Part 9
--Bien! parfait!... Et vous consentez, n’est-ce pas, à me le redire?
--Oh! oui, bien volontiers... Voulez-vous l’entendre avec la musique?
--Oui... Et tout de suite, s’il vous est possible. Car je repars dans deux heures pour Trouville, et de là, pour Paris, où je suis attendu...
Elle jeta de côté son chapeau, ses gants et ouvrit le piano. Il resta un peu en arrière, attentif... Elle, en tout son être, sentit cette attention; elle comprit qu’elle allait être jugée par un homme qui, autant qu’elle-même, avait le culte de la poésie.
Et alors, elle dit ses vers comme jamais plus, peut-être, elle ne devait les redire, frémissante de la sensation d’une victoire qu’il fallait gagner; et aussi de la jouissance aiguë qu’elle éprouvait à voir son œuvre entendue et comprise par un merveilleux connaisseur.
Il s’était rapproché; debout auprès du piano, d’un air d’intense intérêt qui contractait son front, il écoutait, l’interrompant parfois de son approbation ou de sa critique: «C’est bien... Ce n’est pas cela!... Vous auriez pu trouver mieux!...»
Avec des mots pittoresques, il étudiait les différentes parties du poème, lui offrant l’hommage d’une attention dont elle sentait toute la valeur. Et autant qu’il le souhaitait, elle lui redisait les passages qu’il voulait entendre encore. Elle n’était plus qu’une sensibilité vibrante, un admirable instrument que l’ordre d’un maître faisait résonner...
Quand sa voix tomba sur le dernier vers, alors seulement, elle s’aperçut qu’elle était brisée par l’émotion, par la tension de tous ses nerfs qui frémissaient à l’exclamation de l’éditeur:
--Décidément, c’est bien, c’est très bien!... Vous êtes stupéfiante pour votre âge... Car vous devez être très jeune... Vous avez l’air d’une gamine!
Il avait pour la regarder un sourire paternel, charmé de voir, à son âme de poète, une enveloppe si joliment féminine.
Elle eut un rire gai:
--J’ai dix-huit ans et demi!... Je ne suis pas un bébé comme vous paraissez le croire!
--Non, mais vous n’atteignez pas encore l’extrême vieillesse!... Allons, vous voilà toute pâle... Je vous ai fatiguée comme un vieux fou que je suis... Vous auriez dû me le dire!
Elle secoua la tête et un rayonnant sourire passa sur sa bouche un peu contractée:
--Ne regrettez rien... Grâce à vous, je viens de vivre des minutes sans prix pour moi!... Jamais, je crois, je n’avais rencontré un auditeur tel que vous!
Il se mit à rire:
--Bien, bien... C’est que nous sommes deux prêtres d’un même culte... Allons, je ne m’étonne plus que votre poésie soit si vivante!... Plus tard, évidemment, vous pourrez avoir plus de science, plus de maîtrise, mais je doute bien que vous retrouviez quelque chose qui vaille cette fougue de jeunesse!... Surtout, continuez à travailler!... Ne vous fiez pas à votre don naturel... Ah! pourquoi n’êtes-vous pas un homme?... Je suis sûr que vous pourriez aller loin...
--J’essaierai de faire comme si j’étais un homme! jeta-t-elle avec un rire léger.
--Bah! les femmes!... tant de choses les distraient de l’art et des lettres!... Enfin, contentons-nous du présent... Je suis diantrement ravi de vous avoir découverte hier!... par hasard, c’est vrai...
--Et ce matin, comment avez-vous pu me retrouver? interrogea-t-elle d’un air de petite fille heureuse.
Il passa ses doigts dans ses cheveux rudes:
--Ça n’a pas été trop compliqué encore! Je me suis arrangé pour suivre, hier, le jeune homme qui vous accompagnait... Il est entré au Casino. Je l’ai abordé carrément; je lui ai expliqué mon cas; il m’a répondu de très bonne grâce... C’est pour vous un ami bien dévoué, mademoiselle, que ce garçon-là!... Il m’a dépêché vers vous ce matin!... Et maintenant, terminons vite notre affaire, car le temps me presse... Quand vous allez avoir fini de mettre au point votre poème, envoyez-le-moi; ou mieux, si vous êtes à Paris, apportez-le-moi, que nous établissions notre petit traité... Seulement, je dois, en toute honnêteté, vous avertir tout de suite que je ne pourrai vous offrir de très brillantes conditions, car on ne devient pas millionnaire à ne publier que des œuvres de valeur, dédaignées de la foule incapable de les comprendre... Donc, nous nous entendrons seulement si vous n’êtes pas exigeante!...
