Part 28
Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en est pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend lui avoir appartenu. On sait, dit Baillet, _Vies des Saints_, 15 août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa _robe_, sa _ceinture_, son _voile_, son _écharpe_, son _manteau_; ailleurs, on a fait voir son _anneau_ nuptial, les _fuseaux_ dont elle filait, des _lacets_, des _peignes_, des _gants_, des _souliers_ et autres _chaussures_, des _chemises_; de plus on conserve précieusement un de ses _cheveux_, une petite fiole renfermant de son _lait_, etc., etc., etc. Tout cela inspire une louable vénération aux fidèles, mais la foi n'y est nullement intéressée.]
»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth ait été honorée de la mort précieuse de la mère de Dieu, il est très-vraisemblable qu'elle reçut les derniers soupirs de S. Joseph, dont la Sainte Vierge resta veuve à l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et sainte Anne qui moururent octuagénaires peu de temps l'un après l'autre, et laissèrent leur sainte fille orpheline dans le temple à l'âge de douze ans, finirent aussi leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur appartenait...»
L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, que «les apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ et la descente du Saint-Esprit, commencèrent à exercer dans cette maison, la puissance sacerdotale, et y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la première fois...; elle fut donc la première église du monde[174].»
[Note 174: C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a régné de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle de la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte Vierge: _In ecclesiâ Lauretanâ_, dit-il, _non solum est imago ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi ipsa virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem seculorum verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis castissimis uberibus de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque (cameram) apostoli sancti primam ecclesiam in honorem Dei et ejusdem B. Mariæ virginis consecrârunt, ubi prima Missa celebrata fuit_..... C'est-à-dire: «Dans l'église de Lorette, non seulement se trouve le portrait de la bienheureuse Vierge Marie, mais on y voit encore sa chambre et son lit, où elle est née, où elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange, où elle a conçu le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son premier-né du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre est la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première Messe fut célébrée....»]
Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage du R. P. Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est un peu long, soyons plus bref dans ce qui nous reste à dire de deux ou trois autres opuscules singuliers relatifs à la Sainte Vierge.
Dissertatio theologica de sanctificatione seminis Mariæ virginis in actu conceptionis Christ.... Authore Samuele Schoroeero. _Lipsiæ, apud Braunium_, 1709, _in-4º_.
Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour la date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur, puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans son Traité _de Matrimonio_. (VOY. le _Catalogue_ des livres de la bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, nº 95.)
Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie moult pitéables, voyant son filz pendu en la croix pour rachepter nature humaine; _petit in-8º goth._
Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre feuillets.
De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et même ridicules par leur titre et leur contenu, il en est peu qui puissent le disputer aux deux suivants qui traitent des beautés corporelles de la Sainte Vierge. Le premier a pour titre:
Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge Marie, de laquelle est escripte la formosité et beauté spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle. _Paris, Jehan Petit_, (_sans date, mais vers_ 1525); _pet. in-8º goth._
Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs à la _spéciosité corporelle_ de Marie, par exemple: _De l'office de l'oreille_;--_Méditacion dévote du nez de la Vierge Marie, et des deux narines_;--_De la modérée grosseur des lèvres de la Vierge_;--_Comment la bouche doibt estre de moyenne ouverture_;--_Méditacion aux espaules de la Saincte Vierge_;--_Comme le sacré ventre de Marie est la fontaine de vie_;--_Méditacion aux cuisses (de la Vierge) qui sont force et espérance_;--_Comme la Sainte Vierge est comparée à l'éléphant_;--etc., etc. (VOYEZ sur ce traité, le SUPPLEMENT de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le BULLETIN DU BIBLIOPHILE, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, nº 860 du _Catalogue des livres rares_; ce sont deux annonces seulement.
Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps après le précédent, est intitulé:
Dévote salutation aux membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge mère de Dieu, par le R. P. I. H. Capucin. _Paris, Hauteville_, 1678, _in-16 de 16 pag._
Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres, en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un peu souffert.
Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un membre de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: 1. La _teste_; 2. les _cheveux_; 3. la _face_; 4. les _oreilles_; 5. les _joues_; 6. la _bouche_; 7. le _palais_; 8. le _col_; 9. les _espaules_; 10. les _bras_; 11. les _mains_; 12. la _poictrine_; 13. les _mamelles_; 14. le _cœur_; 15. le _ventre_; 16. les _genoux_; 17. les _pieds_; 18. le _sang_; 19. tout le _corps_; 20. l'_ame_; puis une prière finale.
Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692), et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste, s'en explique dans le _Valesiana_, p. 46: «Que n'aurait point fait le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente dévotion de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un de leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à toutes les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La religion, la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une extravagance semblable?»
M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien Valois, et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion plus bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans ses curieux _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris_, 1829, _in-8º_, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style du révérend père; nous demanderons donc à M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour quiconque se plaît aux singularités littéraires des XVIe et XVIIe siècles. Voici les hommages que le pieux auteur adresse à certaines parties du corps de la Sainte Vierge:
A LA TESTE. «Je vous salue, souverain chef de MARIE, Emperière (_Impératrice_) du ciel et de la terre, terreur des puissances de l'enfer, gloire de celles du ciel, couronne des plus éclatantes estoilles.
AUX CHEVEUX. »Je vous salue, cheveux charmants de MARIE, rayons du soleil mystique, ligne du centre et de la circumférence de toute la perfection créée, veines d'or de la mine d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseau de la fontaine du Paradis, cordes de l'arc de la charité, filets de la prise de Jésus et de la chasse des ames.
