Le mal d'aimer

Part 10

Chapter 103,829 wordsPublic domain

--Si je vous revois! Ah!... çà, quelle femme êtes-vous donc pour ne pas comprendre, pour ne pas vouloir comprendre, que j’en suis arrivé à n’avoir plus qu’un rêve, gagner votre cœur que je veux à moi!

Dans le regard bleu de France, une flamme passa; puis l’expression en devint singulièrement profonde et sa bouche eut un pli d’ironie mélancolique:

--Vous voulez mon cœur! Pour en faire quoi? mon Dieu...

--Pour en faire mon trésor!... Mais comprenez donc enfin, France, que je vous aime et que vous me faites perdre la raison avec votre indifférence moqueuse!

Les mots lui étaient échappés parce que, en cette minute, il ne voyait plus au monde que cette railleuse petite fille qui, éveillée à l’amour, serait une femme adorable... Parce que, fidèle à lui-même, il allait au gré de son caprice sans souci d’avoir à regretter des paroles follement prononcées.

Une seconde, tous deux, ils se regardèrent avec des yeux où leurs deux âmes apparaissaient, s’interrogeaient passionnément: celle de l’homme impérieuse et suppliante; celle de la femme sceptique, curieuse, troublée cependant... Très nette, France avait l’intuition qu’en cet instant Claude Rozenne était à sa merci. Qu’elle le voulût... et elle serait fiancée comme sa sœur Colette, quand elle sortirait de l’ombre odorante des sapins...

Mais nul désir semblable ne s’élevait en son cœur, auquel Rozenne n’avait pas su donner la foi.

Elle dit avec des lèvres qui tremblaient:

--A quoi bon parler de ces choses? Vous ne m’aimez pas comme je veux être aimée!

--Qu’en savez-vous? fit-il presque violemment.

--Je le sens... Je suis pour vous un caprice... qui passera... Ce n’est pas assez pour moi... Je veux être aimée pour toujours ainsi que je veux, moi, aimer pour toujours... avec une confiance absolue, comme je me repose en Dieu!

--Mais les hommes ne sont pas Dieu!... Et cette confiance, je ne vous l’inspire pas?...

Elle secoua la tête et murmura lentement:

--Non... Pardonnez-moi de vous dire cela... Mais...

--Mais? insista-t-il, voyant qu’elle s’arrêtait.

Son visage s’était contracté. Jamais plus il n’avait souhaité la voir conquise par lui qu’à cette heure où elle se refusait, si résolue.

Elle hésita une seconde; son regard errait, pensif, sur le décor riant des choses, autour d’elle; puis, devenue grave, elle finit simplement:

--Mais je ne me sens pas la foi qu’il me faut en votre constance, en la profondeur, la force, le sérieux du sentiment qui vous attire vers moi...

Il mordit sa lèvre avec colère... Ah! qu’elle avait bien su discerner de quel alliage était fait l’amour qu’il lui offrait!...

--Comme vous me jugez!... Soit, je vous aime peut-être mal, mais je vous aime comme je puis... Et bien autrement que je ne le pensais moi-même!

--En cette minute, oui... Je le crois et je vous en remercie parce que c’est toujours une douceur de se sentir aimée... Mais demain, dans un mois, dans un an, m’aimeriez-vous encore, votre fantaisie passée?... Avec vous, il me faut du temps pour être convaincue... Ne m’en veuillez pas, je vous en prie, si aujourd’hui je peux seulement voir en vous un nouvel ami à qui je donne une très sincère et grande sympathie...

Il ne répondit pas. A quoi bon?... Il était vaincu et sa défaite lui était étrangement douloureuse. A peine un ami!... Il n’était rien de plus pour elle.

Avant ce jour, cette heure, cette minute, jamais, c’est vrai, il n’avait précisé le rêve de l’avoir sienne pour toujours, de faire de cette petite muse, de cette fine et originale fille du monde, la femme d’élection à laquelle il eût sacrifié la liberté dont il était jaloux...

Mais parce qu’elle, France, ne voulait pas que ce fût, il en éprouvait un regret aigu, le regret d’un paradis entrevu un instant et qui se fermait devant lui...

