Part 12
--Le peu? Non, j’ai su comme vous aviez mis en goût de connaître davantage ma poésie l’éditeur qui en avait entendu quelques bribes, au passage. Et ce premier succès a été pour moi un immense encouragement! Peut-être, si je ne l’avais pas eu, aurais-je fini par renoncer à écrire des vers... Et je me serais privée d’une telle jouissance!
Il la regardait. Ses traits avaient repris quelque chose de dur. Lentement, il dit:
--Alors, votre vie est ce que vous désiriez la faire? Vous êtes heureuse?
Une lumière passa dans les prunelles ardentes.
--Je suis très heureuse!... J’ai la vie que je souhaitais sans oser la croire réalisable... Mes rêves les plus ambitieux ont été dépassés... Non seulement, le public lettré--oh! pas la foule, sûrement!--commence à connaître un peu le nom de Francis Danes,--poète et compositeur!--mais...
Ici sa bouche prit une expression gamine.
--... Mais ce qui me paraissait le plus enviable des dons, je gagne de l’argent,--pas des sommes considérables!... et avec ma prose plus qu’avec mes vers et ma musique, bien entendu!--mais enfin!... Je n’ai plus à demander toujours des capitaux à ma famille! Et cela seul suffirait déjà à me faire trouver le travail un délice...
--Et vous avez l’intention de poursuivre longtemps votre existence de bénédictine?
--Oh! de bénédictine!...
Un sourire fin glissait sur sa bouche, tandis que son regard effleurait la soie rose de sa robe et les fleurs qui se fanaient sur sa peau fraîche. Il corrigea, toujours railleur sans gaîté:
--Mettons de bénédictine qui vit dans le siècle et s’accommode des mœurs, des goûts, de l’esprit de son temps... Et l’avenir que vous vous préparez ainsi, volontairement, ne vous effraie pas?
--Pourquoi m’effraierait-il? Je me donne à moi-même mon bonheur, je ne me l’enlèverai pas!
--Soit; mais ce que vous voulez bien appeler aujourd’hui du bonheur ne vous suffira peut-être pas toujours...
Elle se redressa inconsciemment; et, avec une imperceptible hauteur, elle jeta:
--Je verrai bien, alors.
--Oui, c’est vrai, vous verrez bien--et peut-être trop tard!... Ainsi, l’heure n’est pas encore venue.
--L’heure?...
Étonnée, elle levait vers lui des yeux qui interrogeaient.
Mais, tout de suite, elle comprit, et ses sourcils se rapprochèrent.
--Me permettrez-vous de vous dire que je vous trouve bien indiscret?
--Pourquoi? fit-il, la regardant en face. Parce que j’émets l’opinion que vous n’avez pas encore trouvé votre maître?
--Quelle perspicacité!... Eh bien! croyez, s’il vous convient, que j’attends encore l’heure, comme vous dites... l’entraînement de la passion... C’est bien cela, n’est-ce pas, que vous êtes désireux de me voir goûter?
Une gaîté jeune flottait sur son visage, tandis qu’elle soulignait les mots avec une emphase moqueuse, ouvrant son éventail dont les paillettes étincelèrent.
Oh! cette insolente quiétude de vierge sûre d’elle-même... Un désir jaillit en lui comme une flamme... Obtenir dans l’avenir, à n’importe quel prix, l’audacieuse et exquise créature; la sentir à son tour, vaincue, brisée par le terrible mal d’aimer... Il se souvint; jadis, sur la route d’Houlgate, quand elle marchait insouciante devant lui, épris follement, il avait connu déjà cette tentation insensée de la saisir dans ses bras pour la meurtrir de baisers, en lui murmurant, sur les lèvres, les mots qui font défaillir... Et devenue plus femme, elle était plus séduisante encore. D’un regard violent il enveloppa la peau veloutée comme un pétale de camélia, le visage mobile et fin, les yeux ardemment profonds, la bouche que nuls baisers n’avaient fanée,--il l’eût juré!--la forme modelée merveilleusement dans l’argile humaine que trahissait l’étroite ligne de la robe... Ah! aucune des créatures auxquelles, depuis des mois, il s’était tour à tour attaché dans une soif désespérée d’oubli, aucune ne l’avait enivré comme eût pu le faire cette vierge délicieuse. Le jour où elle aimerait, non seulement elle serait une incomparable amoureuse, mais aussi l’amie par excellence, la vraie compagne de la pensée, du cœur, de l’âme...
