Part 6
On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre.
Dans la même langue, le mot un _baiser_ s'écrit ainsi: TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe _tennamiqui_, embrasser, et de deux particules ajoutées.
Chez les Hurons, _grand étonnement_ se rend par KIATONNETCHONTANTESCANYATI.
Les mots _dents gâtées_ se rendent par: TESQUACHAHOUINDI;
Et _dents laides_ par: TÉCHOUASCAHOUINI.
La _guerre_ est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY;
Et _viens-tu de la guerre?_ par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ?
Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le _Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard, récollet_; Paris, 1632, _in-8º_ de 72 pag., qui nous les a fournies.
Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce qui signifie littéralement _liqueur faite avec du jus de raisin fermenté_. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses composés, rendue en français, en compte 37[44].
[Note 44: Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots composés, dans son _Dictionary of the english language_; London, 1784, 2 vol. _in-fol._ Un Anglais assez plaisant a composé, dans un moment d'_humor_ (_de gaieté_), une lettre dans laquelle il a tourné en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux qu'il a combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que certains d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format _in_-4º d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains du docteur Maty.]
Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre _trois_ se rend chez eux par le mot PAETARRARORINCOUROAC, dont à peine ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le nombre _trois_ en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà.
En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression des nombres.
Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre _seize_ se rend par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement _dix_ et _six_.
Pour le nombre _vingt-six_, ils disent NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU;
Puis pour _trente-six_: NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45].
[Note 45: Ce serait une histoire assez curieuse que celle de l'arithmétique en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec les peuples civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les systèmes de numération existant jadis chez certains insulaires de la Malaisie ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel indien. Voici un abrégé du résultat de nos recherches.
Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut descendre plus bas. L'unité s'exprime par _naï_, et le nombre deux par _be_. Ainsi le mot _naï-be_ embrasse tous les termes de leur numération.
Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; mais, comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les Yaméos de l'Amérique méridionale.
L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé _ende_, l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. Le radical _quatre_ est désigné par le mot _woutou_; on en ignore la dérivation. On exprime le nombre _huit_ par deux fois _quatre_.
Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu dans la Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins civilisées de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot _lima_ signifie _cinq_ et en outre la _main_, sans doute parce que les cinq doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte _ende_, pour exprimer les nombres _six_, _sept_, on dit _cinq_ et _un_, _cinq_ et _deux_, etc.
Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq doigts.
Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient autrefois par six, puisque leur mot _ganap_ exprime à la fois le nombre _six_ et le mot _total_.
Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, comme dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a fait des progrès. Cependant l'expression _mille_ est la plus haute de la série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les Javanais. Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, on se serve vulgairement des expressions vicieuses de dix mille au lieu de cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. Il semblerait que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà de ces nombres. Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les Lampouns; le mot _laka_ exprime chez eux cent mille, au sens exact.]
Le mot _France_ s'exprime ainsi: MITTIGOUCHIOUEKENDALAKIANK; littéralement des _Français pays_.
Le mot _anglais_ se rend _par_ OUATSAKAMIKDACHIRINI.
Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.
Par exemple, le mot _respirer_ se dit ANASATOCHIMACPA;
Et le mot _vieillir_, UTTOKARSUANGOPOCH.
On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une _Relation ou Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis, trad. de l'allemand d'Anderson_, (Par Rousselot de Surgy). _Paris, 1750, 2 vol. in-12._
III.
DE LA LANGUE MARIANNAISE.
Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des Larrons.
Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile; mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un seul et même objet. Prenons pour exemple le mot _Coco_, fruit du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe pendant toute la durée de son existence. Ainsi:
NIDJOUK ou NIOU signifie à la fois _cocotier_, l'arbre, ou _coco_, le fruit.
FAHA, c'est le coco sur le point de germer.
TEHÉHOK, le coco qui commence à germer.
HAÏGOUI, le coco dont les feuilles commencent à pousser.
APLOUK, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas encore de crême.
MANHA, le coco tendre et doux.
DADIK, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le degré de maturité.
MASSON, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans être cependant tout-à-fait mûr.
KANOUON, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première enveloppe.
MATOPANG, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait n'est pas doux.
GAFO, coco entièrement mûr.
POUNTAN, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre.
NAGAO, coco entièrement desséché.
BANGBANG, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide.
BOUBOULOUNG, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à l'arbre.
TCHAOUTCHAOU, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand on l'agite.
BOULÉN, coco pourri intérieurement.
TCHOUHOUT, petit Coco.
BABA, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.
ETC. ETC. ETC.
Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le _Journal de la Morale chrétienne_.
«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes, dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier. Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit.
»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.
»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert, vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle, des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche.
