Part 9
S UPERBIA L'orgueil, présidé par LIVIATHAM. A VARITIA L'avarice par MAMMON. L UXURIA La luxure par ASMODÉE. I RA La colère par ABEDEDON. G ULA La gourmandise par BEHEMOTH. I NVIDIA L'envie par SATHAN. A CEDIA La paresse par LUCIFER.
Dans un vieux bouquin sans date, intitulé _Articuli fidei_, et imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons les mêmes sept péchés mortels, comparés aux sept animaux avec lesquels on leur croit de l'affinité, et ensuite les sept vertus qui leur sont opposées. Voici le tableau, copié textuellement, à part l'ordre des péchés que nous changeons pour les faire rapporter au mot SALIGIA.
_Quibus comparantur._ _Quibus contrariantur._
S UPERBIA leoni. S UPERBIA humilitati. A VARITIA camelo. A VARITIA largitati. L UXURIA hirco. L UXURIA castitati. I RA. lupo. I RA patientie. (_Sic_). G ULA urso vel porco. G ULA sobrietati. I NVIDIA cani. I NVIDIA pietati. A CEDIA asino. A CEDIA diligentie. (_Sic_).
On trouve aussi dans les vieux _livres d'Heures_, imprimés vers le commencement du XVIe siècle, des vignettes au nombre de sept, où sont représentées sous la figure de femmes les vertus combattant les vices. Chaque vertu, armée de toutes pièces, montée sur un très-beau cheval, terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi, dans des _Heures_, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518, gr. _in-8º_, on voit les légendes suivantes inscrites dans chaque vignette, au-dessus de la tête des deux femmes combattant:
1º «HUMILITÉ TRÉBUCHE ORGUEIL, montée sur un lion.
2º »CHASTETÉ TRÉBUCHE PAILLARDISE (_sic_), montée sur un bouc.
3º »CHARITÉ TRÉBUCHE ENVYE, montée sur un chien.
4º »PATIENSE (_sic_) TRÉBUCHE YRE (_colère_), montée sur un ours.
5º »DILIGENSE TRÉBUCHE PARESSE, montée sur un âne.
6º »LARGESSE TRÉBUCHE AVARICE, montée sur un singe.
7º »SOBRIÉTÉ TRÉBUCHE GLOUTONIE, Montée sur un porc.
On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et dans la nomenclature des animaux. Ici la colère est montée sur un ours au lieu de l'être sur un loup; et l'avarice est sur un singe, au lieu d'être sur un chameau, comme dans le précédent tableau.
* * * * *
Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois, le 12 février 1750, l'affluence fut grande à la représentation, et l'on mit sur les contremarques des billets du parterre, les lettres suivantes:
O. T. P. Q. M. U. D.
Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci.
Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière suivante:
Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.
Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire, nous en citerons une autre du même auteur; c'est _Zaïre_, dont il a retranché quatre vers qui ont été retrouvés, en 1792, dans un manuscrit qui était parmi les papiers déposés dans les bureaux de la police à Paris. Ces quatre vers faisaient partie de la troisième scène du second acte, vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore Dieu après avoir reconnu sa fille:
Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! »Et toi, cher instrument du salut des mortels, »Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels, »Bois rougi de son sang, relique incorruptible, »Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible, Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous, Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups.
Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui ont été retranchés.
AFFICHE VÉNITIENNE.
Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la porte du Sénat de Venise une affiche qui ne contenait que ces neuf sigles:
P. P. P. J. J. J. R. R. R.
On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si susceptible, et sans doute composée alors de jeunes sénateurs, prit l'éveil, et, ne pouvant deviner le mot de l'énigme, promit ample récompense à celui qui le donnerait et qui ferait connaître l'auteur de la pièce. L'explication ne se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle affiche porta:
PRUDENTIA PATRUM PERIIT, JMPRUDENTIA JUVENUM JMPERAT, RESPUBLICA RECENS RUIT.
_Gratis._
Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est ce que l'histoire ne dit pas.
Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique qui pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente; il est ainsi conçu:
Defunctis patribus, successit prava juventus, Cujus consilio quæ valuêre ruunt.
Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir été gravé sur les portes de la cathédrale de Breslaw; le voici:
Quas sacras ædes pietas construxit avorum, Has nunc hæredes invadunt more luporum.
Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en voulaient à la jeunesse de leur temps; c'était au XVIe siècle; et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, nous retrouvons au temps présent des gens chagrins qui, le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent aussi de nous parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près égale à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable article inséré, il y a quelque temps, dans la _Bibliothèque de Genève_, sous le titre suivant: DES ADOLESCENS _de notre époque, comme gros d'avenir_. Nous nous bornons à un petit extrait, car, en fait de sottises, les plus courtes sont les meilleures.
«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais plaisant, il y a des hommes de quinze ans, mais il n'y a plus d'adolescens. On passe de plein saut de l'enfance à l'âge mur, de la toupie à la gazette, du rudiment à la science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est fait, parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses, les hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid, blasé, vu qu'il se connoît et se domine. On en remontre aux autres, et surtout à son père qui se fait vieux. Aussi il résulte de ce nouvel ordre de choses des principes vrais, justes, invariables, dont on ne doit plus s'écarter; les voici:
«L'expérience est une chose inutile.
»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent rien.
»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à la jeunesse.
»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence, est naturellement celui où la raison domine.
»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement au-dessus. Passé cet âge, la société n'est plus composée que d'hommes usés et parfaitement désignés par ces judicieuses qualifications: à vingt ans, homme fait;--à vingt-cinq ans, maturité complète;--à trente ans, faux toupet;--à quarante ans, perruque;--à cinquante ans, ganache[59];--à soixante ans, momie;--à soixante et dix ans, fossile, outre-tombe, néant.»
[Note 59: Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure du cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et lourd. Borel dérive ganache de _gena_, joue; mais il vient de l'italien _ganascia_, ou de l'espagnol _ganassa_.]
En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer la même pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations dans une pièce de vers intitulée LE SEPTUAGÉNAIRE, _ou le chant du Cygne_! Nous ne citerons que la tirade où ces dénominations se trouvent:
....... «D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans; A vingt, par son mérite et son expérience, On appartient à cette jeune France Qui seule fait autorité: A vingt-cinq ans on est dans sa maturité, A trente, faux-toupet; à quarante, perruque, Et relégué dans la classe caduque; A cinquante, momie, ou fossile, ou néant[60].» .......
[Note 60: Extrait des ANNALES _de la Société d'agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres d'Indre-et-Loire_, tom. XV, 1835, _in-8º_, pp. 160-164.]
Les cinq P.
Toute jeune personne que l'on recherche en mariage sera suffisamment dotée, si elle a ces cinq P en partage.
Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens.
C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique et riche. N'en demandez pas davantage.
Les trois O de Théodore de Bèze.
Ces trois O signifient _Opus_, _Opes_, _Ops_, travail, richesses et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les rencontrer successivement dans les trois femmes qu'il eut pendant le cours de sa vie. Il s'en explique lui-même ainsi:
Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ; Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni. Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis, Altera propter Opes, tertia propter Opem.
«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie, dans ma jeunesse, dans la force de l'âge et dans ma vieillesse. La première m'a aidé dans mes travaux; la seconde m'a apporté de la fortune, et la troisième a pris soin de mes vieux jours.»
Les cinq mots latins de Louis XI.
On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain, se faisait gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il voulait bannir de sa Cour et de l'éducation de son fils (Charles VIII), la langue latine, sauf cependant cinq mots qu'il réservait par privilège et qu'il trouvait si admirables qu'il en fit toute sa vie la règle de sa conduite. «Non, disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à un roi, ou du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils en sache les cinq mots suivants: QUI NESCIT DISSIMULARE, NESCIT REGNARE; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi posait-il en principe dans son _Rosier des guerres_[61], cette maxime: «Nuls conseils ne sont meilleurs que ceulx que ton adversaire ne peut savoir avant que tu les faces.» C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de sorte que ton adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras mise à exécution.--Autre maxime tirée du même ouvrage: «De tant que fust vault mieulx que escorce, autant vault mieux soustilleté que force.» ce qui signifie:
[Note 61: Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes que ce roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521, sous le titre de _Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis, onzième de ce nom_, Paris, in-4º goth., mais qu'il a fait rédiger pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire, _Le Conservateur_, mars 1760, p. 67-88;--Naudé, _Additions_ à l'histoire de Louis XI, ch. 3;--La Croix du Maine, in-4º, tom. II, p. 39;--_Bibliothèque historique de France_, in-folº, tom. II, p. 771, nº 27, 182.--Brunet, _Manuel_, tom. III, p. 253, etc., etc.]
Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce, Autant subtilité l'emporte sur la force.
MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES.
Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons de parler; mais elles ont une autre source, et sont un peu plus étendues. On prétend qu'elles ont été enseignées par Mazarin à Louis XIV, comme la règle de conduite la plus sûre dans l'administration des affaires publiques et privées; en voici l'énoncé:
SIMULA, DISSIMULA; NULLI CREDE; OMNIA LAUDA; NOSCE TE IPSUM; NOSCE ALIOS.
Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée, publiée contre Mazarin, il est tout naturel de penser que la conscience de ce doucereux ministre n'est point chargée de ce délit machiavélique. Le livre d'où sont tirées ces belles maximes est intitulé BREVIARIUM _politicorum secundum rubricas mazarinicas_. Colon. Agrip., Joan. Selliba, 1684, pet. _in-12_. La _Bibliothèque historique de France_, Nº 32,564, en annonce une édition, _Parisiis_, J. Le Petit, 1695, _in-24_, et ajoute que «ce livre est assez curieux, et n'est pas mal fait dans son espèce diabolique.» On en connaît encore une édition, _Vesaliæ, et Amstelodami, Joh. Wolters_, 1700, pet. _in-12_. Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec _Le grand Bréviaire de Mazarin_, _in-4º_, pièce badine sur les mœurs du Cardinal et sur la manière dont il passe la journée.
QUATRIÈME OBJET.
RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, OU SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE.
Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une manière claire et précise, des objets graves, des objets dignes de nos hommages et de notre admiration, sous le rapport moral, philosophique et scientifique, il faut convenir que parfois elle nous en offre aussi qui, par l'expression, sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus tels que par le long laps de temps, ou par le changement de mœurs? cela se peut; mais leur tour grotesque et obscur ne les rend pas moins d'autant plus surprenants pour nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages, d'illustres personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi cette foule de philosophes à la longue barbe, au bâton noueux, au costume sévère, et de plus fondateurs de tant d'écoles, d'académies et de sectes qui ont illustré la Grèce et l'Italie[62].
[Note 62: On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens, depuis Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir:
1º L'ÉCOLE IONIQUE, fondée par Thalès, mort vers 548 av. J.-C., puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C.
2º L'ÉCOLE D'ITALIE, fondée par l'auteur des SYMBOLES, notre Pythagore, m. vers 490 av. J.-C.
3º L'ÉCOLE ÉLÉATIQUE ou d'Élée, fondée par Xénophanes de Colophon, m. vers 517 av. J.-C.
4º L'ACADÉMIE, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C.
5º LE LYCÉE, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322 av. J-C.
6º L'ÉCOLE CYNIQUE, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363, et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C.
7º L'ÉCOLE DE CYRÈNE, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av. J.-C.
8º L'ÉCOLE DE MÉGARE, fondée par Euclide, m. vers 390 av. J.-C.
9º L'ÉCOLE ERÉTRIAQUE ou d'Elis, fondée par Phédon, m. vers 391 av. J.-C.
10º L'ÉCOLE D'EPICURE, fondée par ce philosophe, m. l'an 271 av. J.-C.
11º L'ÉCOLE SCEPTIQUE, fondée par Pyrrhon qui florissait vers 366 av. J.-C.
12º L'ÉCOLE STOÏQUE, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av. J.-C.
13º LA NOUVELLE ACADÉMIE, fondée par Arcésilas, m. l'an 241 av. J.-C.
14º L'ÉCOLE ECLECTIQUE et Synerétique, fondée par Potamon, m. vers 279 av. J.-C.
15º L'ÉCOLE THÉOSOPHIQUE ou Mystique, fondée par Aristobule, m. 184 ans av. J.-C.
16º L'EMPIRISME, ou Néo-Scepticisme, fondé par Sextus-Empiricus, vers 170 dep. J.-C.
17º LE NÉO-PLATONISME, ou nouvel Eclectisme, fondé par Ammonius-Saccas, vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin, m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers 333; par Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.]
