontiers, appréciaient les danseuses avec des mots de connaisseurs en beautés féminines. Ceux enfin que n’intéressaient ni la danse ni les femmes, que le seul devoir mondain avait amenés et retenait, ceux-là somnolaient discrètement, les yeux ouverts à demi, sous les paupières fatiguées, aspirant à l’heure du retour, dans la bonne nuit glacée où ils oublieraient les salons surchauffés et la senteur trop forte des fleurs répandues à profusion pour fêter les vingt ans de la petite Jacqueline de Tavannes.

Elle, toute menue, toute blonde, dans l’envolement de sa robe de tulle, dansait avec des yeux rieurs où, par éclairs, passait une gravité tendre, quand son regard s’arrêtait sur une silhouette masculine, correctement confondue dans la foule des habits noirs.

Parmi leur phalange, France distingua tout de suite son beau-frère qui, conscient d’être le mari de la reine, s’effaçait discrètement, fier de la beauté de la jeune femme, attendant, docile, son bon plaisir pour regagner leur gîte fastueux.

Dès qu’il reconnut sa belle-mère et France, il se précipita, s’empressant afin de leur découvrir des sièges. Mais il n’eut pas la peine d’en chercher un pour France. Tout de suite entourée d’un cercle de danseurs, la jeune fille devait inscrire une série de noms sur son carnet; puis s’éloigner au bras d’un beau garçon qui avait eu le talent de se faire agréer avant les autres et la conduisait adroitement à travers le flot des couples dont la musique rythmait l’évolution.

La grâce souple de France faisait d’elle une incomparable danseuse de boston et le cavalier qu’elle venait d’accepter était digne d’elle. Avec un plaisir d’enfant, elle se laissa entraîner dans une ondulation berceuse et lente qui enroulait autour d’elle la soie molle de sa robe, les joues un peu plus roses, les lèvres silencieuses, son regard, dont l’expression était distraite, errant autour d’elle pour reconnaître, au passage, des visages connus. Une seconde, il s’arrêta sur Colette qui, admirablement habillée, décolletée comme le méritaient ses belles épaules, s’accordait le plaisir d’un flirt coquet. Aussitôt, elle détourna la tête et ses yeux effleurèrent un groupe masculin immobilisé dans l’embrasure d’une porte. Alors, tout à coup, une surprise enleva à son regard l’expression indifférente et une question lui monta aux lèvres:

--Est-ce que vous savez quel est ce grand jeune homme debout, là-bas, près de la porte du petit salon?... Il me semble que je le connais...

--Là-bas?... qui cause avec Luzarches?... C’est un artiste, je crois, un certain Claude Rozenne qui a, dit-on, beaucoup de talent...

--Claude Rozenne... C’est bien ce qu’il me semblait, fit-elle la voix un peu lente.

Son cavalier lui parlait encore. Elle ne l’entendit pas.

Claude Rozenne! Brusquement, dans son souvenir, se dressait la vision du bois d’Houlgate, où un grand garçon, sceptique et charmant, lui parlait d’amour, devant la splendeur du couchant sur la mer. Et cela lui paraissait vieux, si vieux, comme le dernier épisode d’un roman lu dans sa toute jeunesse et un peu oublié... Depuis ce jour-là, elle ne l’avait pas revu, ce Claude Rozenne, aperçu seulement dans la cohue du mariage de Colette. Il partait pour l’Italie où l’attendait cette union imprévue.

Que s’était-il passé ensuite? Au bout de près de deux années d’absence, Rozenne avait été revu seul à Paris, pendant quelques semaines; il n’avait cherché à se rapprocher d’aucun ami, puis il était parti pour des voyages sans fin, semblait-il, ne se rappelant au souvenir de personne... Aussi était-il bien oublié quand, au commencement de l’hiver, il était réapparu soudain, et toujours seul, dans le monde parisien. De sa femme, pas un mot; tout juste, aux quelques indiscrets qui avaient osé aventurer une allusion à son mariage, il avait répondu que Mme Rozenne vivait en Angleterre; et son accent eût suffi pour arrêter toute investigation.