»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, de mon message?--Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui vous fournira ce qu'il vous faut?--Oui sans doute, reprit l'Indien; avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles je fais ce papier.»
On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité rendraient inhabitables sans un pareil bienfait.
Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance; cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux, les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki, par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes différents qui signifient _je lave_. Ainsi l'un exprimera: _je me lave dans un fleuve_; l'autre: _je me lave la tête_; un troisième: _je me lave le visage_; un quatrième: _je lave le visage d'un autre_; ou bien, _je lave mes mains_; _je lave les mains d'un autre_; _je lave mes habits_; _je lave un vase_; _je lave un enfant_; _je lave de la viande_, etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse que cette synthèse obligée....» (_Voy. Histoire littéraire de la France_, par J. J. Ampère).
Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc., etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler richesse.
A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince SIDI-AHMET-BEN-MOHAMED-BEN-EL-HADJI-BOUZIO-EL-MOGRANI, petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment Calife de la Medjana, en Algérie. (_Journaux_ du 10 nov. 1838.)
Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de Djoujocarta dans l'île de Java. Les _journaux_ du 12 septembre 1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta (_sic_), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle HAMANKOEBOEWONOSENOPAITINGALGONGABGURRACHMANSAYDINPANOTAGOMODE, Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre pour être écrit correctement.
Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique nommée l'ARISTOLOCHIOCORDIFLORA; elle présente un diamètre de seize pouces.
Si une autre fleur du même continent, la _Raflesia_, cède en longueur nominale à l'_Aristolochiocordiflora_, elle l'emporte sur elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.
IV.
DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE.
Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs habitants, quelques expressions européennes également remarquables par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire, laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande. Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le _second ramoneur des cheminées de la Cour_, sont ainsi exprimées: KAISERLICH-KOENIGLICH-HOFRAUCHFANGSKEHRMEISTERADJUNCT.
Le _contrôleur des magasins de suif de Vienne_ étale ainsi sa qualité: STADT-WIEN-UNSCHLITT-HANDLUNGS-AMTS-MANIPULANT, GEGENSPERRFUHRER UND OBERSCHMALZMEISTER.
Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la préface de son _Répertoire de Littérature ancienne, Paris_, 1808, _in-8º_, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres, auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs, les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux de messieurs les Autrichiens.
Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien, fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude, facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner une telle invention dans son traité de _Pogonotomie, ou l'art d'apprendre à se raser soi-même_. Paris, Dufour, 1769, _in-12_! Il l'eût placée à côté de celle de son _rasoir à rabot_, que lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis 1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa _Pogonologie, ou Histoire philosophique de la barbe_. Constantinople et Paris, Lejay, 1786, _in-12_. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de cette découverte.
V.
DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.
Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom de THESAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS, et un général, de celui de BOMBOMACHIDÈS-CLUNINSTARIDYSARCHIDÈS. C'est sans doute pour exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup, que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas recours à de semblables moyens, quoique son HEAUTONTIMORUMENOS fût déjà d'une certaine étendue.
Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant le sobriquet de MESSÉGYDORPOCHESTÈS, qui signifie tout simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider.
Tertullien a donné à Hercule le surnom de SCYTALOSAGITTIPELLIGER, pour embrasser dans un seul mot tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait ordinairement.
On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai, le nom de TESSARESCÆDÉCATITES. Ce mot, qui n'exprime que le nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: TESSARACONTADYOGRAMMATUM.
Passons aux modernes:
Le facétieux auteur des _Bigarrures_, Estienne Tabourot de Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces messieurs sous plusieurs désignations: c'est son _Cacasanga_ REYSTROSUYSSOLANSQUENETORUM _per magistrum J.-B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum germanum_; Paris, 1558, _in-12_. L'ouvrage entier est de Tabourot: il a encore paru sous le titre de _La Macaronée_ de S. D. T. (_Stephanus Taborotius divionensis_) imprimée à Lyon par Jacques Faure, 1550, (1588) _in-8º_. Lamonnoye fait observer que la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois ans. Elle doit être 1588.
Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare, qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les _Illustres Proverbes_ (de Fleury de Bellingen), _Paris_, 1655, in-12. Ce mot injurieux est ainsi conçu: TRAIFLAGOULAMEN; et le déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots: _franc normand, vrai traiflagoulamen_. Voulez-vous savoir ce que signifie le mot en question? décomposez-le: _trai_ est la première syllabe du mot traître; _fla_, la première du mot flatteur; _goula_ signifie goulu, gourmand; et _men_ veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui préféreront toujours la citation suivante extraite d'une _Revue_ anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série de nos noms et mots bizarres.