AU PALAIS. »Je vous salue, doux palais de la bouche de Marie, ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule le nectar du ciel, qui confit l'absynthe de nostre vie, qui adoucit nos amertumes, cave du vin de l'amour qui réjouit le cœur des hommes.
AUX BRAS. »Je vous salue, bras laborieux de MARIE, officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des Séraphins, rames de la navire sacrée qui porte le pain de vie; bras qui étouffez le diable, bras qui embrassez les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.
AUX MAMMELLES. »Je vous salue, mammelles virginales de MARIE, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides, sources de sucre et de laict.
AU VENTRE. »Je vous salue, ventre miraculeux de MARIE, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a porté le soleil, aurore qui a produit le jour.
AUX PIEDS. »Je vous salue, pieds infatigables de MARIE, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames.
AU SANG. »Je vous salue, sang de MARIE, estoffe de laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé, ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la divinité, etc., etc.
Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections de Marie.
Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier; c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: _Liber de intemerate Dei genetricis Marie laudibus_; Lugduni, 1503, petit _in-4º_ de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par exemple, l'auteur demande:
CHAP. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle d'une colombe?--Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait la naissance d'un homme.
CHAP. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?--Il était blanc, symbole de l'innocence.
CHAP. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite l'annonciation?--Dès le point du jour et à Nazareth.
CHAP. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie plutôt qu'à S. Joseph?--Le genre humain ayant été perdu par une femme, il était naturel qu'il fût sauvé par une femme.
CHAP. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de l'annonciation?--Elle était en contemplation.
CHAP. 40. Quel âge avait alors Marie?--Douze ans au moins.
CHAP. 44. Quelle était la couleur de sa peau?--Noire.
CHAP. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses yeux?--Egalement noire.
CHAP. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est présenté?--Elle était assise.
CHAP. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge? (Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)--L'auteur prétend que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape.
CHAP. 96. Marie était-elle modeste dans ses habits?--Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.
CHAP. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle instruite?--Très-certainement; elle possédait toutes les sciences, les arts mécaniques, les arts libéraux, le _trivium_, le _quadrivium_,[175] et même la théologie.
[Note 175: Ces deux mots désignent l'universalité de la science, l'ensemble de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait acquérir du temps d'Albert. Le _trivium_ comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique; le _quadrivium_ renfermait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. La réunion des sept arts libéraux prit le nom de _Clergie_, dans le XIIIe siècle; _clerc_ et _lettré_ devinrent synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain était de posséder le _trivium_ et le _quadrivium_; quand on eut dit d'Abeilard qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter à son éloge.]
Etc., etc.
Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son nom inscrit sur 21 vol. _in-fol._ de ses œuvres, qui pourtant ne seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable aurait-elle pris sa source dans le traité _De Mariæ laudibus_, dont nous venons de parler?
Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:
«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame: c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la purification, etc. (_Sans date_), _in-4º_.»
Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. d'Ansse de Villoison en 1806.
Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage, signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les articles suivants, que nous avons extraits du beau _Catalogue des archives de M. de Joursanvault_, Paris, Teschener, 1838, 2 vol. _in-8º_, en font foi:
«Nº 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391.
»Nº 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans.
»Nº 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier, varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE et de son enffant, comme autrement.
»Nº 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la duchesse d'Orléans est grosse. 1396.
»Nº 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100 francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils Philippe d'Orléans. 1396.
»Nº 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse, la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite dame. 1397.
»Nº 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400.
»Nº 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400.
»Nº 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa GÉSINE. 1401.
»Nº 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de Touraine. 1490.»
Etc., etc., etc.
Nous citerons encore Marot, qui, dans son _Estrenne à madame la Dauphine_, dit:
A madame la Dauphine Rien n'assigne, Elle a ce qu'il faut avoir; Mais je la voudrais bien voir En GÉSINE.
Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II, le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544.
* * * * *
Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du second chapitre de l'_Histoire des Carmes_, où il est question du TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est extrait d'une _Histoire des Ordres monastiques_, (attribuée à un abbé Musson), _Berlin_, 1751, _7 parties en 5 vol. in-12_. V. tom. I, p. 276[176].
[Note 176: Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, dans lequel on voit le Révérend Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure des Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont signalé certains écrivains de ces temps obscurs!]
«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le _monde_), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (_se faire religieuse_).
»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels transports de joie ils reçurent MARIE au nombre de leurs sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours, après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, et nomma MARIE leur supérieure.
»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en sont syriaques, de ceux qu'on appelle _estrangelo_, grands, bien marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles malgré le nombre des années.
»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.»
Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui, comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au XVe siècle.
III.
TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.
Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus scrupuleuse exactitude, sur un vieux _livre d'Heures_, du XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte:
[Note 177: Ce livre a pour titre: _Heures à l'usaige de Chartres_, etc. Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554), _in-8º_. Le _Testament_ en question et un autre morceau intitulé: La _Sentence de Pylate_, ont été imprimés à la suite de ces Heures. On trouve encore ces deux pièces dans un autre ouvrage intitulé: _Méditation sur la mort et passion de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ_. Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date), _in-8º_ goth. avec fig. et vignettes. Notre ami (M. G..... D........) ne s'est pas borné à l'envoi de ces deux curiosités, il y en a joint plusieurs autres que nous réservons pour un ouvrage spécial auquel elles seront mieux appropriées. Nous le prions d'agréer l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]
«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ.
»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. _Amen._
»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse, âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt:
»PREMIÈREMENT. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui priant et suppliant qu'elle partant et issant (_sortant_) de mon corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu.
»ITEM. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée, je le recommande à madicte mère.
»ITEM. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne sçauent pas (ce) qu'ils font.
»ITEM. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende et viengne par devers moy quelque part que je sois.