Ces détails, France se souvenait de les avoir entendu donner par Paul Asseline, en diverses circonstances; et, récemment, l’entrefilet d’un journal lui avait appris, par hasard, qu’une exposition allait avoir lieu d’œuvres et croquis rapportés de ses voyages par Claude Rozenne, exposition qui était annoncée comme devant être absolument remarquable...

Pensive, elle le regardait, tandis que son danseur la ramenait, la valse finie, et il lui semblait un frère aîné du Rozenne qu’elle avait connu. De silhouette, il restait un jeune homme; mais sur les tempes, les cheveux grisonnaient un peu et la dure empreinte de la vie s’accusait dans les rides précoces du visage fatigué, dans l’expression de lassitude amère et méprisante, de révolte qu’avait la bouche, au repos... Quelle tempête avait donc passé sur cet homme qu’elle avait connu si joyeusement insouciant, pour qu’il eût à ce point changé?... Un impérieux désir s’élevait en elle de lui parler, d’évoquer avec lui les quelques semaines d’un passé dont le souvenir lui demeurait souriant. La reconnaissait-il?...

D’un signe, elle appela Paul Asseline.

Toujours complaisant, il approcha aussitôt.

--Paul, c’est bien votre ancien ami Rozenne qui est là, n’est-ce pas?

--Oui... Ç’a été pour moi une stupéfaction de le voir ici. Il ne m’avait pas donné signe de vie depuis son retour à Paris.

--Je pense que vous n’êtes pas brouillés?... Amenez-le-moi... Cela me ferait plaisir de causer avec lui du vieux temps de Villers...

--Très bien... Je vais vous le chercher...

Le Rozenne qu’elle venait d’apercevoir lui semblait si différent du Rozenne d’autrefois, qu’elle ne songeait plus à la scène du bois d’Houlgate... Elle attendit, impatiente, craignant qu’un nouveau danseur ne vînt la quérir, car l’orchestre préludait pour une valse... Mais Paul Asseline reparut. Rozenne le suivait. Un éclair de plaisir passa dans les yeux de France. Devant elle, était Claude Rozenne. D’un geste spontané, elle lui tendit la main, avec un joli sourire:

--Alors, vraiment, c’est bien vous?... Et vous ne venez pas même saluer vos anciens amis! Il faut que ce soient eux qui vous reconnaissent!

Il s’était incliné très bas; mais à peine il avait effleuré les doigts qu’elle lui donnait. Un pli barrait son front et il n’y avait pas de sourire sur son visage un peu contracté comme s’il eût subi le choc de quelque émotion soudaine. Tout de suite, d’ailleurs, il se ressaisit et la regardant il dit:

--Je suis, en effet, très coupable, mademoiselle, de venir si tardivement vous saluer. Mon excuse est que vous aviez autour de vous une telle cour que je n’ai pas osé aller vous importuner.

--Hum! Quelle cérémonie!... Peut-être, tout simplement, la vérité est-elle que vous ne m’avez pas reconnue!

--Avant même d’avoir vu votre visage, je vous avais devinée en vous apercevant de loin qui dansiez... Vous avez une silhouette qu’on n’oublie pas!

Elle sourit, trop femme pour ne pas sentir l’hommage, peut-être involontaire.

--Et aussitôt, n’est-ce pas, vous vous êtes cru revenu à Villers! Ah! que ce temps est loin déjà!...

--Oui, bien loin!... Il y a des moments où il m’apparaît comme un bon rêve dont la vie s’est chargée de me réveiller.

Il s’arrêta court... Sa voix était rude et, de nouveau, une contraction fugitive avait crispé ses traits, une seconde. Elle eut sur lui un regard rapide, un peu saisie de son accent. Les années qui venaient de s’écouler lui avaient donc été bien lourdes? Pourquoi et comment?...