Elle allait s’écrier:
--Je ne le suis pas du tout!
Elle s’arrêta court, pensant à Marguerite, qu’elle désirait si passionnément aider... Et avec un sourire qui demandait grâce, elle répliqua:
--Mais c’est que... je suis exigeante... Je voudrais tant avoir un peu d’argent gagné par moi!... C’est si ennuyeux de devoir toujours en demander!
De nouveau, l’éditeur se mit à rire; et l’expression de son visage fut paternellement bonne.
--Un peu de patience, mademoiselle... La jeunesse doit se résigner à être en tutelle. Le temps viendra peut-être assez vite, où vous devrez compter sur vous seule...
France ne répondit pas... La porte du salon s’ouvrait pour laisser passage à Mme Danestal, retour de la plage. Elle s’arrêta saisie, à la vue de sa fille, devant le piano, auprès d’un petit homme ébouriffé qui se découvrait poliment devant elle.
--Mais, France, que se passe-t-il donc?
--Ceci, maman, que je te présente M. Flamin, directeur de la _Revue mauve_, qui a bien voulu m’exprimer le désir de publier mon poème.
--Ton poème!... publier ton poème?... Quel poème?... Et comment connais-tu monsieur?
Cette nouvelle incroyable la prenait tellement par surprise que toute son habitude du monde ne pouvait triompher du désarroi de sa pensée. Ce fut Flamin lui-même qui, amusé, se chargea de lui donner les explications nécessaires. Colette, arrêtée au seuil du salon, écoutait, intéressée et curieuse.
Flamin terminait, très correct:
--Vous ne voyez nul inconvénient, n’est-il pas vrai, madame, à ce que je traite avec mademoiselle?
--Oh! pas le moindre! D’ailleurs, en la circonstance, c’est à elle seule qu’il appartient de décider ce qu’il lui convient de faire de ses vers. Je suis charmée que vous trouviez quelque valeur à ses essais.
--Quelque valeur! répéta l’éditeur presque irrité... Eh! madame, ils en ont une si réelle que, depuis le moment où le hasard me les a fait entendre à demi, je suis à la recherche de mademoiselle pour la prier de me les faire connaître tout à fait, afin que j’aie la satisfaction de les offrir à mes lecteurs!
Il se détourna de cette belle dame qui lui paraissait cruellement dénuée du sens poétique et demanda à France, dont les yeux rêvaient:
--Vous serez à Paris bientôt, mademoiselle?
--Dans quelques semaines, je pense.
--Pas plus tôt! jeta Colette avec une telle certitude dans la voix que France la regarda, attentive soudain.
--Allons, mademoiselle, j’attends votre manuscrit pour cette époque...
--Et sûrement, n’est-ce pas, vous serez toujours décidé à le publier?
Il eut un rire de bonne humeur, amusé de lui voir cet air de fillette suppliante.
--Sûrement, je n’aurai pas changé d’avis. Madame, je vous présente mes hommages... Au revoir, mademoiselle. Vous me pardonnerez d’avoir eu l’audace de vous relancer jusqu’en votre hôtel.
--Je crois, en effet, que je vous pardonne! Et de plus, je vous remercie... Je vous remercie beaucoup!
Elle lui tendait sa main fine. Il la serra cordialement. Puis, après un dernier salut, il disparut dans le flot des promeneurs que ramenait la cloche du déjeuner, tandis que Mme Danestal, poursuivie par l’obsédant souci de l’exactitude, montait en hâte ôter, dans sa chambre, ses vêtements de sortie.
Colette, elle, n’avait pas bougé. Droite dans la pièce, un mystérieux sourire sur ses belles lèvres, elle contemplait, avec des yeux qui étincelaient, la dentelle frémissante des branches que la brise balançait. Au pas de sa sœur, elle tourna la tête et son regard s’attacha sur le visage de France que rosait une fièvre de joie.
--Eh bien! France, te voilà en route pour la célébrité!... Cette journée est décidément favorable aux Danestal...