Ce petit préliminaire nous est suggéré par les SYMBOLES de Pythagore que nous avons découverts et que nous allons rendre tels que les ont révélés les investigateurs de sa haute philosophie, entre autres Plutarque[63], Diogène-Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et tels qu'ils ont été traduits au XVIe siècle. Il nous a semblé que la plupart de ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont tous les droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités; sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la sublimité de sa morale rendue de la manière la plus simple et la plus claire. Mais sa doctrine symbolique n'en est pas moins fort singulière quant à l'expression. On dira peut-être que Pythagore lui-même ou bien ses disciples ont pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des symboles, et que tout symbole n'est qu'un emblême, une image, une enveloppe qui, par son tour pittoresque et un peu obscur, présente quelque chose de plus attrayant? Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une gaze transparente qui rende plus piquant le précepte, est un voile épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on ne peut guère s'empêcher de témoigner sa surprise et même de sourire; c'est sans doute ce que fera plus d'un lecteur en parcourant les tablettes symboliques suivantes. Nous donnons ces symboles textuellement traduits, tels que nous les puisons dans les différents auteurs et commentateurs familiarisés avec la philosophie de Pythagore; et nous ajoutons à quelques articles les explications que nous avons découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir l'exactitude de leur perspicacité à deviner ces plaisants logogriphes dont un grand nombre est sans interprétation.
[Note 63: Il en cite plusieurs dans ses _Œuvres morales_, et notamment dans le chapitre intitulé, _Comment il faut nourrir les enfants_. Il y dit: «... C'est ce que Pythagoras commandoit expressément en ses préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes, lesquels je veux en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de petite efficace pour acquérir vertu.....» (TRADUCTION d'Amyot.)]
Voici donc les recommandations symboliques de notre sage et illustre philosophe.
«Ne manque jamais de te gratter le devant de la tête en sortant, et le derrière de la tête[64] en entrant.»
[Note 64: L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de répéter les mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras sur la partie qu'il convient de gratter.]
Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un ancien poète latin a dit plus clairement:
Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum Omnia quam longi reputaveris acta diei.
«Aie toujours soin de chausser le pied droit le premier, et de lever le pied gauche avant le pied droit.»
C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles ou indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.
«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu es levé.» (Selon Plutarque; et selon Diogène-Laërce): «Aie toujours tes couvertures pliées.»
Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus plausible est que la confusion des draps est recommandée pour que l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que le vieux traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut reposer la nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas laisser au lict la trace de son corps; car à rien ne sert un homme qui dort, non plus que quand il est mort.»
«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les différemment: les Dieux en tout temps, avec chasteté et en habit blanc[65]; les Héros seulement lorsque le soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»
[Note 65: On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.]
Sans interprétation.
«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»
Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point aux hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»
«Préfère le silence à l'écho.»
Excellent précepte de modestie pratique.
«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles et une seule bouche.»
Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et parle peu.»
«Ne saute point par-dessus le joug.»
Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais il doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des devoirs imposés dans la société.»
«Ne passe point par-dessus la balance.»
Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas de la justice et se donner bien garde de la transgresser.»
«Ne t'assieds point sur le boisseau.»
Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut fuir l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de l'homme.»--D. Laërce donne une autre interprétation; cela signifie selon lui: «On doit prendre également soin du présent et de l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de nourriture pour un jour.»
«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»
Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il ne faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.» Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche point hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: «N'adopte point d'opinions extraordinaires, ni de manières inusitées.»
«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables publiques.»
Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus parmi le peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants vicieux?
«Le lever du soleil est plus estimable que le coucher.»
Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au travail, tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?
«Ne pisse jamais (_sic_) le visage tourné vers le soleil.»
Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation. C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, ou peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.
«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles ou de cheveux, et n'arrête jamais le pied sur les unes, ni sur les autres.»
Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement à la superstition. Chez les Modernes, dans les XVe, XVIe et XVIIe siècles, les rognures d'ongles et de cheveux jouaient encore un rôle dans les affaires de sortilège, de sabat, de sorciers et autres sottises, qui heureusement ont disparu pour le bien de la religion et l'honneur de humanité.
«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir tes mains dans la boue.»
Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on peut, à coup sûr, l'appeler _vox clamantis in deserto_, à part cependant quelques très-légères exceptions.
«Ne coupe point de bois sur les chemins.»
Sans interprétation.
«Adore l'haleine des vents.»
De même.
«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange pas.»
De même.
«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»
De même.
«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»
De même.
«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point à l'homme.»
De même.
«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa mère.»
De même.
«Ne jette point la viande en un pot à pisser (_sic_).»
Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est point là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est comme la nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la méchanceté des hommes.»
«Ne mange jamais de la main gauche.»
C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à leurs petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime toute prohibition d'un gain illicite.»
«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis auparavant.»
Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de l'eau de la mer.»
«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant le repas.»
Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer à manger modérément.
«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»