Encore une fois elle eut, très forte, l’impression que quelque événement douloureux avait ainsi transformé l’homme qu’elle avait rencontré autrefois, goûtant la vie comme un fruit savoureux.

Sans répondre à ses paroles, elle dit avec cette grâce qui la rendait si attirante:

--Vous ne pouvez savoir combien j’ai, en ce moment, la tentation de bavarder un peu avec vous sur ce séjour à Villers... Donnez-moi votre bras, voulez-vous, et réfugions-nous dans la bibliothèque... Mon danseur n’aura pas l’idée d’aller m’y chercher.

Elle ne le regardait pas et ne vit pas l’hésitation qui passait dans ses yeux. Évidemment, la conversation qu’elle souhaitait lui était pénible, à lui... Mais il se domina et la conduisant vers la bibliothèque, il interrogea, avec une politesse un peu machinale, comme s’il voulait échapper à la hantise du souvenir, même par une question banale:

--Alors, vous n’aimez pas à danser?

--Oh! vous comprenez bien que c’est un plaisir sur lequel je suis blasée depuis que j’en use... Je suis maintenant presque une vieille fille, pas selon les apparences, peut-être, mais au moral...

--Non, c’est vrai, pas selon les apparences, répéta-t-il après elle, avec un étrange sourire, s’effaçant pour la laisser passer.

La petite pièce où ils entraient était à peu près déserte dans l’instant. Quelques hommes âgés y causaient; ils s’éloignèrent à la vue du jeune couple, avec l’idée instinctive de ne pas troubler un flirt.

France le devina et, une seconde, ses lèvres eurent une expression malicieuse. Elle et Rozenne pensaient si peu à flirter!... Elle s’assit dans un grand fauteuil, de dossier très élevé, où sa forme mince se découpa d’un trait délicat sur les verdures sombres de la tapisserie. Lui resta debout, adossé à la cheminée, devant elle. Avec ses yeux d’artiste, il remarquait, même en de menus détails, la charmante vision féminine qu’elle évoquait ainsi, dans sa robe couleur d’aurore qui enveloppait d’un reflet caressant la tête expressive, les épaules, les bras, d’une rare pureté de ligne...

Si jadis, pourtant, elle ne l’avait pas éloigné d’elle, sa destinée, à lui, eût été autre, peut-être très heureuse. Et, tout à coup, une sorte de colère contre elle, si sereine, bouleversa en lui tous les bas-fonds creusés par la vie. D’un accent bizarre, il jeta:

--Comme l’on devine mal la vérité!... J’aurais juré que je vous retrouverais mariée!

--Pourquoi? Je ne montrais pourtant pas dans ma prime jeunesse de très grandes dispositions matrimoniales, si je me rappelle bien.

Il haussa imperceptiblement les épaules.

--Parce que vous êtes de celles que les hommes veulent à tout prix conquérir.

La bouche de France eut une moue gaiement moqueuse.

--A la condition, toutefois, que celles-là soient des héritières... Et ce n’était pas mon cas.

--Ce qui ne vous empêche pas d’être entourée comme il m’a été donné de le constater tout à l’heure...

Elle inclina sa tête fine.

--Très entourée, comme vous dites... Vraiment, je crois bien qu’il y a, pour le moins, ce soir, dans le grand salon, une dizaine d’hommes, jeunes ou mûrissants, qui me trouvent délicieuse et sont tout prêts à me faire la cour pour peu que le jeu paraisse m’agréer... Mais laissons là tous ces enfantillages et parlons de choses plus intéressantes, comme aux beaux jours de Villers, quand nous bataillions si bien... Alors, vous devenez un homme célèbre?... Vous allez, paraît-il, exposer des pastels dont on parle déjà...

--Sans les connaître, oui. Je vais, en effet, exposer le fruit de mes labeurs, comme disent les bonnes gens. Car je travaille maintenant.