Elle en eut l’intuition et une pitié lui vint pour ce mal, oh! léger, fugitif, elle en était sûre!... qu’elle venait de faire; et, un peu bas, avec une grâce jeune, elle dit:

--Je vous assure que je voudrais n’être ni insensible ni froide ainsi...

--Ah! Dieu, vous n’êtes rien de semblable! fit-il, amèrement... Au contraire, vous êtes une des plus vibrantes créatures que j’aie jamais rencontrées... Seulement...

--Seulement? répéta-t-elle se levant, car depuis un moment Colette avait tourné la tête vers eux, étonnée que sa sœur ne répondît pas à son appel.

--Seulement, votre heure n’est pas encore venue!

Elle resta silencieuse. Immobile, elle regardait vers la mer que le couchant moirait de rose et d’or pourpre... Au plus profond de son âme, elle cherchait à lire... Elle y trouvait, avec une réelle sympathie pour Rozenne, la conviction, oh! si forte! qu’il lui avait ainsi parlé dans une minute imprévue d’entraînement... Non parce qu’il l’avait, dans son cœur et dans sa pensée, librement choisie afin qu’elle fût à jamais l’_Unique_ pour lui...

Elle y apercevait aussi, impérieuse, une sorte de révolte et de terreur à l’idée d’avoir sa vie déjà fixée, enserrée dans les soucis qu’elle avait vus lourdement peser sur sa sœur Marguerite... Elle y découvrait le désir passionné de demeurer libre afin de réaliser son rêve d’une vie orientée toute vers l’Idéal qui la ravissait... Et encore, elle y voyait la crainte de l’amour qui lui apparaissait, le plaisir pour l’homme, la souffrance pour la femme...

Tout haut elle pensa, la voix lente, pendant que sur son visage expressif Rozenne suivait le reflet de sa pensée, et son accent avait une étrange gravité:

--Vraiment, vous avez raison, je crois, mon heure n’est pas encore venue... Jusqu’ici, personne n’a pu éveiller en moi le désir de faire le don entier de ma vie, en échange de celui qui m’est offert... Je veux jouir, à mon gré, de ma jeunesse... Je veux travailler pour acquérir un semblant d’indépendance, dû à mon seul effort... Et aussi, parce que j’adore ce travail qui donne des bonheurs sans désillusions, les seuls qui vaillent la peine d’être souhaités!... Les autres? ils ne me tentent pas... Peut-être parce que je n’y crois pas!

Elle s’arrêta un peu, trop clairvoyante pour ne pas savoir qu’elle décidait peut-être de toute sa vie, en ce moment; mais aussi trop vraie, pour ne pas révéler sa pensée entière à cet homme qui venait de lui dire qu’il l’aimait... Et elle reprit encore:

--Je suis peut-être très lâche, mais j’ai peur du mariage... J’ai peur de ses difficultés, de ses chagrins, de sa chaîne qui me semble terrible... Peut-être, plus tard, je le verrai différent...

--Oui, quand l’amour vous le fera paraître tout autre...

Sur la bouche fraîche, pareille à une fleur, courut encore une fois, l’expression sceptique:

--Est-ce que je le connaîtrai jamais, moi, cet amour si puissant et si magicien? Pourtant, de toute mon âme, je l’accueillerais!...

Il ne répondit pas; Colette revenait vers eux, appelant:

--France! France!... Il est l’heure de partir! Tu ne m’entends donc pas?... Ah çà! que racontez-vous de si intéressant?...

Elle se rapprochait. Son regard, un peu aigu, considérait curieusement le visage animé de sa jeune sœur, l’altération des traits de Rozenne; et le soupçon de la vérité traversa sa pensée en éveil... Mais France, sans se livrer, répliquait hardiment:

--Nous étions lancés dans une discussion psychologique que votre vue, ô jeunes fiancés, nous avait inspirée!

Colette n’insista pas, sachant bien que France ne disait jamais que ce qu’elle voulait... Seulement, la certitude pénétra son esprit avisé que sa sœur venait de tenir l’avenir dans une main qu’elle avait laissée ouverte...