Après elle, il répéta, droit devant elle:
--L’entraînement de la passion! Vous en parlez comme une enfant joue avec le feu, sans le connaître! Si j’étais charitable, je vous souhaiterais, sans doute, de l’ignorer toujours, mais je ne suis pas charitable. A quoi bon mentir? Je désire, au contraire, par amour de la justice, que vous connaissiez un jour cette force de la passion dont vous riez, dédaigneuse; que vous soyez à votre tour vaincue par elle, vaincue à crier grâce!
Elle eut de la main un geste léger qui l’arrêta. Elle ne souriait plus et se levait, les yeux presque graves.
--Vous semblez vraiment me jeter une malédiction. Que savez-vous si je ne considérerai pas ma défaite comme un bienfait qui me fera paraître très pâle mon bonheur d’aujourd’hui?...
--Je le souhaite de toute ma volonté.
Ils se regardèrent, une seconde, jusqu’au fond de l’âme... Dans celle de Rozenne, elle devina tant de misère que son cœur de femme pardonna. Le sourire charmant reparut sur ses lèvres.
--Ne soyez pas mauvais ainsi pour moi, sans que je l’aie mérité. J’ai si bonne envie que nous soyons de vrais amis! Nous sommes destinés à nous voir souvent si vous devenez le collaborateur de mon père... Et puis, maintenant, ramenez-moi en plein bal, car nous accaparons un peu le sanctuaire du flirt! Et Dieu sait pourtant que nous n’avons pas essayé ce jeu-là!
Il n’eut aucun mouvement pour lui offrir son bras. Elle était pour lui l’incarnation même d’un éden où il n’entrerait pas; la conscience lui en était si douloureuse qu’il eût voulu ne l’avoir jamais revue... Et, pourtant, il éprouvait l’âpre désir de la retenir encore, de l’avoir ainsi, quelques minutes de plus, sous son seul regard, dans l’intimité de cette pièce paisible où se fondaient, très doux, le chant de l’orchestre et la senteur chaude des fleurs qui se mouraient dans l’air alourdi.
Mais déjà elle écartait la portière qui fermait à demi la bibliothèque; et la rumeur du bal les enveloppa avec l’éblouissante clarté des grandes fleurs électriques qui ruisselait sur les épaules nues, avivant l’éclair des satins. Devant eux, dans la foule des couples, passait la petite Jacqueline de Tavannes, qui bostonnait toute rose, les paupières abaissées, les lèvres joyeuses, avec celui dont, secrètement, son jeune cœur faisait l’élu.
France sourit de lui voir un air de petite fille sagement heureuse. Rozenne ne l’aperçut même pas; il pensait, impatient, que les règles de l’étiquette mondaine lui interdisaient de retenir davantage France Danestal... Alors, il souleva la portière, tandis qu’elle effleurait de ses doigts le bras qu’il se résignait à lui offrir...
--Où désirez-vous que je vous conduise?
Avant qu’elle eût répondu, une exclamation saluait leur réapparition.
--Ah! mais voici notre artiste! Maître, il flirtait, et c’était avec votre fille!
France tourna la tête et vit son père qui les regardait, elle et Rozenne, d’un air si surpris qu’elle se mit à rire.
--Père, ne t’étonne pas autant!... M. Rozenne est pour moi une vieille connaissance que j’ai eu grand plaisir à retrouver... Il y a cinq ans, nous avons passé ensemble un mois bien gai à Villers. Je lui rends sa liberté aussitôt qu’il m’aura découvert un siège quelconque...
--Bien, bien, très bien, petite fille. Monsieur, je vous attends ici pour que nous causions dès que vous aurez un moment à me consacrer...
Avec quelques paroles courtoises, Rozenne s’était incliné; mais il n’eut pas la peine de chercher, pour France, la chaise demandée. Tout de suite, déjà, elle était entourée par ses danseurs qui venaient lui réclamer les valses promises. Alors, soulevant les doigts qu’elle avait laissés sur le bras de Rozenne, elle dit, et aux lèvres elle avait le sourire où voltigeait une ironie caressante:
--Vous voyez que vous pouvez, sans scrupule, m’abandonner pour mon père... Au revoir, n’est-ce pas?