Elle s’arrêta une seconde; puis reprit:
--J’ai, moi aussi, une nouvelle à t’annoncer... Je suis fiancée! Et c’est Mme Asseline qui m’a elle-même demandé d’accueillir son fils!
Une orgueilleuse allégresse vibrait triomphalement dans la voix de Colette. Elle l’avait gagnée, la partie jouée avec une audacieuse volonté!
France, à son tour, la regarda, cherchant à maîtriser l’espèce de honte qui lui meurtrissait le cœur, soudain. Une fois, elle avait dit à sa sœur ce qu’elle pensait de ses ambitieuses manœuvres; et cette fois devait être unique... D’un accent qui tremblait un peu, elle articula:
--Tant mieux, Colette, si tu es contente... Je te souhaite de ne jamais regretter ce que tu as voulu aujourd’hui!
Colette, certainement, s’attendait à d’autres félicitations. Le front rayé d’un pli dur, elle se détourna; et, sans un mot, sortit de la pièce.
France, immobile, ne songeait même pas à la suivre. Il lui semblait qu’avec les paroles de sa sœur, toute joie s’en était allée de son cœur, tant était pénible le sentiment d’humiliation qu’elle éprouvait; et arrachée à l’ivresse de son propre rêve, elle murmurait:
--Oh! pourquoi faut-il que Colette se marie ainsi!...
VII
Sans souci des sages avertissements du _Touring-Club_, France avait lancé, à rapide allure, sa bicyclette, dans la descente d’Houlgate. Mais tout à coup, elle en ralentit le mouvement à la grande surprise de Rozenne qui pédalait près d’elle, pendant que, derrière eux, Asseline escortait sa fiancée Colette.
Il questionna vite:
--Vous êtes fatiguée?
--Non, mais j’ai envie de jouir de la jolie vue de la vallée, puisque c’est sans doute la dernière fois, de cette saison tout au moins, que je viens ici! Pour la bien contempler, je vais faire la descente à pied...
Elle avait arrêté sa machine; et elle sauta à terre avec cette grâce souple qui charmait, comme au premier jour, le regard de Claude Rozenne. Lui, aussitôt, avait suivi son exemple. Et, une seconde, tous deux demeurèrent immobiles, contemplant le paysage de verdure, d’eau et de clarté. Une brume dorée flottait sur les lointains de Dives et de Cabourg; mais, à leurs pieds, Houlgate apparaissait très clair, pareil à un immense bouquet d’arbres qui ombrageait des terrasses fleuries descendant vers la mer.
Et Rozenne, soudain, pensa que c’était un plaisir des dieux de voir, à ses côtés, dans ce cadre lumineux, une fine et enthousiaste créature comme celle qui s’était remise à cheminer près de lui, toute rose de la rapidité de sa course, les lèvres un peu entr’ouvertes pour mieux aspirer la brise du large qui baignait la brûlure de sa peau fraîche.
Même en sa tenue de bicycliste, elle gardait son harmonieuse silhouette.
La jupe sombre moulait étroitement des hanches de petite nymphe; et sous la blouse, d’un bleu pâle de pervenche, le buste se devinait modelé d’une ligne impeccable, dans sa sveltesse jeune.
Un regret aigu s’avivait en Rozenne, à l’idée que, dans quelques jours, ce serait fini de regarder vivre près de lui cette séduisante créature... Certes, à Paris, il pourrait la revoir. Mais ce ne serait plus la même chose. Il la rencontrerait dans des salons pleins de monde où, sous peine de mettre en branle le carillon des potinages, il ne pourrait plus librement bavarder avec elle, la rechercher autant qu’il le souhaiterait, savourer le parfum de sa jeunesse.
Et il demanda:
--Est-ce que vous partez toujours lundi?
--Oui, maintenant que le mariage de Colette est décidé, il faut revenir à Paris pour présenter le futur époux à papa, retour d’Allemagne, et surtout pour commencer les grands préparatifs de ces justes noces. Paul Asseline et Colette désirent les voir célébrer fin octobre... Ils ont à peine six semaines devant eux...
Distraitement, il fit:
--Oui... je comprends...
Puis, il interrogea:
--Vous regrettez de partir?
