Part 27
Nous bornons ce catalogue de dictionnaires à ces dix articles, parce que ce sont ceux auxquels maintenant on peut recourir le plus utilement. Dix, c'est bien peu, dira-t-on. C'est assez si l'on y trouve tous les mots dont on désire la définition et l'interprétation. D'ailleurs comme il existe peut-être vingt-cinq mille dictionnaires sur toutes sortes de sujets, en entreprendre la bibliographie complète serait une folie. Contentons-nous donc de ces dix articles qui forment une collection lexicographique de _383 vol. in-8º_, et qui excéderait ce nombre, si l'on y ajoutait les vocabulaires suivants du même format et qui ne feraient pas tout-à-fait double emploi: _Dictionnaire raisonné de diplomatique de Dom de Vaines_; Paris, Lacombe, 1774, _2 vol. in-8º_, pl., avec le _Dictionnaire diplomatique ou étymologies des termes des bas siècles, par Montignot_; Nancy, 1787, _in-8º_.--_Glossarium manuale ad scriptores mediæ et infimæ latinitatis, ex glossariis Caroli Dufresne D. Du Cange, et Carpentarii in compendium redactum, (à Jo.-Christ. Adelung.)_ Halæ, 1772-84, _6 vol. in-8º_. C'est un abrégé du grand _Glossarium_ de Du Cange, 1733, _6 vol. in-fol._, et de Carpentier, 1766, _4 vol. in-fol._--Le _Glossaire de la langue romane, de M. de Roquefort_; Paris, 1808, _2 vol. in-8º_, avec le _supplément_; Paris, 1820, _in-8º_.--Le _Dictionnaire étymologique de la langue française, par M. de Roquefort_; Paris, 1829, _2 vol. in-8º_.--_Dictionnaire des beaux-arts, par Millin_; Paris, 1806, _3 vol. in-8º_.--_Dictionnaire historique et critique, de Bayle, nouvelle édition augmentée de notes extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoye, L.-J. Leclerc, Le Duchat, Prosper Marchand_, etc. (_Par les soins de M. A. Beuchot_). Paris, Desoer, 1820-24, _16 vol. in-8º_, bonne édition, préférable aux précédentes tant par la commodité du format que par les corrections et améliorations qu'y a faites le nouvel éditeur.--Ces dictionnaires, réunis aux précédents, porteraient la collection à _416 vol. in-8º_, et cette collection, quoique un peu superficielle quant à la rédaction de la plupart des nombreux objets qu'elle renferme, serait très-utile à consulter.
DOUZIÈME OBJET.
PIÈCES RELIGIEUSES.
I.
DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES ASSEZ SINGULIERS, PUBLIÉS DANS LES XVIe ET XVIIe SIÈCLES.
Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les titres sous lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis devoir publier leurs ouvrages, pour attirer et fixer l'attention des lecteurs. Ils avaient en cela imité les Juifs et les Orientaux, qui ont toujours été fous de ces titres allégoriques, annonçant la puérilité du goût. C'est surtout dans les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs ont multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur imagination souvent déréglée quoique tendant toujours vers un but très-louable en lui-même. Par exemple, l'un d'eux voulait-il réchauffer la piété des fidèles dans le saint temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses méditations, les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles en annonçant son livre sous ce titre allégorique et vraiment ridicule:
La doulce mouelle et saulce friande des saints et savoureux _os_ de l'Avent. _Paris_, 1578, in-8º.
Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de ces _os_, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean Massieux, prêtre de Mantes.
Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en Carême, dans le petit ouvrage suivant qui est en vers:
L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver au cloître la santé de religion. _Lyon_, 1553, in-8º.
Le poète débute ainsi:
Ma bonne sœur, ma chère Philiberte, Je suis certain que vous êtes experte Quant au jeûner; car avez quarante ans: Mais ci-devant, ainsi que je l'entends, Avez dormi dedans un lit mollet, Avez mangé de la chair de poulet.....
Puisque nous parlons du Carême, citons encore un ouvrage dans lequel on détaille ce qui se servait sur table au XVe siècle dans ce temps de mortification; nous suivons exactement l'orthographe de l'auteur:
Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, les feubves (_fèves_) frites, les poys, la purée, la lamproye, le saffren, les orenges, la violette de mars, les pruneaulx, les figues, les alemandes (amandes), le miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge, l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs à table, les chambrières servant de blanches nappes, serviettes, pots et vaisseles; les Grâces après disner, le luc (_luth_) ou harpe, la dragée, pasques-flories et les grandes-pasques; puis enfin le double des lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, veufves, jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. _Paris, veufve Michel Lenoir, (sans date), pet. in-4º goth. de 27 feuillets_.
