Le livre des singularités

Part 8

Chapter 83,611 wordsPublic domain

En 71, SPARTACUS, gladiateur, puis célèbre par les victoires qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des esclaves révoltés qu'il commandait, finit par succomber à la bataille du Silare où il tomba percé de coups sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés. Avant le combat, il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant que s'il était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que s'il était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu très-redoutable aux Romains par les victoires qu'il avait d'abord remportées sur les deux préteurs Vatinius Glaber et P. Valerius, et ensuite sur les deux consuls Gellius et Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe, désespérait de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du Silare une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la guerre des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un grand courage, mais à l'héroïsme il joignait la férocité.

* * * * *

En 55, SELEUCUS, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince de la race des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte et la main de Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de cette princesse, à cause de ses inclinations basses et de son excessive passion pour l'argent. C'est lui qui s'empressa de faire mettre le corps d'Alexandre dans un cercueil de verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait reposé jusqu'alors.

* * * * *

En 52, Mort de SCAURUS, si connu par le luxe incroyable des jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu une vie assez orageuse; accusé de concussion et de vexations, il fut défendu par Cicéron dans une des causes les plus éclatantes qu'ait plaidées cet orateur; aussi Scaurus fut-il absous quoiqu'il ne le méritât guère; mais par la suite, accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an 700 de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il était fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat.

* * * * *

En 43, SEIUS (_Cnæus_), sénateur romain, fut mis à mort par l'ordre de Marc-Antoine.

Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval qui était d'une force et d'une beauté si extraordinaires qu'on le disait de la race des fameux chevaux de Diomède, qui furent tués par Hercule; mais une singulière fatalité fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il a appartenu, depuis Seius, sont morts également de mort tragique: Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres civiles; Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par un esclave; et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se tua après la bataille d'Actium; aussi par la suite le nom de ce cheval, _equus Seianus_, passa en proverbe pour désigner ceux qui étaient en butte aux coups de la fortune et qui finissaient malheureusement: «_Il a_, disait-on, _le cheval de Seius._»

DEPUIS JÉSUS-CHRIST.

L'an 31, SEJANUS (Ælius), ministre et favori de Tibère, est étranglé par ordre de son maître.

* * * * *

En 43, ABIA, roi d'Arabie, étant entré dans une conspiration contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment où l'on allait le faire prisonnier.

* * * * *

En 68, NÉRON (L. Domitius), ce monstre couronné, souillé de tous les vices et de tous les crimes, se poignarde pour échapper au supplice de la roche Tarpéienne.

* * * * *

En 79, SABINUS, prince gaulois, caché si long-temps dans les environs de Langres, nourri par les soins de sa digne Eponine, au fond d'une caverne, est condamné à mort et exécuté par ordre de Vespasien, pour s'être fait proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant, dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur.

* * * * *

En 211, SEPTIMIUS SEVERUS, empereur, cruel persécuteur des chrétiens, après avoir échappé aux poignards de Caracalla, est réduit à se faire mourir. Une indigestion fut l'instrument de mort qu'il préféra.

* * * * *

En 255, SEVERUS (_Alexander_), empereur, successeur d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six ans, par ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de ses faveurs, avait excités à la révolte.

* * * * *

En 257, le pape ETIENNE (STEPHANUS), élu en mars 253, reçut la couronne du martyre sous Valérien.

* * * * *

En 258, SEXTUS II, successeur d'Etienne, eut également la palme du martyre sous le même empereur. Cette persécution est la huitième; elle dura quarante-deux mois.

* * * * *

En 507, l'empereur SEVERUS (Flavius Valerius) périt de mort violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé selon les uns; d'autres prétendent qu'on lui permit de s'ouvrir les veines.

* * * * *

En 453, ATTILA, surnommé le _fléau de Dieu_, mourut d'une hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses états.

* * * * *

En 584, CHILPÉRIC, digne époux de la cruelle Frédégonde, est assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle l'Hérode, le Néron de la France.