--Beaucoup! Je suis un peu de l’espèce «chat»... Je m’attache, déplorablement!... aux endroits où je vis et les départs sont toujours pour moi une espèce d’arrachement, petit ou grand... Vous savez, le poète l’a dit: «Partir, c’est mourir un peu!» Et je l’éprouve tout à fait... Oui, je regretterai Villers pour lui-même... Pourtant, il me paraît bien vide depuis que Marguerite en est partie... Et si brusquement!
Rozenne eut un imperceptible tressaillement. Il savait bien qu’il ne comptait pas dans la vie de France Danestal; mais il lui fut désagréable de recevoir ainsi la confirmation de son sentiment intime.
Si dépourvu de fatuité qu’il fût, il trouvait dur pour son amour-propre masculin une si parfaite indifférence; et parce que cette indépendante petite fille l’intéressait prodigieusement, il acceptait fort mal de n’avoir pu éveiller en elle quelque chose de l’attrait souverain qu’elle exerçait sur lui.
Devenue pensive, elle marchait à ses côtés, sans souci de lui, songeant sans doute à sa sœur, partie--Rozenne le savait--à cause d’une folle et grosse perte au jeu, d’André d’Humières au _Grand Prix_ de Deauville.
Il avait alors sincèrement plaint la jeune femme; mais, à cette heure, il était tout prêt à la maudire de lui enlever la pensée de France; et il éprouva un intense plaisir à entendre Colette appeler:
--France! ne te sauve pas ainsi!... Nous allons nous asseoir un moment, pour nous reposer, sur les hauteurs du bois de Boulogne.
--Très volontiers! approuva-t-elle distraite de sa songerie...
Alors, elle remarqua l’expression assombrie du visage de Rozenne; et surprise, elle demanda drôlement:
--Pourquoi donc avez-vous cet air lamentable? Cela vous ennuie d’aller vous asseoir dans le bois?
--Pas du tout!... Cela m’ennuie de vous voir partir...
--C’est gentil de le dire, surtout si c’est sincèrement!
--Très sincèrement. Vous en doutez?
Une seconde, elle leva sur lui un regard qui ne raillait plus:
--Non, je n’en doute pas... Je crois que... vraiment... vous ne me trouvez pas ennuyeuse!... Et je tiens cet honneur pour ce qu’il vaut!
Déjà elle avait retrouvé son sourire moqueur et gai. Une bizarre sensation de colère le secoua tout entier. Pareil à une onde furieuse, le désir passait en lui de la saisir entre ses bras comme une enfant rebelle; de l’arracher, à n’importe quel prix, à son exaspérante sérénité; de la voir tressaillir sous des baisers qui meurtriraient sa peau fraîche, fleurant la jeunesse...
Tentation folle dont il jugea aussitôt la valeur. Mais, décidément, cette petite fille le faisait déraisonner! Irrité contre lui, contre elle-même, il ralentit un peu le pas pour se rapprocher d’Asseline et de Colette qui marchaient en arrière.
Si France s’aperçut de ce brusque abandon, elle n’en témoigna rien et continua d’avancer de ce pas léger qui semblait un vol... Quand il la rejoignit, elle était déjà assise au bord du sentier; les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur ses mains jointes, elle regardait vers l’horizon où étincelaient des vagues lointaines.
Dans ses prunelles d’eau bleue, une expression de rêve flottait... Il eut peur de la voir lui échapper dans une de ces songeries où elle s’enfuyait si volontiers, alors, justement, qu’il avait, si impérieuse, la soif de goûter encore au charme désormais fugitif de sa causerie capricieuse.
Et, d’une voix où implorait une prière, il demanda, debout près d’elle:
--Mademoiselle France, est-ce que vous avez subitement fait vœu de silence?
Elle releva la tête vers lui, une preste riposte sur les lèvres; mais elle rencontra son regard et la riposte ne jaillit pas. Elle dit seulement, un pli malicieux, soulignant sa bouche:
--Quelle délicate manière de me rappeler que les gens bien élevés ne restent pas silencieux en compagnie de leurs semblables!... Mais depuis près de six semaines que vous me connaissez, vous ne vous êtes donc pas encore avisé que j’étais une jeune personne très mal élevée?...
Elle s’interrompit; puis jeta, gaiement:
--Voyons, ne prenez pas cette mine furieuse!... Et asseyez-vous ici; il y fait délicieux!... Je vous promets que je serai très polie, que je causerai probablement!
