Le livre des singularités

Part 10

Chapter 103,773 wordsPublic domain

Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de l'hirondelle sur certains lieux était regardée, chez les Anciens, comme un présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes, du moins dans certains pays.

«Ne porte point un anneau étroit.»

Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut vivre une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).

«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»

Sans interprétation.

«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point dans la main d'une femme; il y a de la glu.»

Facile interprétation.

«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme dit Diogène-Laërce): «Ne tends pas légèrement la main droite.»

C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement sans y avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi d'une trop grande familiarité avec tout le monde.»

«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»

Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?

«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, mais bien à le charger et à le mettre sur ses épaules.»

Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant aucune paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole en termes opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les fardeaux de concert, mais n'aidez point à les imposer.»

«Ne mange point ton cœur.»

Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» ou, selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame et ton esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»

«Les nèfles mûrissent sur la paille.»

Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur jeunesse.

«Ne remue point le feu avec l'épée.»

C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.

«Détourne-toi d'un glaive pointu.»

Quand le danger menace, il faut l'éviter.

«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite en la cendre quand tu l'ôtes; mais remue la cendre pour l'effacer.»

Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.

«Touche la terre quand il tonne.»

Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres isolés dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui de toucher la terre.

«Ne t'en retourne pas des confins.»

Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de la mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte patiemment ta position et ne t'en décourage point.

«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton sépulcre; le sceptre de Jupiter est fait de ce bois.»

Idée superstitieuse du temps.

Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons de rapporter suffisent pour justifier ce que nous avons dit de l'enveloppe plus ou moins singulière, plus ou moins énigmatique, sous laquelle le célèbre philosophe présentait, dit-on, ses instructions morales.

DES NOMBRES, DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.

Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut figurer à côté des symboles, est la manière dont il envisageait les nombres. De toutes les sciences qu'il a cultivées, celle-ci a le plus contribué à sa haute célébrité. Aussi nous nous reprocherions de passer sous silence cette partie, du moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.

L'arithmétique ou la science des nombres est, selon Pythagore, la première, la plus grande, la plus importante et la plus belle de toutes les connaissances humaines; celui qui la saurait parfaitement posséderait le souverain bien. Car les nombres sont le principe de toutes choses, la raison de l'ordre universel, ses éléments et ses causes efficientes. Ils s'élèvent de la terre aux cieux et redescendent des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations par laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés. C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette harmonie des sphères, musique enchanteresse, causée par le mouvement des astres, et dont les sons raviraient, si son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies sur la nature et la propriété des nombres, notre philosophe a trouvé qu'ils avaient chacun en particulier, leur vertu et leur efficacité bienfaisante ou malfaisante; par exemple:

«L'UNITÉ ou la _monade_ est le principe et la fin de tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement la chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, de l'égalité, de l'existence, de la conservation et de l'harmonie générale. N'ayant point de parties, la _monade_ représente la Divinité; elle annonce aussi l'ordre, la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur une unité de sentiments; donc UN est un bon principe.

»Le nombre DEUX ou la _dyade_, origine des contrastes, est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de la division et de la séparation. DEUX est donc un mauvais principe, un nombre de mauvais augure, qui caractérise le désordre, la confusion et le changement.

»TROIS ou la _triade_ est le premier des impairs; c'est le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car toute chose est composée de trois substances; il représente Dieu, l'ame du monde, l'esprit de l'homme[66]. Ce nombre qui joue un si grand rôle dans les traditions de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est l'image des attributs de Dieu.

[Note 66: A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le Rév. John Jamieson a lu sur le _nombre ternaire_, un Mémoire dans lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il a existé dans les siècles reculés et parmi des nations diverses et il existe encore particulièrement de nos jours, une croyance qui attache au nombre trois une vertu mystique encore plus puissante et plus spécialement efficace dans sa connexion avec les cérémonies religieuses.]

»QUATRE ou la _tétrade_, comme première puissance mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; il représente la vertu génératrice, de laquelle dérivent toutes les combinaisons; c'est le plus parfait des nombres; c'est la racine de toutes choses. Il est saint par sa nature, puisqu'il constitue l'essence divine en rappelant son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, quatre perfections qui caractérisent particulièrement Dieu. Aussi les Pythagoriciens juraient par le saint quartenaire donnant à l'ame humaine éternelle nature.

