Le livre des singularités

Part 30

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[Note 188: Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet ouvrage par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus bizarre; il est intitulé: _La Poste royale du Paradis, très utile à chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs qui curieusement en ont traicté_. Lyon, Nic. Gay, 1635, _in-12_. On trouve au chapitre XL, _La Poste dressée en ce monde par Satan, pour aller en enfer_; et dans un autre chapitre: _La Poste pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour du Paradis_. Le volume finit ainsi:

MILLIES LAUS JESU, MILLIES LAUS MARIÆ, MILLIES BENEDICTIO REGI GALLICO. ]

A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:

«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume regnent avec luy et que tous soient roys.--Dieu donc est le Roy de ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons; et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires. Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires; les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux. Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et erratiques.... (CHAP. IV.)

[Note 189: Armée.]

»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce, qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (CHAP. V.)

»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais, moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume, ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.

»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de plaisirs, un magasin de richesses.

»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez, la cour des Saincts.

»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de passe-temps; là tout regorge de délices....

»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où l'on n'entend que musique.

»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin, d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.

»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de vérité sans tromperie.....

»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais! Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.)

»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis, parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....

»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera.... Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant vous servira....

»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les Bienheureux....

»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole de la part de Dieu, disant: _Les Saincts et Bienheureux s'égayeront en gloire et chanteront la joye sur leurs couches._ (Ps. 149..... (CHAP. IX.)

»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes, des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes! Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres! Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.)

»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.

»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de douceur, si grande estait-elle!

»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles, ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des Bienheureux.... (CHAP. XIII.)

»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps, voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes plus belles.... (CHAP. XV.)

»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.)

»L'œil aura pour son contentement tant et tant de choses délectables, que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance, de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte; mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu, de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les corps un port et situation de très belle grâce!.... (CHAP. XVII.)

»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix. Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs; de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (_le ton_) à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses, il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe, des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos oreilles....[190].

[Note 190: Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage du P. Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé EMPYREOLOGIA, 1652, _2 vol. in-fol._, dans lequel ce docteur de Salamanque prétend résoudre toutes les questions qu'un philosophe chrétien peut élever sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle _le Ciel empyrée_. Il étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira dans ce lieu de délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de la musique qui s'exécutera avec des instruments matériels pareils à ceux dont on fait usage sur la terre.]

»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques; et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle.... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc! (CHAP. XIX.)

»De la béatitude du goust et de l'attouchement.--Deux belles opérations exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs, l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue, touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes.

»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme, qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (CHAP. XX[191].)

[Note 191: Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler l'auteur, ont quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite espagnol, aurait consignés dans son _Traité des occupations des Saints dans le Ciel_, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été approuvé par le P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque. Voici un passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve rapporté dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion après la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure positivement «qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres; qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront comme des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement que les calandres et les rossignols; que les anges s'habilleront en femmes et qu'ils apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens, les cheveux frisés, les jupes en vertugadins et du linge le plus fin; que les hommes et les femmes se réjouiront avec des mascarades, des festins et des ballets; que les femmes chanteront plus agréablement que les hommes, afin que le plaisir soit plus grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des coiffures, comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans; tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....»

Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné est la _Morale pratique des Jésuites_, 1669-1695, 8 vol. in-12, tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont de Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait est dans le _Dictionnaire_ de Bayle, tom. III, p. 732. On le trouve encore dans les _Annales des Jésuites_, Paris (Butard), 1764-1771, _5 vol. in-4º_, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel Robert de Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes, mort à Paris en 1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout, les Arnauld, les La Chalotais, etc., sur la Société de Jésus. Enfin le passage en question se retrouve encore dans l'_Histoire de François_ Ier, par Gaillard, Paris, 1819, _5 vol. in-8º_. Voy. tom. IV, p. 108.]