* * * * *

En 619, le patrice ELEUTHÈRE, exarque de Ravenne, ayant voulu se faire couronner empereur, est massacré par son armée sur la route de Ravenne à Rome.

* * * * *

En 673, CHILDÉRIC II, roi d'Austrasie, est assassiné, à l'âge de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait fait fouetter. La reine Blichilde, qui était enceinte, est également égorgée par ce Bodilon.

* * * * *

En 708, le pape SISINNIUS, mourut subitement le 18 janvier, après vingt jours de règne.

* * * * *

En 752, CHILDÉRIC III, est déposé, rasé et renfermé dans le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il mourut en 755. Il eut pour successeur Pepin-le-Bref, maire du palais de Neustrie et de Bourgogne depuis 741, de toute la monarchie en 747, et proclamé roi des Français dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742.

* * * * *

En 755, ABDALLA, le premier des Khalyfes Abbassides, fut tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un prince d'un grand courage, mais d'une cruauté plus grande encore. Ayant vaincu les Ommiades, plusieurs princes de cette maison vinrent se soumettre; se fiant à son serment, ils se rendent à un grand festin auquel il les invite; mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres qui servent de tables aux meurtriers. ABDALLA ne respecta pas même l'asile des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau des Ommiades, et le corps du Khalyfe Héchâm ayant été trouvé intact, il le fit mettre en croix, ensuite le fit brûler, et ses cendres furent jetées au vent.

* * * * *

En 824, EUGÈNE II, fut élu pape, mais son élection fut troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime, soutenu par la noblesse. Cela causa du trouble; il fut apaisé par l'empereur Lothaire qui vint à Rome. Pendant son séjour dans cette capitale, ce prince réclama plusieurs terres injustement confisquées au profit de l'Eglise, et en ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a occupé le trône pontifical que pendant trois ans; il est mort au mois d'août 827. On lui attribue l'établissement de l'épreuve par l'eau froide, dont le P. Mabillon a donné l'explication dans ses _Vet. Analect._, Parisiis, 1723, _in-fol._

* * * * *

En 897, le pape ETIENNE VI, qui pendant son court pontificat avait exercé de grandes violences, fut jeté dans une obscure prison, chargé de fers, puis étranglé. Il a régné à peine 14 mois.

* * * * *

En 911, SERGIUS III, pape de 904 à 911, ne parvint au Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses. Dès 898, à la mort de Théodore II, il avait eu une partie des suffrages des Romains; mais il fut obligé de fuir en Toscane où il resta caché jusqu'en 904, qu'il revint à Rome. Il y fut nommé en place de Christophe qu'il chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V, son prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical pendant sept ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement; mais le satirique Liutprand, suivi par Baronius, est le seul ancien qui l'accuse d'un commerce coupable avec la fameuse Marozie. (V. l'_Art de vérifier les Dates_, _in-8º_, tom. III, p. 315.)

* * * * *

En 981, OTTO II, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident, se rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin somptueux auquel il invite les grands seigneurs, les magistrats et les députés des villes d'Italie. A peine est-on à table, qu'une troupe de gens armés entre brusquement dans la salle, se jette sur ceux dont les noms sont inscrits sur une liste de proscription, les traîne dehors et les égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto meurt à Rome, empoisonné, dit-on, après avoir régné dix ans, et avoir commis beaucoup d'autres cruautés[54].

[Note 54: OTTO, son père, dit le Grand, qui a régné de 936 à 973, était très-sévère, mais pas aussi cruel que son fils. Les Romains ayant enfermé le pape Jean XIII au château Saint-Ange, puis l'ayant chassé de Rome, Otto le fit réintégrer, et condamna à diverses peines et supplices ceux qui avaient pris part à cette révolte. On fit grâce de la vie au Préfet de Rome nommé Pierre; mais la punition ignominieuse qu'on lui infligea ne fut-elle pas pire que la mort? On commença par lui couper la barbe, objet de grande vénération dans ce temps; puis on le pendit par les cheveux au cheval de la statue de Constantin; ensuite on le mit à rebours sur un âne; on lui attacha une outre sur la tête, puis deux autres aux cuisses; et, dans cet état, on le promena par la ville, le frappant de verges et l'exposant à toutes les railleries et à toutes les insultes de la populace; enfin on le jeta dans une prison obscure d'où il ne sortit, après un long séjour, que pour être banni loin de Rome.

