Le livre des singularités

Part 7

Chapter 73,959 wordsPublic domain

Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M. Leber, nº 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé: «Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par le docteur des MOUSCHILIENCANTAMIERLIORODIFICQUES, _Paris, Jacques Dugast_, 1634, _in-8º_.» Ce volume, dit M. Leber, a pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.

Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur PARAFARAGARAMUS, que l'un des continuateurs de Cervantes a introduit dans sa _Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la Manche_; Francfort, 1750, 6 vol. pet. _in-12_, jolie édition.

Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé, Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa façon, intitulée la _Messe en françois expliquée_; Genève, 1610, _in-8º_, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant avec autant de goût que de génie, ARTONECROLIPSANICONOLATRIE; ce qui signifie à peu près, _idolâtrie de pain, de morts, de reliques et d'images_; charmante expression marquée au coin de la tolérance de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible _artonecrolipsaniconolâtre_.

Que dirons-nous des beaux noms d'ALETHINOSGRAPHE-DE-CLEARÉTIMALÉE, et de GRAPHEXECHON-DE-PISTRARISTE, qui se lisent au bas du frontispice de la première édition des _Mémoires_ de Maximilien de Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château de Sully (en Orléanais), sous la rubrique _d'Amstelredam_[46]. Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître; car ALETHINOSGRAPHE-DE-CLÉARÉTIMALÉE signifie à peu près: _véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et l'étude_; et GRAPHEXECHON-DE-PISTARISTE peut se rendre par _excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure_. Ces louanges sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées.

[Note 46: Voici le titre exact et complet de cette édition:

Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, le Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet de ses Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples françois. _A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de Cléarétimalée, et chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne des trois vertus_ (foi, espérance, charité), _couronnées d'amaranthe_, (1638), _2 vol. in-fol._

C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, dans notre _Histoire des imprimeries clandestines, particulières et secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France_; 1 vol. _in-8º_ sous presse.]

Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris, la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de BICOMONOLOFALATI, dans la publication de ses charmants _Colifichets poétiques_; à la Chine (Paris), 1741, _in-12_? L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton.

Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre: MISOPHILANTHROPOPANUTOPIES, _Paris_, 1833, _in-18_. C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle.

Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation de _Gilles, chirurgien anglais_, comédie parade en un acte, de M. WESTICPETZEERDENSTAFFLITLEFGRAFFLTTE, Baronnet de la Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.»

* * * * *

Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot PEINTHÉPHILADELMIRÉZIDARNÉZULMÉZIDORE.

Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde. Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot. L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là, seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot, _Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_. Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames.

[Note 47: Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on dit _Homme de lettres_, pourquoi ne dirait-on pas _Dame de lettres_? Il serait peut-être plus régulier de dire _Femme de lettres_; mais _Dame_ est plus noble et plus conforme à l'urbanité française, et Mme de Genlis était très-susceptible en fait d'étiquette et de politesse. Il est certain que personne n'a plus de droits par ses talents au titre de _Dame de lettres_ que Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, quoique son petit bagage littéraire ne monte qu'à 132 vol. tant _in-8º_ qu'_in-12_ et _in-18_.]

[Note 48: V. _les Souvenirs de Félicie L._ 2e édition, Paris, 1806, _in-12_, p. 275.]

[Note 49: Chose extrêmement facile pour une femme en colère.]

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M. Charles Nodier, dans son intéressant _Examen critique des Dictionnaires de la langue française_; Paris, 1829, _in-8º_, a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils sont du Curé de Meudon.

«_Inconstitutionnalité_, dit-il, et pourquoi pas TRANSSUBSTANTIATIONNALITÉ qui a l'avantage de faire à lui seul un vers de dix syllabes?--_Inconstitutionnalité_ est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.--Ne croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait _Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_ l'œil, et qui était en outre _esperruquancluzelubelouzerirelu_ du talon[50]?»

[Note 50: RABELAIS, Paris, Desoer, 1820, _3 vol. in-18_, _fig._ Voy. liv. IV, chap. 15, tom. II, p. 56.]

Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante et fort piquante, sous le titre de _Recherches sur les causes de l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette maladie, etc. Trad. de l'allemand par_ KLEINGORLOFFENBACH _de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur de stercologie à l'université de Neuwied_. In-8º de 16 p., fig.[51].--Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur homœopathe essaya de donner à la malade un grain de _noix vomique_ à la _décillionième dilution_, combiné avec un scrupule de _brugine_ et _d'amphigène_, qu'on n'avait encore osé administrer que dans les maladies _bléphariques et dans les cas_ d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil crevé, d'après le grand principe: _similia similibus curantur_[52].

[Note 51: Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres, de la libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de la Société des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]

[Note 52: Cela me rappelle une plaisanterie faite sur _l'origine et le nom de_ ROBERT MACAIRE, cet homme allégorique, ce mythe, cet être fantastique qui, avec son compère BERTRAND, a si bien turlupiné tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat, médecin, avoué, auteur, propriétaire, agent de change, industriel, banquier, gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à tous les charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions pour rendre incombustible toute espèce de bois, y compris le bois de chauffage, etc., etc., etc.]

VI.

HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION LILIPUTIENNE.

Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer, affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension. Voyons.

Mon cher,

C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas.

Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi un grand, brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. Il me fait part d'un fait qui lui tient au cœur, et que je vous rends tel qu'il me l'a dit: «Un jour, je vis sous un tas de vieux fers, me dit-il, un grand dard de bois d'if, à six rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. Je le vois, je le tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, et puis je m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs, mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a pris deux ou trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car sans lui un gros loup, les yeux en feu, le nez en l'air, eût pu.... Oui, il m'eût mis tout en sang, et qui sait si, plus fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.

»Tel est le fait tout au long:

»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort long; c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du bourg de Saint... Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps sec et le grand chaud qu'il a fait tout le jour, je me suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain tout près d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de moi, un grand loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne me fait pas peur. Je sors de l'eau, et, crac, d'un tour de main, je me vêts, et je cours à lui à grands pas, mon dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et joint le son de mon cor à ces mots, que mon loup me voit, fuit et se met dans les blés. La peur qu'il a fait qu'il ne voit pas un gros tronc, à fleur du sol, qui le fait choir au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au fond de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. Je mets mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, puis je fonds sur lui, et je le prends par le cou, par le poil, par les reins, par tous les bouts; et, tout grand, tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur le sol, puis du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit au cœur, je le mets sur le champ à mort.

»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, je sors du trou, je le mets sur mon dos, je vais au bourg, et je le fais voir à tous ceux qui sont là. Le bruit en court dans tous les lieux qui ne sont pas loin du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on, c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est bien un loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et l'on me met dans la main des sous, des dix sous, des vingt sous; et dans mon sac, du lard, du bœuf, du veau, du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel et bon gain, tant on est sûr qu'un loup de moins sur le sol d'un bourg fait plus de bien, qu'un rat de plus dans un champ de bled n'y fait de mal.

»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des daims et des cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas bien, un vrai tour de chien. Ils ont mis un des leurs au guet dans l'un des coins du bois, pour voir si c'est bien un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un cerf ou un daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop clair, car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un daim? et il me dit d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois que c'est un daim.--Un daim! es-tu fou? Tu ne vois pas que c'est un loup?--Non, je te dis; c'est un daim; rends-le, ou je te....--Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, son nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout d'un daim.--Ça n'est pas vrai; je te dis que c'est un daim: je n'ai qu'un œil, mais il est bon.

»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort doux, je fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près du bois, que ce qu'il dit est faux; que c'est un loup et que ce n'est pas plus un daim qu'un rat ou un cerf. Je le lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, il le prend, il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa fin. Point du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt qu'un vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand coup de poing, il me rompt six dents et me met tout en sang. Moi, qui ne suis pas mou, je prends mon cœur de lion, je mets à bas mon cor et mon dard, puis à coups de pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le tiens par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je lui mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un bœuf qu'on met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent fort bien les coups et fait à son tour plus fort que n'a fui le loup. Dans sa peur, il fait de grands cris, et se plaint à tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu plus de cent coups sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur tout le corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un loup pour un daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas qu'un daim a un bois au front et que le loup n'en a pas; puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton tour; oui, c'est bien fait et très bien fait.

«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les torts sont de lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent et peu sûr; il y prend deux grands brocs d'un bon vin blanc, clair, vif et fort; il les boit à longs traits, puis se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, est-il mort? c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»

J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous tes yeux le fait de mon duc, de mon loup, de mon fou; c'est, je crois, tout ce que tu veux de moi.