Une autre édition a pour titre:
S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de toutes sortes de viandes qui sont nécessaires pour user en karesme, avec les servans et servantes qui servent à table et puis le jeu de la harpe pour yssue de table. _Paris, Jehan Janot, in-4º_ de _26 feuillets, fig._
Ajoutons:
Le royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancholiques, par Gab. Drohyn, médecin. _Paris, Moreau_, 1615, _in-8º_.
Petit traité recherché.
L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, un docteur spirituel a jugé à propos d'offrir aux pauvres malades l'instrument allégorique suivant:
La Seringue spirituelle pour les ames constipées en dévotion; par un Missionnaire. _Paris, (sans date), in-8º._
Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme on peut en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous pas honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de l'amour illicite, et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous faire des adorateurs? Au reste il est juste que des visages qui ne savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins par artifice. Mais puisque vous avez voulu imiter la rougeur des écrevisses, comme elles, vous irez à reculons dans la voie du ciel.»
Un autre médecin de l'ame a aussi publié:
La Conserve de grâce et les neuf médicaments du chrétien malade. _Paris, in-8º._
L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est l'homme de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on en compte trente-neuf, entre autres ses _Allumettes du feu divin_, etc. _Le Pâturage de la brebis humaine_, etc. _L'Anatomie et description mystique des membres de Notre Seigneur._ _La Tourterelle de viduité_, etc. _Le Passereau solitaire_, etc., etc., etc.
On connaît aussi:
Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et du corps, de Cameron. _Bordeaux_, 1615, _in-8º_.
Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban en 1625. Il était né à Glascow.
Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente au XVIIe siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés à ce sujet. Nous allons en citer quelques-uns:
Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps; par Pierre Juvernay. _Paris_, 1637, _in-8º_.
Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la même année.
Discours contre les filles et les femmes mondaines découvrant leur sein et portant des moustaches; par P. Juvernay. _Paris_, 1640, _in-8º_.
C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.
Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le Voile ou couvre-chef féminin; par Jehan Polman, chanoine de Cambray. _Douai_, 1635, _in-8º_.
Livre assez rare et recherché à cause de son titre.
De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte Ecriture, des Conciles et des Pères; (par Jacques Boileau). _Bruxelles_, 1675, _in-8º_.--1677, _in-12_;--et 1680, _in-12_.
Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que _les nudités de gorge_ sont blâmables et nuisibles; la seconde traite des _vaines excuses des femmes qui ont la gorge et les épaules nues_. Ce livre est terminé par une ordonnance des vicaires-généraux de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous enjoignons aux confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de suspension, de refuser les sacrements à celles qui porteront les bras nuds, ou la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité ne sera pas modestement cachée par des toiles non transparentes; de laquelle nudité nous nous réservons l'absolution.......»
Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge et d'épaules;--Instruction à l'usage des grandes filles pour être mariées; ensemble la manière d'attirer les amants;--Lettre à une jeune dame nouvellement mariée, avec la réponse. (_Sans nom de ville_), 1749, _in-8º_.
Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés sous le titre de _Fouet_, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi nous avons:
Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la famine du prodigue évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, montois. _Arras_, 1597, _in-8º_.
Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du second fouet des mesmes apostats; par F. N. Aubespin. _Tolose, Colomiez_, 1606, _in-12_.
Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.
Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs du très saint nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; par le R. P. Jean Bernard. _Douay_, 1618, _in-12_.
Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. _Lyon_, 1638, _in-16_.
Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux et charnels; par M. L. P. (Mathurin le Picard), curé de Menil-Jourdain. _Lyon_, 1628, _in-12_.
Autres sujets:
La Louange des femmes, extraite du commentaire de Pantagruel sur l'Androgine de Platon: assavoir le Blason de la femme, etc.; par André Misogine; en vers. (_Sans nom de ville ni d'imprimeur_), 1551, _in-8º_.