Cet empereur Otto ne jurait que par sa barbe dont il prenait le plus grand soin et qui lui descendait jusqu'à la ceinture.

C'est sous son règne que l'on infligeait différentes peines singulières suivant la diversité des états. Le _Harnescar_ était la punition de la haute noblesse; elle consistait à porter un chien sur les épaules l'espace d'une ou deux lieues; la petite noblesse était condamnée à porter une selle de cheval; le clergé, un gros missel; et la bourgeoisie une charrue, mais toujours à pareille distance. Ces détails ne me sont parvenus qu'après la publication de _La Selle chevalière_, Dijon, 1836, _in-8º_.]

En 1071, EUDOXIE, impératrice d'Orient, fut réléguée par Jean Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours vers 1097. C'était une femme savante; elle fit une espèce de dictionnaire intitulé _Ionia seu Violarium_, que M. Dansse de Villoison a publié avec des notes et des dissertations curieuses, dans le premier volume de ses _Anecdota græca_, Venetiis, 1781, _2 vol. in-4º_. Ce traité d'Eudoxie, relatif aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes, renferme tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme.

* * * * *

En 1147, le Pape EUGÈNE III, élève de S. Bernard, eut un pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de quitter Rome; il se retira en France, l'asile ordinaire des Papes et des Princes persécutés. Il séjourna à Cluny, à Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint au devant de lui; à Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun, etc.; enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet 1153.

* * * * *

En 1154, ROGER, premier roi de Sicile, mourut à l'âge de 58 ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie le fléau des guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et d'Occident qu'il avait provoqués.

* * * * *

En 1265, NAPOLÉON della Torre, se fit proclamer Seigneur de Milan. Après s'être déclaré contre les nobles et en avoir fait périr plusieurs, il fut fait prisonnier avec Mosca son fils, par l'archevêque Otto Visconti, en 1276; puis, dépouillé de son titre, il mourut en prison en 1283.

* * * * *

En 1439, EUGÈNE IV, élu pape le 3 mars 1431, fut déposé par le concile de Bâle, qui nomma en sa place Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne vit point la fin de ce schisme et mourut le 23 février 1447, après un pontificat fort orageux.

* * * * *

Vers 1570, mourut SARTORIUS, savant Hollandais, né à Amsterdam vers le commencement du XVIe siècle; il possédait et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque. Ses opinions religieuses lui attirèrent des persécutions; il embrassa la Réforme vers 1558 et devint ministre évangélique à Delft et à Noordwick: il passe pour un des premiers restaurateurs de la langue hollandaise. Il s'est fait à lui-même cette épitaphe:

Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum Cui primum tellus Amsterodama dedit. Ingenium colui variè, docuique juventam Omnigenas artes, quippe triglottos eram. Sed postquam virtus, duris exercita fatis, Destituit corpus, spiritus astra tenet.

Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais son nom de famille était Jean Schneider. Hadrien Junius a dit de lui qu'il était sorti plus de savants de son école que de héros du cheval de Troie.

* * * * *

En 1590, le Pape SIXTUS V (Sixte-Quint) mourut très-peu regretté des Romains à cause de son excessive sévérité qui allait parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts dont il accablait le peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se vengea en brisant la statue qu'on lui avait érigée de son vivant; et le sénat décréta qu'il ne serait plus érigé de statues à aucun pape durant sa vie.

* * * * *

En 1704, STANISLAS Leczinski est élu roi de Pologne, en place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des troubles qui agitèrent le royaume, et du rétablissement de Frédéric-Auguste, STANISLAS fut obligé de fuir et de quitter ses Etats en 1710. Elu une seconde fois en 1733, il abdiqua trois ans après, en 1736, et se retira en France au mois de juin de la même année. Il fut reconnu duc de Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique, Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska avait été mariée à Louis XV le 15 août 1725. STANISLAS périt à Nancy par accident, (le feu ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février 1766. Il était âgé de 83 ans.