»Le nombre CINQ ou la _pentade_ a une force particulière dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête l'effet des venins et est redoutable aux mauvais génies.

»Le nombre SIX ou l'_exade_ est un nombre heureux, et il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs ont partagé la figure en six modules; mais, selon les Chaldéens, c'est parce que Dieu a créé le monde en six gahambars.

»SEPT ou l'_eptade_ est un nombre très-puissant soit en bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux choses sacrées.

»Le nombre HUIT ou l'_octade_ est le premier cubique, c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant du deux pour son pied, nombre qui est non-pair; aussi l'homme est-il carré, singulier et parfait. _Fiat lux._

»Le nombre NEUF ou l'_ennéade_, étant le multiple de trois, doit être réputé sacré.

»Enfin, le nombre DIX ou la _décade_ est la mesure de tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques et harmoniques. Comme réunion des quatre premiers nombres, il joue un rôle éminent, puisque toutes les branches des sciences, toutes les nomenclatures fondamentales en émanent et y rentrent[67].»

[Note 67: «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un savant moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut remarquer cependant deux points importants: 1º Pythagore sentit qu'il y a deux sortes d'UNITÉS ou monades, l'une réelle, primitive, vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent en un faisceau unique; 2º le premier, il sentit l'accord de toutes les parties de l'univers et disait que le monde était une _harmonie_, substituant au mot _To Pan_, le grand tout, que l'on employait pour désigner l'univers, le mot _Kosmos_, l'ordre. Ces deux idées le conduisirent à des notions élevées sur la Divinité elle-même qu'il regardait comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice universelle. Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, il n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il est à croire qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua qu'aux adeptes de sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une partie de l'intelligence divine, et la distinguait nettement de la matière, faisant de celle-ci la source des penchants honteux et des passions vicieuses.»]

Nous nous bornons à cette courte indication du système de Pythagore sur les nombres; il serait trop long de détailler toutes les qualités et propriétés arithmétiques, physiques, théologiques et morales qu'il attache à chaque nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de rapporter suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et creuses spéculations en ce genre.

Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons donner, en passant, un petit tableau dressé par Pythagore des dix choses qu'il regardait comme bonnes, et des dix qu'il regardait comme mauvaises. C'est le vieil historien Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans un petit bouquin de sa façon, intitulé: _Ethique ou Philosophie morale_; Genève, 1643, petit in-8º. Il l'annonce ainsi:

«Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec les mauvaises et en mettoit dix d'une part et autant de l'autre, selon la description suivante:

«LES DIX CHOSES BONNES. «LES DIX CHOSES MAUVAISES.

» 1º Le finy. » 1º L'infiny. 2º Le non-pair. 2º Le pair[68]. 3º L'un. 3º La pluralité. 4º Le dextre. 4º Le sénestre. 5º Le masle. 5º La femelle. 6º Le reposant. 6º Le meu (mû). 7º Le droit. 7º Le courbé. 8º La lumière. 8º Les ténèbres. 9º Le bien. 9º Le mal. 10º Le quarré.» 10º L'oblong.»

[Note 68: Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres, de dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle et l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le nom aux enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux filles le huitième.--Autre raison pour laquelle on nommait les filles le huitième jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons dit, est le premier cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil Amyot, que «la femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, gardant la maison, et difficile à remuer.»]

On avouera que la conception de ce petit tableau, du moins comme nous le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter infiniment à la haute renommée du philosophe de Samos.

PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.

Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles de Pythagore, de ses nombres et de son tableau moral, nous sommes obligé de convenir que nous serons encore moins tenté de nous conformer à ses préceptes diététiques. On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec ceux qui sont si agréablement consignés dans la _Gastronomie_ de Berchoux, et dans la _Physiologie du goût_ de Brillat-Savarin, deux aimables auteurs dont la perte récente a dû sincèrement affliger les amis des lettres et de la bonne chère. Nous doutons qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre vieux philosophe leur ait fait grand accueil, car c'était le plus pauvre homme du monde sous le rapport gastronomique; on va en juger. Ce n'est pas que, dans ses recommandations diététiques, il ne débute par un principe fort raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, dit-il, dépend d'une juste proportion entre le travail, le repos et la diète.» Mais en dirons-nous autant des préceptes suivants?