L'auteur s'est caché sous le nom de _Misogine_, qu'il aurait dû écrire _Misogyne_, et qui signifie ennemi des femmes. En effet il justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du _Blason de la femme_:
Femme, plaisir de demye heure, Et ennuy qui sans fin demeure; Femme, soudaine repentance, Femme, mortelle pénitence. Femme, feu du diable attisé, Femme, vrai diable desguisé. Femme, que pourray-je plus dire Pour plus amplement te descrire? Rien: je dy assez de diffame En un mot, quand je te dy femme.
Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on vienne après cela nous vanter la politesse de nos aïeux et leur galanterie respectueuse pour les dames. Au reste, dans tous les temps il s'est rencontré des esprits biscornus et très-biscornus qui ont bien mérité cette épithète de la part de leurs victimes.
Discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces, lequel se joue à cinq personnages. _Rouen, Abr. Cousturier_ (sans date), _in-8º_ goth.
Très rare.
Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à Dieu en ce monde; par Rivault dict Florence; _Paris_, 1599, _in-18_.
Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à son Dieu dans ce monde; par J. d'Hennetières. _Tournay_, 1641, _in-12_.
Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et l'autre sont rares.
Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief rudiment de l'amour; par J. Perret. _Paris_, 1654, _in-8º_.
Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses au chemin de perfection, trad. du latin de Denis le Chartreux. _Paris_, 1597, _in-18_.
Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais plus à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause de leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la naïve expression du temps.
Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore nous offrir des singularités assez remarquables.
II.
DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS RELATIFS A LA VIERGE MARIE.
Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités d'autant plus curieuses et d'autant plus piquantes, que le sujet est plus grand et plus solennel. Le premier ouvrage qui va nous occuper, regarde Notre-Dame de Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, mais nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre galerie. Il est intitulé:
La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu s'est fait homme, enlevée de Nazareth par les Anges, et après plusieurs changements portée à Lorette[168]: sa vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées en faveur des personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin Ruppé, religieux Récolé (_sic_), professeur en sainte théologie. _Lyon, J. Certes_, 1680, _in-12_.
[Note 168: L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la sacrée maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges et portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au diocèse de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore deux fois d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de distance, et se fixa à Lorette où elle est encore.»]
Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf, n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles, mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision les dates de son âge aux époques de son mariage, de son accouchement, de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique ces dates soient plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, nous allons donner un petit extrait du début de l'ouvrage où elles se trouvent; cet extrait suffira pour faire juger du style, de la foi fervente et de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer les sources où il a puisé.
«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une partie de la dot qui fut assignée à la Sainte Vierge par son contract de mariage; et c'est le sacré lieu où Sainte Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de mariage et de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique fruit de la sainte fécondité du père et de la mère[169].
[Note 169: L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée conception de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il fût peuplé de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de quantité de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que dans le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...»
Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf mois qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa mère, son ame très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la raison et d'une très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de rapporter la suite de ce passage.]
»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, ayant à l'imitation de la Sainte Vierge consacré sa virginité par le vœu, demeuroit avec elle aprez l'avoir reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....
»C'est dans cette sainte maison que se passa le céleste colloque de l'ange Gabriel[170] avec la même Sainte Vierge et que fut accompli le très-adorable mystère de l'incarnation du Verbe, le 25e jour du mois de mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze mois commencés, et dans le quatrième mois de son mariage, selon l'histoire qui assure qu'elle épousa S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et treize jours.
[Note 170: On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange: «C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec elle du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime esprit que plusieurs estiment fort raisonnablement estre le premier et le plus relevé des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand, il estoit fort juste que le plus excellent des Anges fût envoyé pour annoncer la plus excellente, la plus importante des nouvelles; c'est, dis-je, ce glorieux Séraphin qui, le premier, salua la très-sainte Vierge comme pleine de grâce. C'est à ce même prince du ciel que cette divine Vierge adressa ces adorables paroles si désirées depuis le commencement du monde: _Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon vostre parole!_ qui furent, dans le moment, suivies de la conception de Nostre-Seigneur J.-C., dans son sein virginal.....»]
»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux pour le voyage des montagnes de la Judée, et elle s'y retira de rechef aprez avoir fait trois mois de séjour chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour assister à ses couches et honorer de sa présence la naissance du précurseur de son divin Fils.
