Part 31
»Alors toute ravie d'admiration, après un million d'extases, confessant haut et clair qu'il n'y a rien de pareil sous les deux pôles, tu diras à ce grand Roy: Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes délicieuses et quels vins précieux sont ceux que je gouste en ces tiens banquets! Quelle douce harmonie est celle que j'entends de tant de musiciens à neuf chœurs! O grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée éparse de toy et de ton royaume sur la terre...! (CHAP. XXVII.)
»Que plustost je perde tout que de perdre un tel Paradis, lieu si beau, lieu situé au premier et plus haut bout du monde, et par conséquent le plus noble et le plus excellent de tous les lieux qui sont en la nature, lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre palais, pour la cour de vos anges et pour la retraicte de nos ames, vos chères espouses. Fy donc du monde et de ses vanitez; adieu à toutes ses bombances; vive un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez et en délices! vive, en un mot, le lieu de la béatitude éternelle, à laquelle nous conduise enfin le Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! _Ainsi soit-il!_»
FIN.
Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les ADDITIONS suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de droit à reprendre leur place aux pages indiquées.
ADDITIONS.
I. _Page 49._ Dans l'adresse que des tribus sauvages, voisines du Canada, présentent au gouverneur-général de ce pays, les chefs disent: «Le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices et nous sommes bons chrétiens.»
Après ce mot «chrétiens» _ligne 19_, il devait y avoir un signe de renvoi[192] à une note qui a été omise; nous la rétablissons ici, elle est ainsi conçue:
[Note 192: Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons chrétiens; mais combien il en existe encore dont l'instruction religieuse est singulièrement arriérée même pour la connaissance des faits qui sont la base de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement qu'un Indien de distinction voulant définir Jésus-Christ, disait que: «c'était un Français que les Anglais avaient crucifié à Londres, que sa mère était Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant au service de la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée doit-on avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus du nord de l'Amérique? (MAG. PITT., janv. 1840, p. 19.)]
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II. _Page 216_, où il est question des recommandations de Henri IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin son fils, la ligne 19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a de certain....» Au lieu de continuer les trois lignes qui suivent ces mots dans cette page, et qui finissent cet article, supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par ces détails que nous ajoutons ici:
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même et ensuite la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur le Dauphin de ladite correction. Voici ce qu'on lit dans les _Mémoires de Tallemant des Réaux_, seconde édition; _Paris_, 1840, _10 vol. in-16_. VOY. tom. I, p. 83:
«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop bien avec le Roi, elle le chicanait sur toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le Dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» J'ai ouï dire, reprend Tallemant, qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau; et comme la Reine grondait, le Roi lui dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je n'y suis plus....»
Cependant la Reine revint de son éloignement pour l'humiliante punition des verges. Nous citerons le témoignage de Malherbe qui écrivait à son ami Peiresc, le 11 janvier 1810:
«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait aux échecs avec La Luzerne qui est un de ses enfans d'honneur; La Luzerne lui donna échec et mat; le Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs à la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de Souvray, à qui elle recommanda de le nourrir à être plus gracieux.»
Voici d'autres exemples tirés du _Journal de l'Estoile_, qui prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10 mai 1610, la Reine a encore fait infliger au petit nouveau roi, la correction tant recommandée par son père à Mme de Monglat. L'Estoile, sous la date du 29 mai 1610, s'exprime ainsi:
«Nostre nouveau roi fut fouetté....
A reprendre au commencement de la _page 217_, et à continuer.
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III. A la _page 220_, entre la ligne 8 et le nº XII, devait être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute de Dijon, des 28 février et 1er mars 1630, et qui est connue sous le nom du _Lanturelu_. Cette émeute, occasionnée par les vignerons, fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les séditieux traînèrent dans les rues le portrait du Roi (Louis XIII) et le brûlèrent aux cris de _vive l'Empereur!_ Le vendredi 1er mars, ils pillèrent les maisons de diverses personnes notables de la ville et y mirent le feu[193]. On pense bien que la plus grande consternation régna dans la ville. Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise, et forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le clergé séculier et régulier à prendre les armes, pour garder la ville pendant que l'on procédait à l'arrestation des plus coupables, dont le Roi exigeait prompte justice, et qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés de prison par leurs complices; mais alors le trouble était apaisé, quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans cette circonstance qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les premiers événements à un de ses amis à Paris, lui écrivit une seconde lettre, pour lui rendre compte des faits du moment, et surtout de la manière dont le clergé, chanoines, carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous les armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde, ce qu'il raconte assez plaisamment, comme on va le voir; son style n'est pas très-correct. La date de cette lettre doit être du 15 au 18 avril 1630.