»Il faut s'interdire le vin et les viandes[69].

[Note 69: Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger toutes sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le bélier et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de miel et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du pain; il ne buvait jamais de vin.»]

»Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement les amis se réunissaient pour le manger ensemble.

»Il ne faut point manger de poisson, surtout du rouget, de la sèche et du surmulet.

»Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger la tête de son père ou de sa mère[70].

[Note 70: Voyez dans les _Stromates_ de St. Clément d'Alexandrie, _liv._ III, un vers grec qui rend cette pensée. Mais est-il certain que Pythagore a lui-même donné ce précepte? Le savant auteur du _Voyage d'Anacharsis_ n'est point de cet avis. Il dit, _chap._ 75, que ce philosophe n'attachait aucun mérite à l'abstinence des fèves, et même qu'il en faisait usage dans ses repas, mais que ses disciples condamnèrent ce légume, parce qu'il produit des flatuosités et autres effets nuisibles à la santé. Leur opinion, conforme à celle des plus grands médecins, a prévalu, et ils en firent une loi au nom de leur maître.

L'école de Salerne dit:

Manducare fabam timeas, facit illa podagram.

Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; c'est, dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans les affaires du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix avec les fèves pour l'élection des magistrats.

D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est la cause de leur proscription.

Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, nuisent aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas faire grand honneur au célèbre orateur.]

»Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre raisons: 1º cet animal est sous la protection de Jupiter; 2º la couleur blanche est le symbole des bonnes choses; 3º le coq est consacré à la lune; 4º il annonce les heures.

»Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des animaux; les œufs, les ovipares sont également défendus; il en est de même de la mauve et de la mûre.

»Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou crud ou cuit, telle doit être la nourriture du sage.

»Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»

Etc., etc., etc., etc.

Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les maigres préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux absorbé dans les plus hautes spéculations de la philosophie. Il est vrai qu'on assure que ce sublime génie a été, comme beaucoup d'hommes célèbres, nourri, tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute par la faveur des Dieux[71]; il n'a eu pour nourrice, dit-on, qu'un peuplier qui lui a prodigué un suc distillant en guise de lait. C'est sans doute à cette frugale nourriture qu'il faut attribuer son goût pour la sobriété et la bizarre sévérité de ses préceptes culinaires. En vérité, l'imagination des Grecs était féconde en folles sornettes.

[Note 71: Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel, on compte:

Le roi HABIS, qui a été nourri par une biche; CYRUS, qui l'a été par une chienne; SÉMIRAMIS, par des colombes; MIDAS, par des fourmis; HIÉRON et PLATON, par des abeilles; PÉLIAS, par une jument; ATALANTE, par une ourse; ESCULAPE, par une chèvre; RÉMUS et ROMULUS, par une louve. ]

Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements marqués au coin d'une certaine singularité dans ce qui nous reste de Pythagore, mais il faut se borner; nous nous reprocherions cependant de ne pas dire un mot de la métempsycose[72], singulière idée qu'il a mise à la mode, de son temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait que le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de cette machine immense était l'Ether, et que de cette ame créatrice sortaient toutes les ames particulières. Mais celles-ci erraient long-temps dans les airs, cherchant des corps auxquels elles pussent s'attacher, et prenant au hasard les premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient bien plus pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose ou transmigration des ames. Aussi notre sage se vantait-il de se rappeler par quels corps son ame avait passé avant d'arriver à celui qui s'appelait alors Pythagore. Sa mémoire ne remontait guère qu'à environ l'an 35 avant le siége de Troie, qui a commencé l'an 1218 avant J.-C. A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il fut Euphorbe, le même qui, au siége de Troie, fut blessé par Ménélas. Du corps d'Euphorbe, il passa dans celui d'Hermotime, ce singulier personnage dont l'ame se séparait de temps en temps de son corps, qu'elle laissait à demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des pays fort éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa dans celui d'un pêcheur dont il ne cite pas le nom. Enfin elle arriva dans le corps qu'il avait au moment où il débitait ces rêveries, qu'Horace, _épit._ 1re, _liv._ II, a bien raison d'appeler _somnia pythagorea_. Il était tellement préoccupé et persuadé de la vérité de son système de transmigration, que passant un jour dans la rue près d'un homme maltraitant outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables: «Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus; c'est l'ame infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à sa voix.»