Tous se remirent en marche. Mais Rozenne n’avançait plus près de la jeune fille; il demeurait, sans parler, d’ailleurs, aux côtés des fiancés. France ne se retourna pas alors qu’elle montait le sentier qui rejoignait la route, et il n’osa s’approcher d’elle, sentant que ce jour-là elle et lui n’avaient plus rien à se dire. Il ne voyait pas son visage; mais il la devinait pensive à l’attitude un peu inclinée de sa petite tête, d’ordinaire portée si droite, à la lenteur inaccoutumée de son pas, au mouvement distrait de sa main qui, au passage, arrachait des brindilles, tout de suite jetées à terre.

Quand la montée fut achevée, elle s’arrêta, attendant la bicyclette qu’il lui amenait.

Le petit bois s’enveloppait d’une ombre pourpre sous la lueur du couchant qui violaçait le fût svelte des pins... La mer étincelait splendidement irisée, et son soupir lointain vibrait dans l’air tiède... C’était l’heure exquise où se sentent tout proches les cœurs de ceux qui aiment...

France le pensa avec un tressaillement... Elle contemplait Rozenne qui venait vers elle... Il était pourtant un homme que la plupart, sûrement, trouvaient séduisant... Elle-même goûtait fort la grâce capricieuse et l’ironie piquante de son esprit très vif, comme aussi l’élégance nerveuse de sa haute taille, l’éclair joyeux et la caresse de son regard, le charme de son sourire qui savait exprimer tant de choses... Alors pourquoi était-elle demeurée près de lui si maîtresse d’elle-même, si jalousement désireuse de conserver sa liberté; alors qu’il l’implorait, avec une ardeur fervente, devant l’horizon de mer qu’elle aimait, à cette heure de la fin du jour qui lui était chère entre toutes?... Pourquoi n’avait-elle pas senti en elle cet élan merveilleux qui enivre d’autres femmes?...

Sans doute, il avait dit vrai, «son heure n’était pas encore venue...» Elle n’était pas mûre pour l’amour... Pas encore!

Il était tout près d’elle, le visage sérieux, comme jamais encore elle ne le lui avait vu... Spontanément, elle lui murmura comme une enfant, d’un ton de prière très douce:

--Je vous en supplie, ne m’en veuillez pas... J’ai réfléchi encore depuis que vous m’avez quittée... Ne regrettez rien... A cette heure, je serais une épouse détestable!

Il la regarda dans l’âme même... Il était seul à peu près avec elle, dans un paysage délicieux, sous un ciel de couchant, beau comme un ciel de rêve... La douceur du crépuscule les enveloppait... En lui, criait le désir de la sentir frémissante dans ses bras, de connaître la saveur des lèvres jeunes dont il rêvait la caresse... Et elle était devant lui, comme un petit oiseau fou qui bat des ailes pour s’envoler hors du nid, insouciant, enivré de liberté!... Les larges prunelles, ardemment lumineuses, étaient, pour lui, sans amour, comme la bouche qu’il voyait trembler un peu, dans l’ombre dorée du bois... Et il n’avait pas le droit de l’effleurer même du doigt, cependant qu’avec tout son être, en cette minute, il l’appelait, il la désirait, il la voulait... Alors, d’une voix basse, que l’émotion brisait, il dit, les yeux arrêtés sur le visage charmant:

--Ne regretter rien, ce m’est impossible!... Mais je ne vous en veux pas... Seulement, je pense que, pour une chimère, vous venez peut-être de sacrifier le bonheur de deux vies...

DEUXIÈME PARTIE

I

Conscient d’avoir conquis et de dominer en maître son brillant auditoire, le conférencier achevait son étude sur le _féminisme dans le roman_, étude inspirée par une œuvre récemment parue qu’avait signée un nom célèbre. Et avec une pénétration de psychologue subtil et de moraliste volontiers philosophe, avec une pensée alerte de causeur très spirituel, il résumait les raisons qui doivent rendre vaine la tentative de la femme pour n’être plus qu’un cerveau, une pure intellectuelle, dédaigneuse de l’amour comme du souci et de l’orgueil de la maternité, prétendant demeurer la «vierge forte» devant l’homme qu’elle méprise et dont elle rejette l’égoïste protection.