Je suis tout à toi, _Jean-Pic-Roch-Luc-Paul_ SYNALLAGMATIMONOSYLLABOBIOGRAPHUS.

VII.

DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES

DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE.

L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements; celui qui fait l'objet de cet article est du nombre. On a remarqué que la plupart des personnages vraiment historiques, dont le nom commence et finit par la même lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une fin tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns de ces noms que nous avons réunis comme preuve de cette observation.

AVANT JÉSUS-CHRIST.

Vers l'an 1670, SÉMIRAMIS, Assyrienne, après un règne de quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses qu'historiques, est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans le tombeau de Ninus son mari. D'autres prétendent qu'un beau jour elle se déroba à la vue des hommes dans l'espoir de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en effet, après sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la forme d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de droit à figurer dans notre liste.

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L'an 626, SARACUS, roi de Ninive, est tué au siége de cette ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce même Nabopolassar qui, général des armées de Saracus, alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté contre lui, et emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire que Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor de l'Ecriture Sainte), s'était rendu méprisable aux yeux de ses sujets par sa mollesse et le peu de soin qu'il prenait de son empire.

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En 524, SMERDIS, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le trône après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de cet assassinat. Cambyse survécut très-peu de temps à ce crime, car il mourut en 523 d'une blessure qu'il se fit à la cuisse avec son épée en montant à cheval[53]. Il laissa la réputation d'un tyran furieux; il avait tué, d'un coup de pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et qui était enceinte.

[Note 53: C'est lui qui, portant la guerre en Egypte, et ne pouvant s'en ouvrir l'entrée qu'en se rendant maître de Peluse, plaça pendant l'assaut, au premier rang, des chats, des chiens et d'autres animaux que les Egyptiens révéraient comme sacrés. Les assiégés n'osant tirer sur leurs dieux, ce stratagème ouvrit la porte de la ville aux assiégeants. C'est encore ce prince qui, arrivant à Memphis, fit massacrer tous les prêtres du dieu Apis, et tua lui-même d'un coup de poignard le dieu, qui, comme on le sait, était un superbe bœuf, dont sans doute l'excellent filet fut le régal de l'impie apiscide.]

Aussitôt après l'assassinat de SMERDIS, parut un faussaire, qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa le peuple, et s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse était encore en Egypte. Celui-ci pressa son retour pour punir l'usurpateur, mais il mourut dans l'intervalle. Le faux SMERDIS n'y gagna pas beaucoup; car ayant été reconnu par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa Cour dans le huitième mois de son usurpation.

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Vers 479, SCOPAS, célèbre athlète grec, avait été vainqueur au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide pour que celui-ci célébrât cette victoire dans une pièce de vers. La pièce terminée, Scopas ne voulut plus payer que la moitié du prix convenu, et renvoya pour l'autre moitié aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux, qui, ayant été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on, bientôt sa récompense. L'athlète donna un grand festin auquel assistait Simonide. Comme on était à table, un esclave vint avertir le poète que deux hommes couverts de poussière le demandaient à la porte. Simonide sort, et à peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule, et ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives. On ne faisait aucun doute en Grèce que les deux voyageurs ne fussent Castor et Pollux. Aussi le surnom de favori des Dieux resta à Simonide.

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L'an 285, SELEUCUS, l'un des successeurs d'Alexandre, et premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard que Ceraunus, qui l'accompagnait, lui donna dans le dos. Il était âgé de 63 ans et en avait régné 32.

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En 225, SELEUCUS II, dit Callinicus, roi de Séleucie, mourut prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de cheval, après 21 ans de règne.

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En 223, SELEUCUS III, dit Ceraunus, fils du précédent, troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers officiers, dans la troisième année de son règne.

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En 196, SCOPAS, d'abord général des Etoliens, puis des troupes de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira contre ce prince et fut condamné au dernier supplice avec tous ses complices.

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En 176, SELEUCUS IV, dit Philopator, mourut aussi empoisonné par Héliodore, après avoir régné onze ans.

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En 93, SELEUCUS, dit Nicator, également roi de Séleucie, meurt à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa maison par les habitants soulevés contre lui. Son règne a été de peu de durée, sept mois en tout.

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