* * * * *

En 1820, LOUVEL (Louis-Pierre), employé dans les écuries du Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry, âgé de 42 ans, à dix heures du soir, le 13 février, à la porte de l'opéra, à Paris. Le prince ne survit que quelques heures à sa blessure, malgré les soins empressés du célèbre Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même année 1820, et il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37 ans.

* * * * *

En 1821, NAPOLÉON Bonaparte, empereur des Français, après un règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du 18 mai 1804 au 11 avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène, le 5 mai. Il a vécu 51 ans 8 mois et 20 jours.

* * * * *

En 1832, NAPOLÉON Bonaparte (François-Charles-Joseph), né de l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1810, meurt à Schœnbrun le 22 juillet 1832.

VIII.

DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE.

Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de ces sortes de mots; nous nous contenterons pour le moment d'en exposer trois, puisés l'un dans la langue latine, le second dans la langue française, et le troisième dans la langue grecque. Tous les trois présentent une particularité assez remarquable.

Par exemple, le mot latin _AMORE_, (ablatif du substantif _AMOR_, qui signifie _amour_[55], _amitié_), si vous le privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera quatre mots différents exprimant tous les caractères du véritable attachement:

[Note 55: Les Anciens connaissaient ou plutôt désignaient cinq degrés par lesquels passe ordinairement l'amour depuis sa naissance jusqu'à l'accomplissement de ses vœux, qu'on pourrait peut-être appeler son tombeau. Ces cinq degrés sont: 1º _visus_, 2º _colloquium_, 3º _tactus_, 4º _connubium_, 5º _concubitus_.

Un poète les a compris dans ces deux vers léonins qui renferment de plus un petit avertissement.

Visus et alloquium, tactus, post oscula factum. Ni fugias tactus, vix evitabitur actus.

Il a fallu trois vers à un autre poète pour rendre la même pensée, en changeant quelques mots:

Post visum risus, post risum venit ad usum: Post usum tactus, post tactum venit ad actum: Post actum fructus; post fructum pœnitet acti. ]

AMORE MORE ORE RE

En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent

1º _AMORE_, par l'union des sentiments;

2º _MORE_, par la conformité des habitudes, le plaisir d'être ensemble;

3º _ORE_, par des protestations d'attachement, des discours agréables;

4º _RE_, par les effets, c'est-à-dire par les services que l'on se rend mutuellement.

* * * * *

Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière que le précédent, renferme ce qui caractérise l'ambitieux dans ses désirs:

SAVOIR AVOIR VOIR OIR OR

N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout SAVOIR, tout AVOIR, tout VOIR, tout OIR (vieux mot français qui signifie _entendre_), et posséder la richesse désignée par l'or.

* * * * *

Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON. M. de Roquefort me le fournit dans son _Dictionnaire étymologique de la langue française_. Paris, 1829, 2 vol. _in-8º_, tom. II, p. 121.

«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant sur le mot NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé de deux mots grecs qui signifient _Lion du désert_[56]. Ce même mot, ingénieusement combiné, présente une phrase qui offre une singulière analogie avec le caractère de cet homme extraordinaire:

[Note 56: Nous avons trouvé dans un journal du 25 juin 1838, un article qui coïncide avec ces mots _le Lion du désert_: cet article est ainsi conçu: «Bonaparte disait que le désert avait toujours eu pour lui un attrait particulier, et qu'il ne l'avait jamais traversé sans une certaine émotion. On n'en voyait point les bornes, il n'avait ni commencement ni fin; c'était l'image de l'immensité, un océan de pied ferme. Ce spectacle plaisait à son imagination, et il aimait à faire observer que _Napoléon_ veut dire _le lion du désert_.»]