Il parlait éloquemment, avec une conviction chaude et un tact parfait, disant des choses très justes--conçues, d’ailleurs, par une intelligence masculine--dans une langue forte et pittoresque, souple pour exprimer toutes les nuances. Et comme il eut le talent de terminer par une habile et délicate esquisse du vrai rôle de la femme--compagne aimante et généreuse de l’homme, dispensatrice de la vie par les êtres dont la création est sa suprême gloire, ses derniers mots se perdirent dans la houle des applaudissements jaillis de tous les rangs du très élégant auditoire qui emplissait la petite salle de la Bodinière... Un auditoire mondain à souhait; où coquet, parfumé, curieux, dominait l’élément féminin, attiré entre deux visites--les visites de janvier! pourtant...--par la réputation du conférencier.

Mais pas une, certes, n’avait, avec plus d’intérêt, suivi l’évolution de sa pensée, que France Danestal, amenée par une amie américaine, grande admiratrice de l’orateur. Quand les applaudissements accueillirent sa conclusion ainsi qu’une approbation unanime, elle eut un petit mouvement de tête qui protestait, comme l’expression de ses lèvres qu’elle mordillait impatiemment. Son amie s’en aperçut et se mit à rire, tout en se levant pour suivre le flot qui se dirigeait vers la sortie.

--Eh bien, France, qu’y a-t-il?... Vous n’êtes pas satisfaite?

Elle eut un sourire gai.

--Votre conférencier, Suzy, est un maître orateur, je vous l’accorde; mais quant à la sagesse de ses jugements et à la justesse de ses idées, il est au niveau du moins éclairé de ses frères. Les hommes sont tous pareils et toujours les mêmes... Ils ne peuvent, ni les uns ni les autres, se résigner à admettre qu’ils ne nous sont pas du tout indispensables!... Et, pourtant, Dieu sait qu’on vit bien agréablement sans eux!

Et avait dit cela d’un accent de conviction très drôle, tandis que ses doigts distraits rattachaient sa veste de fourrure; Suzan Mackley l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, la voyant toute rose encore de l’attention donnée à la conférence et si séduisante sous son chapeau hérissé de larges ailes, comme une coiffure de Walkyrie, qu’invariablement, elle retenait le regard de tous ceux qu’elle frôlait dans la cohue de la sortie.

--France, décidément, le sexe fort est sans attrait pour vous!... Je commence à désespérer que nous vous voyions jamais enlevée par le prince Charmant!

--Ma chère amie, il faudrait d’abord que le prince Charmant existât!... Je vous assure que je l’attends et que le jour où il paraîtra, je ne le prierai pas de repasser à une autre heure!

--A moins, petite muse, que vous ne soyez justement alors en l’absorbante société du dieu de l’Inspiration!

--Bah! il y a du temps pour tout et chacun!

Mme Mackley ne répondit pas, car un remous de la foule les séparait une seconde. Quand elles se rejoignirent, Suzan demanda:

--Je vous ramène, n’est-ce pas?

--J’espère bien ne pas vous en donner la peine. Maman m’a dit qu’elle viendrait me reprendre. Seulement, elle va, je suis sûre, être en retard, parce qu’elle était allée voir les enfants de Colette; et quand elle est avec son petit-fils et sa petite-fille, dame! elle oublie tout le reste du monde, y compris ma modeste personne! Je vous en supplie, Suzan, ne l’attendez pas... Une vieille fille de mon âge peut bien rester seule un moment!

--Vous avez calomnié votre mère, France. La voici, et même Mme Asseline avec elle!

En effet, remontant le flot qui se déversait vers la sortie, saluant au passage des visages connus, elles avançaient toutes deux parmi les groupes qui encombraient la longue galerie dirigée vers la porte.

Les cinq années écoulées depuis le mariage de Colette avaient laissé quelques traces sur les traits un peu alourdis de Mme Danestal, dont l’embonpoint s’était accru avec l’âge, malgré des soucis, des préoccupations demeurés toujours les mêmes. En revanche, elles avaient été douces à Colette, épanouissant, dans le cadre d’un luxe somptueux et raffiné, sa grâce de femme, qui lui méritait justement le nom dont elle était partout saluée, «la belle Mme Asseline».

Très svelte, même avec son collet de zibeline, ses cheveux blonds artistement mousseux sous la précieuse dentelle rousse, piquée de roses, qui ourlait sa toque de fourrure, elle faisait dans la foule un de ces passages sensationnels qui lui étaient toujours nécessaires, cherchant sa sœur avec des yeux qui notaient surtout l’effet produit.