Avec un sérieux affecté, il dit:
--Très bien, je prends acte de la promesse et je vous la rappellerai sans pitié, s’il y a lieu. Nous demeurons installés sur ce talus?
--Oui; je pense que nous y sommes suffisamment loin des fiancés pour ne pas les gêner. Car en la circonstance nous représentons les parents qui chaperonnent; et notre rôle est d’être discrets!
--Nous le serons, révérende dame, fit-il si gravement qu’elle se mit à rire.
Sur leurs têtes, les aiguilles des sapins vibraient au souffle de la brise du large et animaient d’un indéfinissable chant berceur l’air lumineux et tiède où flottaient confondus l’odeur des pins, la senteur de la mer, les vagues parfums qu’épandaient les massifs en fleurs des villas.
--Comme il fait bon! murmura France qui, les lèvres avides, humait le vent de la mer.
Rozenne répondit quelque chose qu’elle n’entendit pas; elle regardait vers sa sœur et Asseline, assis un peu plus bas; son œil clairvoyant observait le jeu de leurs deux physionomies. La voix de Rozenne s’éleva:
--Oserais-je, mademoiselle France, vous rappeler votre promesse et vous demander quelle pensée vous absorbe ainsi... Ce n’est pas agréable du tout d’être condamné au silence quand on a une terrible envie de causer!
France eut un petit rire:
--Mon Dieu! quel homme curieux et bavard vous êtes aujourd’hui!... Eh bien! je songeais que Paul Asseline contemplant Colette avec des yeux de caniche amoureux avait l’air d’un si brave garçon que, vraiment, il méritait que Colette fît quelque chose pour son bonheur!...
--Mais elle fera beaucoup! marmotta-t-il.
Tout de suite il regretta sa réflexion, voyant le froncement fugitif des sourcils de France qui poursuivit, sans relever le propos:
--J’espère que Colette ne lui laissera pas trop sentir qu’il est tout à fait en son pouvoir...
--Tout à fait... et il en exulte!
Ensemble, une seconde, comme de vieilles gens très sages observent les plaisirs des enfants, ils contemplèrent Asseline et Colette... Lui, presque à ses pieds, l’enveloppait d’un regard d’adoration, tandis qu’il écoutait les paroles qu’elle disait de son air de jolie souveraine dictant des ordres, de tout droit... Ah! certes, ce qu’elle voudrait, il le ferait toujours et il lui serait reconnaissant qu’elle eût daigné le vouloir, heureux de lui rendre un culte digne de sa beauté...
France eut l’intuition de tout cela.
Un sourire retroussa un peu sa lèvre et elle murmura:
--Oh! oui, il est bien son humble sujet! Et vraiment, quand je le vois ainsi près d’elle, j’en viens à penser que, tout de même, l’amour peut, par aventure, exister ailleurs que dans les romans et les contes de fées!
--Par aventure!... Vous ne dites pas ce que vous pensez en ce moment, avouez-le!
Elle tourna la tête vers lui et il vit une sincérité absolue dans ses prunelles profondes.
--Je dis absolument ce que je pense, au contraire. Je crois que le beau, le fidèle, le généreux amour, celui qui vaut seul qu’on se livre à lui, cet amour-là se rencontre surtout dans les livres des auteurs persuadés que donner une illusion est un bienfait... Mais dans la vie?... Un amour éternel, qui ne s’altère pas à l’usage?... Ça n’existe pas... ou guère! Avouez à votre tour!
--C’est rare!... Mais ça peut se rencontrer pourtant, fit Rozenne qui écrasait rageusement les aiguilles de sapin sous son pied...
--Oui, ça peut se rencontrer, comme vous dites, par hasard... Mais les petites filles sages et prudentes ne comptent pas sur la rencontre d’un pareil trésor!
--Et vous êtes de ces petites filles-là?
--Bien entendu!... C’est pourquoi je me vois toute sorte de chances pour devenir une vieille demoiselle... Et je n’en suis pas effrayée du tout, d’ailleurs.
--Une vieille demoiselle?... parce que?...