[Note 72: Ce mot vient du grec _méta_, qui marque changement, d'_én_, en, et de _psuché_, ame; c'est-à-dire passage de l'ame, d'un corps dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris des anciens brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan et de la Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru les régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.]

On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos vers l'an 585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme Théano, puis par Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat de Gades, etc.; mais il ne reste rien de ces différentes biographies. Nous ne possédons que celle qu'a donnée Diogène-Laërce, qui n'inspire pas grande confiance, et celles de Porphyre et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage, ayant voulu rapporter à notre philosophe l'origine de leur secte. On regarde cependant comme certain que Pythagore a beaucoup voyagé; il a parcouru la Grèce et est allé chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est là qu'il s'est instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait prisonnier par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand commerce avec les mages, les Chaldéens, et même, ajoute-t-on, avec Ezéchiel. A son retour dans sa patrie, l'ayant trouvée opprimée par un tyran, il alla s'établir à Crotone dans la Grande Grèce (Crotone était située dans la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y enseigna publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes gens, aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux femmes. Il y fonda un institut célèbre; son but, en l'établissant, paraît avoir été de former une espèce d'ordre, de communauté ou de congrégation, qui pût être dépositaire des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un régime sévère et distribués en différentes classes. Aucun vœu n'était exigé d'eux; mais s'il arrivait qu'un se retirât, aussitôt ses frères lui dressaient un cénotaphe comme étant mort à la perfection. Quoique son institut ait produit de très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine de la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe vit la fin de son institution. Pendant son long séjour à Crotone, il avait épousé Théano qui lui donna deux fils et plusieurs filles, et qui présida son école après sa mort dont la date est aussi incertaine que celle de sa naissance. Les uns le font mourir à 80 ans, et les autres à 104 ans, victime de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des Crotoniates.

On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame et de l'esprit une prestance imposante; une espèce de majesté empreinte sur son front et dans ses manières, l'austérité de sa vie, sa frugalité, son costume même composé d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait en foule autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa _Bibliothèque orientale_, d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait beaucoup, et que jamais on ne l'avait vu ni rire, ni pleurer, avant adopté pour devise: _Khaif la jedoum scherir la jedoum_, «Ni le bien ni le mal n'ont pas longue durée.» Alors il regardait comme indigne d'un vrai philosophe de paraître affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par des démonstrations extérieures.

Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son _Histoire des philosophes de toutes les sectes_, en anglais, Londres, 1687, _in-fol._, et en latin, _Lipsiæ_, 1711, _2 vol. in-4º_), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine; d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils avancent que notre philosophe, juif d'origine, a été longtemps au Mont-Carmel, qu'il y a reçu l'éducation des Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet Ordre à Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la _Vie du R. P. Pythagore_, Carme, dans l'ouvrage intitulé _Ordres monastiques_, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, _5 vol. in-12_, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du R. P. Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R. P. Numa, second roi de Rome, du R. P. Daniel, etc., tous religieux carmes.)

Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant, mort en 1712, auteur de plusieurs dissertations assez singulières, a eu la bonhomie d'en consacrer une à cette question: _Utrum Pythagoras judæus fuerit, an monacus carmelita?_

Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les ouvrages que l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion la plus juste et la plus accréditée à cet égard est celle qui soutient qu'il n'a rien laissé par écrit. C'est l'avis de S. Augustin qui, dans son _De consensu evangelist._, lib. I, cap. VII, dit: _Pythagoras, quo in illa contemplativâ virtute nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum de se, sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur._ Cependant quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint Augustin, lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai, ne sont plus connus que par leurs titres. On en compte jusqu'à douze ainsi désignés:

1º Un _Livre du monde en général_, dans lequel il expliquait la fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste machine.

2º Un _Livre des cieux_, où il prouvait que le soleil, la lune et les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient autant de mondes habités par des créatures intelligentes.

3º Un _calcul astronomique_, dans lequel il marquait exactement la distance de chaque planète à la terre: celle de la lune était de 126,000 stades; celle du soleil de 252,000; et de la terre aux signes du zodiaque, il comptait 378,000 stades. (Le stade équivaut à environ 189 de nos mètres.)