Il eut une imperceptible hésitation. Dans ses yeux passa l’expression qu’elle ne s’expliquait pas, où il y avait quelque chose de violent et de dur. Puis, se courbant très bas, il répéta après elle:
--Au revoir.
III
L’hiver semblait vraiment finir, chassé par un printemps frileux encore, que glaçaient parfois de brusques giboulées, mais pourtant déjà tiédi par les premiers soleils. Çà et là, une brume verte baignait les branches, et de la terre vivifiée commençaient à jaillir les jeunes pousses qui cherchaient la lumière du ciel encore pâle, d’un bleu fragile.
France, dans le wagon qui l’emportait vers Amiens, où son beau-frère d’Humières venait d’être nommé, aspirait à pleines lèvres, la vitre abaissée, la brise très fraîche où flottaient les premières senteurs d’avril.
Mais absorbée par une songerie que berçait le mouvement régulier du train, elle ne prenait point garde au renouveau tardif du pays picard dont les interminables plaines fuyaient, monotones, vers l’horizon.
C’était la première fois, depuis cinq années, depuis leur commun séjour à Villers, qu’elle allait se retrouver à vivre intimement près de sa sœur. Et la même question qui, jadis, la troublait si fort, au moment de leur réunion à Villers, l’occupait de nouveau, anxieusement: Marguerite était-elle heureuse? Son généreux amour avait-il, comme elle l’espérait, transformé son léger époux?... Ou bien était-il demeuré l’être égoïstement frivole qui, tant de fois, avait révolté France, à Villers?
Villers! ce nom qui traversait sa pensée en fit dévier le cours, y ramenant, par l’impérieuse association des idées, le souvenir de Claude Rozenne, devenu si différent, lui, de ce qu’il était cinq ans plus tôt. Elle l’avait revu souvent depuis deux mois; et chacune de leurs rencontres avait avivé en elle l’impression de la première heure, quand elle avait causé avec lui chez les de Tavannes. Avec le Rozenne de jadis, il semblait n’avoir de commun que son sens délicat et si aiguisé des choses de l’art et des lettres. Il illustrait décidément les poèmes de Robert Danestal; et cela, avec une telle intuition du caractère de l’œuvre, qu’elle eût aimé le voir s’occuper de même de ses poésies à elle...
Mais elle ne lui en avait rien dit, car leurs rapports n’avaient pas repris le caractère de sympathie joyeuse et confiante qui les avait rapprochés à Villers. Elle était trop femme pour n’avoir pas l’intuition qu’elle l’intéressait comme autrefois; elle sentait son attention tendue vers elle, dès que les obligations de la vie mondaine les rapprochaient; mais, loin de la rechercher, il l’évitait; et si quelque circonstance les réunissait forcément, elle retrouvait vite, sous la correction polie des paroles, l’espèce de mordante et agressive rudesse dont elle avait été frappée, le soir au bal. Que lui avait-elle donc fait?... Gardait-il contre elle une mesquine rancune parce qu’elle avait jadis décliné sa capricieuse recherche, oubliée par lui tout le premier, d’ailleurs, comme l’avait prouvé son prompt mariage.
S’irritait-il de la voir satisfaite d’une destinée qu’elle s’était créée, ne réalisant aucune des prédictions par lesquelles il répondait autrefois à ses déclarations de faire _seule_ son bonheur?...
Mais quoi qu’il pensât, elle était toute prête à le lui pardonner, d’abord parce qu’il avait beaucoup de talent, et elle possédait pour les artistes des trésors d’indulgence; parce qu’il avait une intelligence largement ouverte à toutes les idées; surtout, enfin, parce qu’elle devinait en lui une blessure très douloureuse dont il n’était pas guéri, s’il devait l’être jamais.
De là, sans doute, le pessimisme railleur et amer dont toutes ses paroles semblaient imprégnées; de là, ses brusques sautes d’humeur qui, tour à tour, faisaient de lui un étincelant causeur et un homme morose et silencieux, indifférent à toute conversation.