Tranquille elle dit, jouant avec l’opale de sa bague, d’une eau pareille à celle de la mer:
--Parce que je me marierai seulement si je rencontre un homme que je puisse aimer... comme j’aime la musique, la poésie, les belles choses, par exemple,--sans comparaison oiseuse,--avec la même foi absolue, fortifiante... Un homme aussi qui m’aime comme il faut que je le sois pour être heureuse! Et tout cela, c’est bien trop demander pour pouvoir espérer l’obtenir! Conclusion, je resterai demoiselle...; sans doute, pour mon plus grand bonheur.
D’un geste brusque, Rozenne brisa une baguette de bois mort qui se trouvait sous sa main. Le dédain paisible de cette enfant lui semblait intolérable parce qu’elle était une exquise petite vierge moderne, d’autant plus attirante qu’elle ne se souciait pas de lui!... En cette minute il eût acheté, par une folie même, le secret pour être aimé d’elle... Presque rude, il lui jeta:
--Vous parlez comme une enfant de ce que vous ne savez pas!
Marguerite aussi lui avait dit cela un jour... Elle en eut le vague souvenir.
--Oh! si, je sais... Je sais très suffisamment... Et c’est pour cela que je doute et que je n’espère pas... Mais peu importe, d’ailleurs. Il y a tant d’autres choses, belles et bonnes, qui valent autant, sinon mieux que l’amour!
Il comprit qu’elle pensait à la Poésie, à l’Art, qu’elle adorait à cette heure avec une ferveur d’enfant illusionnée. Et dans la révolte de son orgueil d’homme, il dit, secoué d’un aveugle besoin de revanche et de conquête:
--Peut-être ne penserez-vous pas toujours ainsi!
--Peut-être... C’est possible... Mais en ce moment je pense... tout ce que je viens de vous dire!... et même beaucoup d’autres choses encore! Je vis dans le présent et je m’y trouve résolue, ah! bien résolue! à ne pas permettre à l’homme de me faire souffrir... comme j’ai vu souffrir de pauvres femmes trop généreuses ou trop lâches!
--Souffrir! Mais où avez-vous pris de pareilles idées fausses!
--Fausses?... Croyez-vous sincèrement qu’elles soient fausses?
Le clair regard bleu l’interrogeait avec une attention presque grave. Il répéta seulement:
--Souffrir!... Pourquoi souffririez-vous?
--Parce que c’est presque toujours là que nous en arrivons quand nous livrons notre cœur! C’est tellement rare que les hommes méritent l’amour que nous leur donnons!... Ils s’en amusent, ils s’en distraient... Puis quand le jouet ne leur plaît plus, ils le rejettent ou le brisent... Que Dieu me garde d’aimer, c’est peut-être la plus grande grâce qu’il pourra me faire!
Elle parlait très simple, comme elle eût pensé tout haut, les yeux arrêtés sur les eaux ombrées d’or; mais peut-être sans qu’elle en eût conscience, sa voix, son visage trahissaient qu’elle disait là des choses qui étaient pour elle la vérité même. En lui, s’exaspérait le désir d’ouvrir ce cœur fermé si jalousement...
--Vous ne savez pas ce que vous dites là!... Une folie! un blasphème que vous regretterez un jour et que... ah! que je voudrais bien, moi, vous faire regretter!
--Ah!... Vraiment?...
Il y avait de la surprise, de l’ironie, de l’incrédulité dans son accent. Sa petite tête volontaire s’était dressée et elle le regardait un peu inquiète, curieuse aussi. Est-ce que, par hasard, à la dernière heure, Rozenne allait imaginer de prendre au sérieux sa fantaisie pour elle?... C’était bien inutile. Et résolument, elle jeta d’un ton voulu de badinage:
--Je vous en prie, parce que je vous ai laissé voir bien franchement mes idées, ne vous croyez pas obligé de protester et de me donner délicatement à entendre que vous me trouvez spirituelle, originale, délicieuse, quoi encore?...
--C’est vrai, je vous trouve tout cela!
--Ne le dites pas, au moins; vous auriez l’air de me faire des compliments.
--Je ne vous fais pas de compliments; je vous dis la simple vérité...
Elle corrigea, avec une imperceptible raillerie:
--Ce que vous croyez être la vérité... parce que vous êtes sous l’influence d’une jolie villégiature, de la mer, du soleil, que sais-je?... qui me font un cadre poétique. Mais si vous me revoyez à Paris, il y a bien des chances pour que vous vous étonniez alors de votre enthousiasme d’aujourd’hui.