»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux dans le ciel.--Celuy qui avec une harmonie admirable a ordonné les mouvemens des cieux et des estoilles, et qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là a dressé et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux avec un très bel ordre, donnant à un chacun le lieu, le siège et la gloire selon le mérite de ses œuvres.... Ainsi, comme disent sainct Bonaventure et sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ, ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus tous les Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, quant au lieu et à la dignité. Après luy est exaltée la sacrée vierge Marie pardessus tous les ordres et hiérarchies des anges, desquels il y en a neuf chœurs.

»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels sont logés tous ceux qui auront esté remplis de charité et ornés de toute perfection en leur vie, comme furent les apostres, les martyrs et autres semblables.

»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels sont logés les bons saincts docteurs et prédicateurs.

»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront ceux qui auront méprisé le monde et toutes ses vanités, comme les saincts religieux.

»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi lesquelles sont tous les saincts prélats de l'Eglise.

«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles règnent les saincts Princes qui, ayant la crainte et honneur de Dieu, ont sainctement régi et gouverné leurs estats.

»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles sont les sainctes vierges qui auront vaincu le monde, le diable et la chair.

»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont les saincts confesseurs en faveur desquels Dieu a promis signes et miracles.

»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux archanges avec lesquels logent les bienheureuses vefves, avec les saincts dévots et pieux qui auront esté soigneux gardiens et vrays observateurs des œuvres de miséricorde.

»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts anges, parmi lesquels sont logez ceux qui auront vescu sainctement en leur mariage.

»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans qui auront esté baptisez, lesquels, sans aucun propre mérite, auront été sauvez....... (CHAP. XXI.)

»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de distinctions et décorations: ce sont les martyrs, les docteurs et les vierges. Les martyrs, pour avoir versé leur sang, sont décorez d'une escharpe et guirlande rouge et dorée.

»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé le diable, sont ornez d'une guirlande verte, et brillent dans le ciel comme une estoille.

»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé virginité, sans corruption volontaire de leur corps, sont ornez d'une guirlande blanche; et faut noter qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité, ne fait pas perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point l'auréole....» (CHAP. XXII.)

Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en paradis.

«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, si tu n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, tous ses délices et vanitez pour rechercher le ciel; et si tu ne prenois la poste depuis la terre jusques au ciel pour aller converser bientost avec les anges.

»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher sur terre parmi les hautes montaignes des contemplations, les gayes collines des conseils divins, les basses vallées de l'humilité, les rases et spacieuses campaignes des saincts commandemens, par les sombres et espais bois des tentations; passer à gué les coulantes rivières de prospérité, et les torrens impétueux des adversitez. Ce sont là les voyes par lesquelles il te convient chevaucher jusques à la mort, si tu veux t'acheminer vers le ciel.

»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la vie, démontant (c'est-à-dire descendant) de cheval, tu mettras pied à terre, et là tu laisseras reposer ton corps jusqu'au grand jour du jugement; et toi, mon ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de l'air, tu passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel de la Lune; de là à celui de Mercure; tu pénétreras celui de Vénus; tu courras par celui du Soleil; tu sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; tu arriveras au firmament; tu pénétreras le premier mobile; de là tu départiras et entreras au ciel cristallin; tu te souleveras encore plus haut et iras si haut que plus haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel empyrée qui est le paradis... (CHAP. XXVI.)

»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de cette cité ouvertes; et les citoyens qui t'ont vu de loing te recevront avec une joye indicible, s'approchant de toy, tressaillant tous de plaisir à ton heureuse arrivée. Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire avec une singulière pompe et magnificence admirable, devant la majesté de Dieu.... Tu entreras dans la salle royale, et là tu verras le Roy assis sur un haut et très éminent throsne. Tu le salueras, luy feras la révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra de son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour son cher fils adoptif, t'embrassera, et te donnera le baiser de paix au front; tu lui offriras des présens riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu luy apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira à toy et tu t'uniras à luy....

»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du Paradis; il te fera participer de ses viandes très délicates et boissons très douces. Tu verras avec quelle promptitude les anges le servent; tu verras les richesses de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans, la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et tout le reste de ses merveilles.