[Note 193: Ces maisons étaient celles 1º de Madame Marguerite Brûlard, veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement; 2º de M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3º de M. Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4º de M. Nic. Gaigne, trésorier de la province.]
LETTRE D'UN DIJONNAIS RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630.
«Je vous ai déduit au long par ma précédente le commencement et le progrès de notre tragédie dont la fin se termina en partie en comédie, la plus plaisante que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons qui se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre heures durant dans cette ville, y ont jeté une telle épouvante dans les esprits, que la plupart des bonnes maisons ont transporté à la campagne le meilleur de leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de leur fureur bachique, recommenceraient une seconde alarme bien plus sanglante que la première. Il n'y a pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu fumer sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce funeste embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre, d'envoyer une douzaine de poules qui lui restaient, au couvent des Bernardines[194] qui est proche, afin de sauver là dedans, comme dans un antre sacré, ces tristes reliques de son naufrage.
[Note 194: Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de jeunes filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle _Rue Sainte-Anne_.]
»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi dernier, Messieurs du Parlement et Messieurs de la ville ayant reçu par un courrier exprès, commandement de châtier les coupables et les auteurs de la sédition, pour cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut fermer les portes de la ville et mettre toutes les compagnies en armes jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour faire la capture de dix ou douze coquins qui sont maintenant entre les mains de la justice, à qui on fait le procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier ces victimes[195] pour expier le péché du public, les autres vignerons ne fissent rumeur pour les enlever des prisons, comme ils firent la première fois, on a redoublé les corps de garde toutes les nuits, et par ordonnance publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts et non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons ferrés et non ferrés, de s'y trouver en personne; c'est donc plaisir tous les soirs de voir entrer ces braves champions en garde.
[Note 195: On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent condamnés à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables de sédition armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent exécutés le mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la place du Morimond.
Le second jour des troubles (le 1er mars), quatorze des plus mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la force publique, et plusieurs autres avaient été blessés.]
»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle marchait en tête avec la pique et le hausse-col, suivi d'un rang de mousquetaires composé de quatre chanoines de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon, la bandoliere (_sic_), le mousquet, la fourchette et le chapeau retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre rang de chanoines de Saint-Estienne, ceux-là de quatre moines de Saint-Benigne, et ceux-ci de sept ou huit files de prêtres habitués dans les paroisses et pour l'arrière-ban, de deux jésuites en manteau court et soutane retroussée, avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le temps que le conestable de Castille vint au secours de feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères de l'Oratoire venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre avec le mousquet; l'escouade était fermée par trois pères carmes réformés, avec la bandolière verte, le coutelas pendant et le mousquet, leurs habits relevés à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les jacobins, pour ne s'y être pas trouvés la première fois, ont été condamnés en quatre quarts d'écus d'amende, et s'y doivent trouver à ce soir. Le corps de garde est en la place de la Sainte-Chapelle, tout devant notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la pure vérité en vous représentant l'équipage de cette sainte milice aguerrie un peu moins que celle des Hollandais. Pour la faction, voici ce qui s'y passa: Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre autres, injuria un jésuite et l'appela espagnol. L'autre, après avoir protesté qu'il ne l'était ni de nation ni de cœur, lui dit que ses armes étaient françaises et qu'il lui en feroit voir la preuve quand il voudroit, ce qu'il eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise défend le sang. Chacun y fit sentinelle à son tour; et on remarqua que le Père de l'Oratoire, au lieu de dire aux passants: Qui va là? disoit d'un tordion de tête à la mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là, s'il vous plaît, en attendant que j'aie averti M. notre caporal, car ainsi me l'a-t-on ordonné.» Puis laissant son poste, il s'en venoit au corps de garde à pas comptés, dire: «Monsieur le caporal, s'il vous plaît de venir là, quelqu'un désire de passer.» Voilà la catholique défense de cette ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y fit œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà aux exercices de Mars, qu'un cordelier menant sa ronde, au moindre arrêt qu'une sentinelle lui fit, dit le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer. D'autres équivoquent au mot, et au lieu de _saint Luc_ disent _saint Jacques_; ce qui le plus souvent les met aux termes de se couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont réduits.