»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour aller en Bethléem[171] où, âgée de quatorze ans trois mois et dix-sept jours, elle accoucha le 25e jour du mois de décembre, et vit naître de ses chastes entrailles le Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le Sauveur et l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en la manière que les rayons du soleil passent à travers le crystal[172]; n'y ayant pas plus de différence dans la virginité de Marie après l'accouchement et avant la conception, qu'il n'y en a dans le crystal après qu'il a été traversé par les rayons du soleil, si ce n'est qu'avant la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la virginité et l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, les immondices et le reste des misères des couches des autres femmes furent si éloignées des divines couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit les y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un énorme blasphême. Elle resta en Bethléem jusqu'au jour de sa sainte purification, et, après avoir satisfait à cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et son époux en sa maison de Nazareth.
[Note 171: L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé d'emmener dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement de la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être de sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir aux frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est pour cette raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait un bœuf et un asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur du monde.»
Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de cet âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans la crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots d'Isaïe: _Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son Seigneur_; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: _Vous serez reconnu au milieu de deux animaux_.
On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour de Bethléem; cependant un bel esprit du XVIIe siècle a jugé à propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui ordonnancer un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé dans un ouvrage fort singulier, intitulé: _Tablature spirituelle des offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat royal de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem_. Paris, D. Moreau, 1620, _in-16 obl._ Rien n'est oublié dans la composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands dignitaires, _l'officière du maillot du petit Jésus_, _la fille de chambre de la mère du petit Jésus_, _la servante au lessivage des couches_; viennent ensuite les officiers chargés de _laver les écuelles_, de _chasser les chiens_, de _housser les araignées_, de _panser les animaux de la crèche du petit Jésus_; enfin _l'âne_ lui-même a son gentilhomme servant.]
[Note 172: Cette pensée est tirée du _Mystère de la nativité de N.-S. Jésus-Christ_, pièce du XVe siècle; l'ange Gabriel dit à Marie:
.... Tu demoras et saine et pure, Et Vierge ton corps demorra; De riens qui soit n'enpirera, Mais tout ainsi com la verriere Au soleil qui demeure entiere Quant son ray parmy oultre passe Qui ne la brise ne ne quasse, Ainssy demourra ton corps sains.
V. _Mystères inédits du_ XVe _siècle_, publ. par M. A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49.
On trouve encore dans le _Mystère de la conversion de Saint Denis_, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à S. Denis:
Maistre, c'est le Dieu que je presche, Le créateur de tout le monde, Qui d'une vierge pure et monde, Comme soleil parmy voirriere Passe et adès demeure entière, Nasquit sans peine en Bethléem Puis mourut lez Jherusalem.
V. mêmes _Mystères inédits_, tom. I, p. 49. ]
»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte, selon l'ordre que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le ministère de l'Ange, pour fuir la cruauté du tyran. Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur retraite, la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, à leur retour d'Egypte, après une absence de sept ans....
»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la très-sainte Vierge partait ordinairement chaque année au temps de Pasques pour aller avec son fils et son époux célébrer cette feste en Jérusalem, où ce divin enfant âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième jour aprez, dans le temple, au milieu des docteurs; et ils s'en retournèrent tous trois ensemble en leur maison à Nazareth.
»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut jamais ni menacé ni atteint de la moindre apparence d'aucune sorte d'infirmité, finit le sacré cours de sa précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an cinquante-huitième après son divin accouchement. Il y a de bons auteurs qui assurent que cette très-sainte mort arriva dans la sainte maison de Nazareth; d'autres croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion, dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres veulent que la Sainte Vierge finit cette vie mortelle dans la sacrée maison du cénacle qui avait été honorée de l'institution du très-auguste sacrement de l'Eucharistie et de la descente du Saint-Esprit en langues de feu[173].
[Note 173: Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la mort de la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa mort à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure formellement que la Vierge Marie est morte la cinquième année du règne de Néron, l'an 798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de Thèbes pense qu'elle a cessé de vivre à l'âge de 66 ans, et l'_Art de vérifier les dates_ est de cet avis. Mais d'autres, comme notre auteur, prolongent sa vie jusqu'à 72 ans.
L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal, patriarche de Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait encore, ce patriarche lui répondit que, selon la tradition, il n'existait plus sur terre, mais il lui envoya son cercueil avec les linges dans lesquels on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore, dans son _Histoire ecclésiastique_, liv. II, ch. 23, donne à cet égard des détails circonstanciés.