D’instinct, elle était désormais certaine qu’il avait souffert par sa femme de façon inoubliable... Mais comment?... Tous l’ignoraient. Jamais il n’avait une allusion à sa qualité d’homme marié, et il menait, au contraire, une vraie vie de garçon, terriblement folle. France avait entendu conter sur lui plusieurs historiettes qui eussent, à ce sujet, édifié même de moins éclairées, et elle savait à merveille quel nom de très belle comédienne on accolait invariablement au sien.
Donc, il était pareil à la majorité des autres hommes. Alors pourquoi est-ce que, tout à la fois, il l’intéressait et l’irritait? pourquoi chacune de leurs rencontres éveillait-elle en son esprit l’involontaire curiosité de pénétrer le mystère de sa transformation? curiosité dont elle s’irritait toutes les fois qu’elle en prenait conscience.
Et de nouveau elle eut un petit froncement de sourcils, quand une secousse plus brusque du train la rappela soudain à elle-même. Alors elle fit un geste d’épaules comme pour rejeter loin d’elle le souvenir même de Claude Rozenne.
Amiens, maintenant, était proche, tout proche. Le train filait entre les terres basses, découpées de menus canaux... Puis apparurent les premières maisons des faubourgs, aux briques enfumées. Après, ce fut la lourde masse de la gare. Et la machine, bruyamment, s’engagea sous la voûte noircie, entre les quais dont elle faisait frémir l’asphalte.
Aussitôt les portières s’ouvrirent, déversant le flot des voyageurs. France, entraînée par le mouvement général, se glissa alertement à travers la foule qui s’engouffrait sous la porte de sortie; et, soudain, un sourire heureux lui monta aux lèvres, car elle apercevait le cher visage de sa sœur qui lui souhaitait la bienvenue, avant même que la douce voix eût dit avec un accent de tendresse:
--Ah! France! petite France! te voilà, pour de bon!... Jusqu’à la dernière minute, j’ai eu peur d’une dépêche m’annonçant que tu renonçais à venir.
--Que je renonçais... pourquoi? mon Dieu...
--Parce qu’il me semblait que notre province et notre modeste petit intérieur n’avaient rien de bien attirant!
--Marguerite, si tu dis de pareilles folies, je reprends le train tout de suite et je refile vers Paris... Je suis tellement contente de me retrouver avec toi et les enfants! Est-il possible que ce soit Bob, ce grand garçon? Veux-tu embrasser tante, mon chéri?
Un peu timide, le petit s’approcha; puis, tout de suite conquis, il glissa sa menotte ronde sous les doigts effilés de la jeune fille dont André d’Humières venait de serrer chaleureusement la main.
--André, dit la jeune femme, tu vas, n’est-ce pas? t’occuper des bagages de France. Nous rentrons en avant parce que je ne veux pas laisser les deux petites seules longtemps avec leur bonne. Ah! France, je vais pouvoir te présenter ta filleule!
--Enfin! enfin! Il me semblait, Marguerite, que jamais le moment de notre réunion n’arriverait! Il me faut vraiment, pour ne pas croire que je le rêve encore une fois, sentir la main de Bob et voir tes chers yeux et ton sourire. Que c’est donc bon d’être ici!
Une telle allégresse chantait dans son accent, que la jeune femme eut vers elle un regard presque reconnaissant, heureuse de cette joie qui lui montrait, toujours si vivante, la tendresse de sa jeune sœur. Et, leurs deux cœurs soudain rapprochés, elles se mirent à causer avec une intimité joyeuse.
Elles avaient laissé derrière elles une large rue qui s’ouvrait devant la gare, animée par la course incessante des tramways; et elles marchaient dans la paisible allée d’un boulevard où les croisaient de rares promeneurs qui, invariablement, se retournaient pour regarder la jolie inconnue dont Mme d’Humières était accompagnée. Marguerite, distraite de sa causerie par le salut d’un passant, s’en aperçut tout à coup et, gaiement, lança:
--France, demain le tout-Amiens va savoir ton arrivée en nos murs et Dieu sait les visites que j’aurai, en ton honneur, mardi, quand pour la première fois, je vais ouvrir, à mon tour, mon salon, mon petit salon!