--Colette, nous voilà! jeta France, glissant sa fine personne à travers les rangs pressés, arrêtés par la pluie, devant la sortie.

--Ah! très bien! Nous vous avons fait attendre, n’est-ce pas? Mais maman ne pouvait se décider à dire adieu aux petits... Bonjour, chère amie.

Elle serrait la main de Mme Mackley qui venait de saluer Mme Danestal, et toutes deux échangèrent quelques propos de pure politesse, car elles n’éprouvaient nulle attirance l’une vers l’autre. Suzan Mackley considérait comme une sorte de poupée l’exquise mondaine qu’était la belle Colette. Celle-ci trouvait plutôt absurdes les idées philanthropiques, teintées de socialisme, de cette richissime américaine, qui, veuve, n’ayant pas d’enfants, usait de sa liberté et de sa fortune pour s’occuper de toute sorte de questions scientifiques, intellectuelles, voire même politiques, distraction ordinaire des cerveaux masculins. «Une détestable relation pour France, si férue déjà d’idées bizarres», répétait-elle en toute occasion à Mme Danestal, qui en eût volontiers jugé de même si, en bonne mère, elle n’avait gardé l’arrière-pensée que, peut-être, dans la colonie américaine, France rencontrerait le riche époux qu’elle lui souhaitait, frère en fortune de Paul Asseline...

Tout en causant, les quatre femmes avaient enfin atteint la porte; pendant que France disait adieu à son amie, Colette proposait:

--Maman, veux-tu que je te remette chez toi?

--Avec plaisir, accepta Mme Danestal, qui jouissait très volontiers des voitures de sa fille favorite.

Toutes trois montèrent dans le coupé attelé avec une impeccable correction; et, tout de suite, entre Mme Danestal et Colette, ce fut une conversation affairée au sujet d’une robe de bal que la jeune femme se créait, en collaboration avec son couturier.

--Voyons, France, donne-nous ton avis, fit Mme Danestal très occupée... Tu t’enfermes dans un silence bien intempestif!

--Je vous écoute, maman.

--Ou plutôt, tu écoutes encore la conférence, remarqua Colette. Elle était intéressante?

--Très intéressante.

La jeune femme n’insista pas. La conférence lui était fort indifférente; et elle se remit à discuter avec sa mère le projet de robe dont elle était enthousiasmée. Puis, ce fut le récit, lestement troussé, d’une petite scène avec sa belle-mère qui s’était permis de blâmer la somptuosité de ladite robe de bal dont un hasard lui avait fait voir le modèle.

France, de nouveau, n’écoutait plus. Ces éternels papotages sur des chiffons, sujet intarissable pour sa mère et Colette, lui semblaient insipides; et, de plus, il lui était toujours désagréable de voir la désinvolture avec laquelle la jeune femme traitait les opinions de sa belle-mère, car elle se souvenait trop bien de la respectueuse déférence témoignée jadis, à Villers, par Colette jeune fille, à la vieille dame qu’il fallait séduire. La conquête faite, le mariage célébré, Colette, paisible dans sa victoire, sans brusquerie inutile, mais avec une volonté inflexible, s’était mise doucement à agir selon son seul bon plaisir, certaine d’être toujours approuvée par un mari follement épris; cela, à la stupéfaction profonde et exaspérée de sa belle-mère, qui ne s’attendait pas à cette transformation inattendue.

Elle avait bien essayé de ressaisir la domination qu’elle considérait comme son juste privilège, de diriger le ménage de son fils et de morigéner à son gré sa belle-fille; mais après quelques tentatives absolument vaines, elle avait bien été forcée de s’avouer qu’elle se trouvait en face d’une puissance avec laquelle il lui fallait compter; et pour ne pas avoir l’humiliation de se voir vaincue, elle avait, la rage au cœur, opéré une habile et prudente retraite. Mais elle se vengeait par de mordantes paroles, des critiques, des escarmouches dont Colette n’avait cure, ayant la riposte facile, sans d’ailleurs se départir d’une parfaite correction de ton et de langage.