»Je viens de voir un bon Père minime de soixante ans, avec la pique, le coutelas et un pistolet pendu à la boucle et au devant de sa ceinture, et un cordelier armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous proteste que rien n'est plus comique, je crois être en un autre monde.»
L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le procès fait aux coupables, et dont nous avons donné l'issue dans une note précédente. Louis XIII est venu à Dijon le 27 avril suivant, a pardonné aux habitants, et un arrêt du Conseil a aboli le crime de sédition.
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IV. A la fin de la _page 282_, se terminent les DOCUMENTS EMPRUNTÉS à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé _p. 237_. Deux articles, l'un intitulé EXPÉRIENCE PATIBULAIRE, et l'autre LA VILLA DU SUICIDE, qui devaient faire partie de cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et 263.
EXPÉRIENCE PATIBULAIRE.
Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte dans son _Historia vitæ et mortis_, un fait assez singulier qui ne pouvait guère se passer que sur les bords nébuleux de la Tamise.
Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un jour la fantaisie de savoir par lui-même si ceux que l'on pend souffrent beaucoup dans le moment suprême. En conséquence, cet original disposa dans son appartement tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience, tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement attachée à la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs fatal aura été passé au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs étant terminés, notre gentilhomme se met à l'œuvre, et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu en l'air dans la position la plus verticale possible, les pieds à 18 pouces du parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un survenant dans l'appartement, au bout de trois minutes, coupe la corde et, moyennant quelques frictions, met notre curieux dans le cas de raconter ce qu'il a éprouvé. Il déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il a seulement aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité, puis en couleur bleue, effet que l'on éprouve ordinairement quand on tombe en syncope; qu'enfin cela lui suffisait, puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce genre de mort, plus doux que ne le pense le vulgaire[196]. Tel est le récit de Bacon.
[Note 196: Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des gens qui se sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui sont revenus à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou point souffert. C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants médecins qui, de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice nouvellement adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de l'humanité envers les condamnés à mort, la strangulation eût été préférable à la décollation.]
Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques du spleen, désirait savoir quelle serait la manière la plus douce, c'est-à-dire la moins douloureuse pour se guérir radicalement de cette maladie inhérente au climat d'Angleterre; et il aura essayé l'expérience dont nous venons de parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès violent dudit mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en débarrasser.
Quoique (dans la _Revue Britannique_ de nov. 1833), un Anglais ait cherché à démontrer que le nombre des suicides n'est pas plus considérable et même qu'il est moindre dans la Grande-Bretagne que dans d'autres pays, il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours passé pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal littéraire intitulé _Le Pigmée_, dans son premier nº, mars 1834, a annoncé qu'il existait à Londres un _Club de suicides_, dont le président seul est condamné à vivre et à mourir, comme on dit, de sa belle mort, tandis que tous les autres membres du club font serment de quitter la vie d'une manière violente, à première occasion. Quelle folie incroyable! C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que l'on prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. Au reste dans un pays où il a réellement existé un _Club d'athées_ que le Gouvernement a expulsé de Londres et qui s'est réfugié en Amérique, il peut bien s'établir un _Club de suicides_; c'est une conséquence assez naturelle. Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence de ce dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit point, de journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés sur tous les plaisirs, de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes, de philosophes pyrrhoniens, d'amants malheureux, d'amis trompés, etc., etc.
Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons en France où le fléau du suicide va encore nous occuper, mais un peu moins péniblement, comme va le prouver le chapitre suivant, rédigé depuis quelques années, et ayant pour titre:
LA VILLA DU SUICIDE.
Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux caractère: né vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne s'étonne de rien, il rit de tout, il plaisante sur tout, même sur les choses les plus graves. Par exemple, vous rappelez-vous qu'en 1834, les suicides se sont multipliés en France, et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien! le croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante, si contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a inspiré à un journaliste un article facétieux, piquant et propre par sa gaîté à distraire un instant des tristes réflexions inséparables d'un tel sujet. L'auteur, après quelques observations sur les progrès du suicide, propose un singulier établissement, bien différent de celui de Londres, en faveur des maniaques atteints de cette folie, et passe en revue tous les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le titre de _La Villa du suicide_, nous a paru avoir des droits à figurer dans notre recueil; donc, nous lui accordons mention honorable et insertion audit recueil.
«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang des maladies contagieuses: les physiologistes lui ont reconnu ce caractère et l'ont placé dans le cadre des fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette contagion nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique, car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront pas d'y trouver le remède. La médecine a fait ses preuves; elle est forte pour la dissertation, mais elle ne se pique pas de la guérison; elle nous émerveille dans la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours quelque chose.......
»Le suicide contagieux a envahi la France entière; parti de Paris, il s'est répandu dans les Provinces. Chaque soir les journaux nous donnent le chiffre des morts, qui va dans une effrayante progression. Le suicide se présente sous toutes les formes, et subit des modifications les plus variées. Nous avons le suicide simple et le suicide double, le suicide en prose et le suicide en vers; l'art, qui est entré partout aujourd'hui, s'est emparé du suicide et l'a paré de toutes les séductions, de sorte que la jeunesse s'y précipite avec toute la fougue de ses illusions dorées.
»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs, en attendant qu'on puisse l'en extirper, il serait du moins convenable de lui ôter autant que possible ce qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans le suicide. Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui sortent de ce monde par leur propre volonté, ne demandent pas mieux pour la plupart que d'en sortir à leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à subir.
»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés, tous les vices, toutes les passions ont leur temple, le suicide n'aurait-il pas le sien? Pourquoi des spéculateurs, amis de l'humanité, ne fonderaient-ils pas un établissement confortable, qui serait le Tivoli de la mort volontaire, la villa du suicide?
»Cette maison de plaisance serait située à l'une des extrémités de Paris. Toutes les personnes dégoûtées de la vie et décidées à en sortir trouveraient là le suicide sous toutes les formes, et paré de tout ce qui peut en dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution; le suicide doit être mis à la portée de toutes les fortunes.
»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de vous introduire et de vous faire visiter ces localités funèbres.
»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire et profonde accueillerait dans ses flots argentés ceux qui voudraient bien lui confier le soin de leur trépas. Plusieurs ponts suisses et chinois seraient à la disposition des plongeurs désespérés.
»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui auraient fantaisie de finir comme Werther, trouveraient d'excellents pistolets de Lepage.
»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une chute, vous trouveriez un charmant belvédère haut de vingt toises, et dont le pied serait velouté d'un gazon fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet serait plus prompt et plus certain).
»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien calfeutrées, garnies d'un bon lit et d'un bon réchaud, seraient préparées pour les amants qui désireraient confier au charbon le dernier chapitre de leur roman.
»Dans les salons, on trouverait des poignards, des armes tranchantes, et de solides cordons de soie attachés au plafond pour ceux qui seraient bien aises de terminer leurs jours suspendus verticalement entre le ciel et la terre.
»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de M. V......, atteindraient ceux qui voudraient se tuer d'ennui.
»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires jaloux de finir comme Sénèque, au bain et les veines ouvertes.
»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient la ciguë dans des coupes d'or et des verres de cristal; ou bien le poison leur serait servi dans un succulent repas où ils pourraient choisir sur la carte, selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages, des béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à l'acétate de morphine.
»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin du bruit et des importuns; de pouvoir choisir la mort sous les lambris dorés d'un palais, ou sous l'ombrage des charmilles, et de trouver à sa dernière heure, silence, discrétion et respect.
»Auprès de chaque instrument de suicide, on aurait soin de placer une feuille de papier testamentaire pour inscrire ses dernières volontés, et un dictionnaire de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour, voudraient faire au monde des adieux poétiques.