--Si petit que cela?... Je croyais qu’en province on avait tant de place!
--Quand on peut largement payer cette place, oui... Mais... mais ce n’est pas tout à fait notre cas. Tu vas juger de l’exiguïté de notre _home_; nous arrivons...
Elles s’étaient engagées dans une paisible petite rue qui s’élevait en pente douce pour finir brusquement sur un large horizon de ciel.
France demanda, étonnée:
--N’y a-t-il plus de maisons par là?
--Non, de ce côté, ce sont les champs... Et ce m’est bien précieux pour mes trois poussins qui, grâce à ce voisinage, peuvent conserver leur bonne mine. Ah! te voici chez toi, chérie, dans un bien modeste logis de gens pas fortunés du tout, qui, pour tout luxe, ne peuvent te donner que de l’affection.
--Marguerite, ma chère, bien chère grande sœur, que pourrais-tu m’offrir de meilleur!
Mme d’Humières sourit, ouvrit la porte étroite, et dans la pénombre d’un petit vestibule dallé, donnant sur un jardin, France aperçut une fillette toute menue, qui trottinait vers Marguerite, tandis qu’une bonne, sortant de la cuisine, apparaissait, un poupon dans les bras.
--Tes nièces, France, dit la jeune femme avec un regard ravi; et prenant le bébé, elle ajouta:
--Ta filleule! Tu peux en être fière, tu sais, car elle est un des plus beaux bébés d’Amiens. Ne te moque pas de mon orgueil, je suis sa nourrice!
Sa voix avait le même accent de gaieté que France ne lui entendait pas jadis. Évidemment, sa triple maternité lui était un bonheur qui eût suffi peut-être à lui tenir lieu de tout autre. Son univers, ce devait être vraiment ces trois petites créatures qui transfiguraient, pour elle, le modeste logis, arrangé certes avec goût, mais où mille détails révélaient une envahissante présence d’enfants: joujoux tombés dans un coin, brassières de tricot dans la corbeille à ouvrage, petits manteaux suspendus aux patères du vestibule.
Chacun d’un côté de leur mère, les deux aînés, Bob et Étiennette, semblaient résolus à ne pas la quitter; même, la main de la petite fille tenait ferme les plis de la robe de la jeune femme qu’elle ne lâcha pas, quand Mme d’Humières, le bébé toujours dans les bras, s’engagea dans l’escalier pour guider sa sœur.
--Ta filleule est très sage la nuit, France. J’espère qu’elle ne t’éveillera pas, car ta chambre n’est pas loin de la nôtre. Chérie, j’aurais voulu te bien mieux installer; mais, du moins, c’est avec tout mon cœur que je t’accueille dans cette humble petite pièce.
--Oh! Marguerite, comme je vais y être bien près de toi! Si bien que le courage me manquera pour retourner à Paris.
Un sourire de malice, un peu mélancolique, passa sur les lèvres de la jeune femme.
--Malheureusement pour nous, ce n’est pas à craindre... Tu te lasseras bien vite de la monotonie de notre vie provinciale!... Maintenant, il me faut te laisser un instant, car j’entends mon unique camériste qui me réclame. Quand tu auras ôté tes affaires, viens me retrouver en bas, petite France, ou appelle-moi...
Elle prit la main d’Étiennette et disparut, le bébé toujours blotti contre elle.
France entendit son pas s’éloigner dans l’escalier. Ce fut, au rez-de-chaussée, un bruit de voix; puis le silence se fit, silence dans la maison, silence dans la rue où ne circulait nul passant.
--Que c’est calme ici! calme à donner le spleen ou la paix! murmura-t-elle, saisie de cette complète absence de vie qui la stupéfiait au sortir de son fiévreux Paris.
Tout à coup, il lui semblait en être si loin, jetée dans une atmosphère étrangère où son âme ne se reconnaissait pas.