France avait violemment l’horreur des trahisons. Or, elle estimait que sa sœur avait trompé Mme Asseline et chaque circonstance qui le lui prouvait réveillait chez elle un bizarre sentiment de honte, si peu sympathique que lui fût l’impérieuse vieille dame, toujours pétrie d’idées mesquines, pitoyablement bourgeoise, vaniteuse et omnipotente. Tout autant que son père, qui ne mettait jamais les pieds dans le monde des Asseline, elle redoutait d’y aller; mais enfin puisque Colette avait jugé bon d’y entrer et s’accommodait bien des millions qu’elle y avait trouvés, il semblait à France d’une stricte justice qu’elle payât loyalement la dette contractée envers sa belle-mère. Une fois, parce que l’occasion s’en présentait, elle avait exprimé cette opinion à Colette, qui l’avait d’ailleurs fort mal prise; mais jamais plus elle ne lui en avait reparlé, trop jalouse de sa propre liberté d’action pour ne pas respecter celle des autres. Et toutes deux avaient continué, tout en se voyant très souvent, à vivre aux antipodes l’une de l’autre, tant il existait moralement peu de points de contact entre elles. France savait à merveille que sa sœur la tenait pour une absurde rêveuse, incapable de se créer dans le monde un brillant avenir comme le sien; et Colette, en secret, s’irritait de se sentir jugée par la droite et inflexible conscience de sa jeune sœur, sur laquelle échouait sa coquette séduction.

La voiture s’arrêta rue de Courcelles, devant la maison des Danestal.

--Alors, Colette, fit Mme Danestal, à ce soir, chez les de Tavannes. Tu arriveras vers onze heures?

--Ça, je n’en sais rien... J’arriverai quand je serai prête...

--Hum! voilà qui promet encore quelques quarts d’heure d’attente à ce bon Paul!... Un de ces jours, il regimbera!

Colette eut un rire expressif.

--Lui? Maman, tu ne connais donc pas encore ton gendre?... Tout ce que je veux, il le veut... Tout ce qui me plaît, lui plaît!... Au revoir, maman. France, à ce soir.

Rapidement, les deux femmes descendirent; derrière elles, le valet de pied ferma la portière du coupé qui s’éloigna tandis qu’elles commençaient la montée de leurs quatre étages.

A l’appel du timbre, la femme de chambre accourut et ouvrit. Dans l’antichambre, décorée de vieux panneaux artistiques, mais mal éclairée,--ce n’était pas jour de réception,--se trouvait M. Danestal qui rentrait aussi. Encore enveloppé de sa pelisse ourlée de fourrure, il prenait le courrier du soir, déposé sur un plateau. Il sourit à sa fille.

--France, la _Revue_ est arrivée. Tu peux voir l’effet qu’y produisent tes sonnets des _Heures brèves_.

--Un bon effet?

--Je n’ai pas encore constaté... J’arrive... Viens en juger toi-même.

Elle le suivit dans son cabinet qui avait vraiment une somptuosité de petit musée et se rapprocha du bureau Empire--absolument authentique!--surchargé de papiers et de livres, sur lequel brûlait une lampe.

Elle ouvrit la livraison et regarda, attentive.

--Lis tout haut, dit son père.

Il s’était assis sous la clarté de la lampe qui accusait le dessin de sa tête puissante dont les yeux avaient une ardeur pensive. La bouche était sensuelle et passionnée, soulignée par le menton volontaire qu’effilait la barbe encore brune, mais largement striée de blanc.

Entre lui et sa fille, c’était maintenant un lien que cet amour pour la poésie qui les dominait tous deux. Lien si léger, il est vrai, qu’il ne suffisait pas pour le retenir davantage dans un foyer dont il s’était depuis longtemps détaché; mais qui, entre temps, lui faisait trouver plaisir dans la jeune société de sa fille.

Elle lut, d’un ton un peu bas que timbrait la sonorité musicale de sa voix et qui était en admirable et instinctif unisson avec le caractère du poème.

Ah! c’était bien la même artiste qui avait écrit jadis, et qui lisait maintenant, cette poésie frémissante, où palpitait la vie fugitive des heures dont le souvenir demeure inoubliable...

Le front appuyé sur sa main, dans un geste de recueillement, Robert Danestal écoutait; et il la regardait, se demandant comment une fillette de vingt ans à peine avait pu être capable de créer une telle œuvre d’art d’une impeccable forme, d’une stupéfiante intensité de pensée...