--C’est très bien!... Vous êtes devenu tout à fait un homme sérieux!

--Je vous en prie, ne m’admirez pas trop vite, fit-il ironique. C’est la nécessité qui me fait accepter le joug... austère du travail. Ayant eu de fortes raisons de chercher à me distraire, la malencontreuse idée m’est venue de jouer; et j’ai perdu si remarquablement que ma modeste fortune en a subi une brèche des plus regrettables. D’ailleurs, il est peut-être fort heureux que je me sois vu dans l’obligation de «peiner». Quand la jeunesse est finie, on en arrive si vite à découvrir que la vie est supportable à la seule condition de la surcharger d’occupations qui en comblent le vide effroyable!...

Comme ces paroles sonnaient étranges dans une atmosphère de fête... Mais avant que France y eût répondu, il reprenait, changeant de ton, avec un regret peut-être de son aveu pessimiste:

--En venant ici, ce soir, je pensais que, peut-être, je vous rencontrerais, car je dois être présenté à monsieur votre père, dont il m’est offert d’illustrer les poèmes.

--Ah!... c’était vous l’artiste dont mon père m’a encore parlé tantôt?... Comme c’est curieux!... Je serais ravie que ce soit vous qui vous occupiez des _Gloires_...

--En attendant que vous me fassiez l’honneur de me confier vos propres œuvres... Car vous avez tenu tout ce que vos amis attendaient de vous. Même en mes pérégrinations lointaines, il m’est arrivé plusieurs fois de lire de vos vers... Ils n’étaient pas signés de votre nom; mais je ne sais quelle intuition m’avait fait deviner qui était _Francis Danes_. Il pensait et sentait tellement comme Mlle France Danestal... Pas en tout, pourtant...

--Vraiment?...

--Oui; Mlle Danestal avait, autrefois, le seul culte du beau et, d’instinct, fuyait la pensée et le spectacle de toutes les laideurs, des problèmes de la misère, de la maladie qui sont le partage de la pauvre humanité et n’ont rien d’esthétique...

--Autrement dit, j’étais un petit monstre d’égoïsme!

--Non; vous étiez seulement une artiste, éprise de beauté, comme les jeunes Hellènes auxquelles vous ressemblez. Mais votre vision de la vie s’est élargie, si j’en crois vos vers...

--Je l’espère bien, fit-elle avec un léger sourire. Les années nous apprennent à voir et à sentir tant de choses!... Vous souvenez-vous qu’à Villers vous me taquiniez sur mon audacieux désir de savoir et de comprendre toujours plus?... Je crois qu’avec l’âge ma curiosité s’est encore avivée; mais elle s’est orientée autrement. Ce ne sont pas les choses du passé qui m’intéressent le plus, mais celles du présent... Mon temps me passionne tel qu’il est, si complexe avec ses défauts, ses erreurs, ses gloires, ses inquiétudes, que sais-je? Peut-être parce que je me sens tellement sa vraie fille!

Elle disait tout cela très simple, jouant avec son éventail, dont le battement effleurait son bras nu. Lui, l’écoutait, la pensée envahie par le ressouvenir de leurs causeries d’autrefois.

Tout haut, il songea:

--Comme vos vers portent l’empreinte de cette évolution de votre pensée!... Je ne suis, moi, qu’un profane en matière de poésie; mais je me permets pourtant de trouver, à la suite de maîtres compétents, qu’ils sont absolument remarquables.

Cette fois, il avait parlé avec l’accent de jadis dont la sincérité donnait une singulière force à son éloge. Une flamme rose courut, puis s’éteignit sur le visage de France; et doucement, elle dit:

--Tant mieux si mes vers vous plaisent, puisque vous avez été un peu, en somme, mon parrain littéraire... Je ne l’oublie pas et je vous en garde un reconnaissant souvenir...

--C’est beaucoup trop pour le peu, très peu, que le hasard m’a fait faire...