Elle se rapprocha de la fenêtre. Sa chambre s’ouvrait sur le jardinet où de petits parterres s’étendaient, dans des bordures de buis, autour d’une pelouse minuscule. Sur la terre brune, les premières pousses pointaient et leurs vagues senteurs s’épandaient dans l’air vif. Par delà les murs du jardin, elle aperçut d’autres jardins paisibles, aux branches encore nues, découpées sur le ciel rose du couchant. Puis, plus loin, c’était l’infini des champs qui s’allongeaient jusqu’à l’horizon, plaine sans fin, pareille à l’étendue déserte de quelque falaise. Très haut, les premières hirondelles voletaient éperdument; et, dans la douceur du crépuscule, une claire sonnerie de cloches tintait sans relâche, car le lendemain était un dimanche. D’une église à l’autre, les carillons, vibrant à pleine volée, semblaient se répondre, hymne joyeusement pur que recueillait l’âme de France, son âme impressionnable d’artiste et de poète.
Et des vers, aussitôt, chantèrent confusément dans sa pensée, évocateurs des sensations imprécises qu’éveillaient en elle ces voix musicales des cloches, dans le jour finissant... Elle entendit son beau-frère qui rentrait et appelait dans le jardin:
--Marguerite!... Où es-tu, chérie?
«Chérie!» L’appellation caressante la frappa. Avec le temps enfin, en était-il venu à comprendre quel trésor était sa jeune femme?... Alors, Marguerite pouvait être heureuse, malgré ses abominables soucis de ménagère, ses tracas d’argent, ses préoccupations maternelles?...
France entendit le rire de sa sœur, puis son exclamation:
--André, puisque tu as oublié ma commande au pâtissier, il faut que tu ailles vite chercher mes brioches; Léonie n’a pas le temps d’y courir.
De la fenêtre, France jeta gaiement:
--Marguerite, ne dérange pas André. Nous ne sommes pas gourmands et nous attendrons à demain pour croquer tes brioches.
--Oh! non, tante France, pas demain, ce soir! cria Bob avec un tel élan que tous se mirent à rire.
--Alors, c’est moi qui irai à la recherche des brioches, dit France.
--Mais tu ne sais pas le chemin...
--Eh bien! j’emmènerai Bob qui me conduira.
--Et pour conduire Bob et sa tante, voulez-vous, France, accepter le papa de Bob? proposa André d’un ton de bonne humeur. Descendez vite, je serai très flatté de vous faire faire votre première promenade amiénoise.
En hâte, elle rattacha sa veste et descendit dans le petit vestibule où l’attendaient son beau-frère et Bob, déjà sur le seuil de la porte, ravi de la promenade inattendue.
Le retenant, tandis qu’André recevait les instructions de Marguerite, elle regardait dans la rue solitaire, qu’un unique passant traversait d’un pas vif. Et une exclamation alors lui échappa:
--Oh! c’est singulier comme cet Amiénois a l’allure de Claude Rozenne!
--Qu’est-ce donc qui vous étonne, France? interrogea son beau-frère qui se rapprochait.
--La ressemblance de silhouette d’un de vos compatriotes actuels avec un de nos amis, Claude Rozenne, l’artiste qui illustre les poèmes de mon père.
--Claude Rozenne... Je me rappelle ce nom vaguement...
--Il y a cinq ans, il était à Villers en même temps que nous.
--Ah! parfaitement; je me souviens. Un grand garçon très chic qui vous faisait la cour...
--André! quelle imagination rétrospective!... Tenez-lui la bride, car, depuis Villers, Claude Rozenne a pris femme!
Il n’insista pas et, devisant avec la jeune fille, il la conduisit vers la ville que dominait la flèche aérienne de sa vieille cathédrale.
IV
Trois jours s’étaient écoulés.
France, maintenant, connaissait la physionomie d’un dimanche en province. Une sortie de messe d’onze heures qui offrait aux toilettes amiénoises l’occasion de se produire, et qui lui avait valu à elle-même un succès de curiosité. Puis, dans l’après-midi, quelques tours sur les grands boulevards baignés de soleil, où les promeneurs circulaient dans leurs atours du dimanche. Et, avant de regagner les hauts quartiers où s’abritait le petit foyer de Marguerite, une première visite à la cathédrale; une visite exquise au jour baissant, alors qu’un dernier reflet du couchant empourprait les verrières, que l’ombre envahissait les allées et, autour de la vaste nef, les chapelles où, devant l’autel, tremblait la flamme de quelques cierges.