1 NAPOLÉON 6 APOLÉON 7 POLÉON 3 OLÉON 4 LÉON 5 ÉON 2 ON

»En enlevant successivement la première lettre de ce mot et ensuite celle de chaque mot restant, on forme six mots grecs dont la traduction littérale, dans l'ordre des Nos désignés, est:

»_Napoléon_, _ôn o leôn leôn eon_, _apoleôn poleon_; Ναπολεον, ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie: Napoléon, étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»

IX.

DES SIGLES.

On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies d'un point, et disposées soit isolément, soit avec d'autres, présentent un sens lorsqu'on sait ou que l'on devine les mots dont elles sont les initiales. Nous allons donner différents exemples de sigles dont la signification n'est pas familière à tout le monde.

CROIX DE SAINT BENOIT, VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS.

Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, de sigles ou lettres initiales indiquant chacune un mot, a souvent embarrassé les amateurs curieux de deviner la signification de ces mots et le sens attaché à leur série si bizarrement disposée. C'est ce qui a fait appeler très-improprement cette espèce de médaille, la CROIX DES SORCIERS, par des gens qui ne l'étaient guère, par ces esprits faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents, trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient pas. L'explication que nous allons donner de ces lettres, prouvera combien on était dans l'erreur en attribuant à l'esprit malin ce qui lui était diamétralement opposé.

Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres insérées dans la partie circulaire de cette pièce; chaque groupe de lettres doit être interprété ainsi qu'il suit:

IHS.--JESUS HOMINUM SALVATOR.; VRS.--VADE RETRÒ SATANA; NSMV.--NUNQUAM SUADEAS MIHI VANA; SMQL.--SUNT MALA QUÆ LIBAS; IVB.--IPSE VENENA BIBAS[57].

[Note 57: Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre dernières lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au commencement du XIIIe siècle. Le Diable avait fourni des fonds à l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame, marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant, ce Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda pardon à Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir, survint en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et l'exorcisa en prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent:

_Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana, Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas._ Retire-toi, Satan, cesse de me tenter, Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter.

Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant M. Théod. Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses curieux almanachs de Sens, année 1837, p. 184-188.]

Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres placées verticalement sur la tige présentent le sens suivant.

CSSML.--CRUX SACRA SIS MIHI LUX.

Celles qui sont sur les croisillons signifient:

NDSMD.--NUNQUAM DÆMON SIS MIHI DUX.

Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se rendent ainsi:

CSPB.--CHRISTUS SIT PERPETUÒ BENEDICTUS!

Telle est l'interprétation des lettres composant la croix de Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a rien ni de sorcier, ni de diabolique, pas même de poétique, quoiqu'on y trouve la forme de quelques mauvais vers léonins.[58]

[Note 58: Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans explication, dans les _Epistolæ itinerariæ_, de Bruckman, _Wolfenbutel_, 1742, 1749 et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4º, avec beaucoup de fig. dont quelques-unes sont singulières. Deux autres croix plus riches et plus grandes y sont encore gravées. Voy. CENTURIA III. _Epist. itin._ 47, p. 548, _tab._ XIV, _tab._ XVI et _tab._ XV.]

Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, qui sont rendues par JESUS HOMINUM SALVATOR, ont encore une autre interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le monogramme suivant:

† IHS V

Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum de Constantin, et qui signifiait IN HOC SIGNO VINCES. «Vous vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction latine de la véritable inscription du labarum; car dans le prodige qui arriva sous Constantin allant combattre Maxence l'an 311, ce prince vit dans les airs une croix avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois vainqueur par ce signe.

DU MOT _SALIGIA_,

OU

SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Ce mot créé dans le XVIe siècle, est composé des initiales des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine, archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:

Ut tibi sit vita, semper SALIGIA vita.

Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son _Jardin de plaisir et récréation spirituelle_, Paris, 1602, in-8º, dit, p. 401, que «sept diables sont députés pour présider à chacun péché mortel.» On en va voir le nom dans le petit tableau suivant, où chaque lettre du mot SALIGIA se trouve être l'initiale d'un péché capital: