Le livre des singularités

Part 22

Chapter 223,753 wordsPublic domain

Que diray-je de l'aigle, Dont un docte allemand honora nostre siècle, Aigle qui délogeant de la maîtresse main, Alla loin au-devant de l'empereur germain? Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez, Les tapissez chemins, les arcs élabourez, Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138] Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle. Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés, Une mouche de fer, dans sa main recélée, Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée, Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las, Comme ayant jugement se percha sur son bras. Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place, Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts, Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.

[Note 138: Vieux mot qui signifie _agile_, _prompt_, _dispos_.]

Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien, nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le _Journal_ des Savants, avril 1711, pp. 459-460).

Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à l'aise dans une coquille de noix.--Il fit aussi un carrosse traîné par deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139].

[Note 139: Charles-Quint surtout devait admirer ces petites mécaniques, lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie; c'est à lui, dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite horloge portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle passion pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais à bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»]

Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait du temps de Charles-Quint qui apprécia son talent; il fabriqua des moulins en fer si petits, qu'un moine pouvait en cacher un dans sa manche, et l'on prétend que chacun de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain pour fournir à la consommation de huit hommes.

Adrien Junius, savant médecin du XVIe siècle, a vu à Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme de vase, et dans lequel il compta quatorze paires de dés sur chacun desquels les points des six faces étaient très-distinctement marqués.

Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre de Londres, nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en fer, en acier et en cuivre, composée de onze pièces avec la clef forée, et le tout ne pesait qu'un grain. Le même Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour suspendre la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait le tout sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne pesait qu'un grain et demi.

Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit dans son _Traité des forces mouvantes_, Paris, 1722, _in-8º_, une petite mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée pour le Dauphin, fils de Louis XIV[140]; c'était un petit carrosse qui allait seul sur une table. Maintenant rien n'est plus commun que cette petite mécanique; mais celle de Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des particularités assez curieuses et qui méritent que nous rapportions ici la propre description qu'il a faite lui-même de son petit chef-d'œuvre.

[Note 140: Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son _Histoire_ (très-négligée) _des progrès de l'esprit humain_, 1766, in-8º, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV régnait.]

«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait parcourir, était, dit-il, la table du conseil du Roi, à Versailles, longue de 7 pi. 4 po., et large de 3 pi. 6 po.; on plaça le carrosse à l'extrémité de la table opposée à celle où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant le carrosse partit; les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et marchèrent comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, le cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les faire retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de la table une seconde fois; mais ayant encore retourné, le cocher fit passer le carrosse entre l'écritoire du Roi et le papier qui était sur la table. Il se trouva là placé précisément devant le Roi, et il s'y arrêta. Alors un laquais qui était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit page habillé en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. Une petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança vers le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un placet d'une manière également naturelle et gracieuse. Elle attendit un peu, comme pour savoir la réponse. Pendant ce temps, le petit page badinait avec la portière, en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son carrosse, en se tournant un peu de côté pour ne pas perdre le Roi de vue, et s'assit sur le coussin. Le petit hussard referma aussitôt la portière, remonta sur sa soupente et se coucha comme auparavant. Il était à peine couché que le cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent leur train. Le laquais courut après le carrosse et sauta derrière avec beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent une troisième fois au coin de la table, en firent encore le tour, toujours guidés par le cocher qui les fouettait de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta de lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il entrait dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa course.»

Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par des ressorts, des rouages, des volants, des détentes, etc., fort délicats, et qui exigent beaucoup de dextérité et de soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, malgré cette difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une délicatesse infinie et presque inconcevable. En voici encore quelques exemples.

Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait fait une chaise d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un homme était assis. Sa petitesse et sa légèreté étaient telles qu'une mouche la traînait aisément; la chaise et la mouche ne pesaient qu'un grain.

Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec son tiroir, une table à manger, un buffet, un miroir, douze chaises à dossier, six plats, une douzaine de couteaux, autant de fourchettes et de cuillers, deux salières, avec un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela était si petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il n'en occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, ne paraît pas croyable; mais Baker, savant très-respectable, dit l'avoir vu[141]. Malgré cet honorable témoignage, _credat judæus Apella_!

[Note 141: Voyez _le Microscope à la portée de tout le monde_, trad. de l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754, _in-8º_, pag. 328.]

Maximilien Misson raconte, dans son _Nouveau Voyage en Italie_ (et ailleurs), La Haye, 1702, _4 vol. in-12_, tom. III, p. 110, qu'il a vu dans le palais électoral de Munich, salle des antiques, beaucoup de curiosités, et, entre autres, un noyau de cerise, sur lequel on distinguait cent quarante têtes humaines très-bien sculptées.

Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre noyau de cerise sur lequel sont gravées deux cent vingt têtes.

A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau de pêche sculpté, où est représenté Charles Ier, la tête couronnée et le visage et les habits peints. Au revers est un aigle percé d'une flèche avec cette légende: «J'ai fourni moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette sculpture est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée en or et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette curiosité à un célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas Briot.

«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un ouvrier, nommé Oswald Nerlinger, a fait d'un grain de poivre une coupe qui en contenait _douze cents_ autres, toutes tournées en ivoire, chacune dorée au bord et se tenant sur son pied.» Voilà une exagération germanique contre laquelle se révolterait même la crédulité du juif _Apella_. Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte dans ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. III, p. 103. Parlant de petits ouvrages d'une délicatesse extrême qui se font à Ausbourg aussi bien qu'à Nuremberg, il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien évidés, bien formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent de ces verres avec chacun leur anneau, dans un grain de poivre de médiocre grosseur. Ces verres sont entre mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette petite merveille avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort distinctement les rayures et les traces de l'outil dont on s'est servi pour les tourner.

»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce sont des puces enchaînées par le cou avec une chaîne d'acier. Cette chaîne est si délicate, quoique de la longueur de la main, que la puce l'enlève en sautant: l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»

Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu (en 1802) à la fantasmagorie de Robertson, des puces traîner des petits carrosses chargés de monde, des batteries de canons très-bien faites, montées sur leurs affûts, etc., etc. Et maintenant mille petites merveilles de ce genre alimentent la curiosité des promeneurs sur les boulevards de Paris.

On a encore parlé récemment de petits automates curieux, exécutés depuis le XIXe siècle. En 1817, on montrait à Londres un colibri en or émaillé, placé dans le médaillon d'une tabatière; en touchant un ressort, on le faisait sortir; aussitôt il ouvrait le bec, agitait ses ailes brillantes et gazouillait un air mélodieux.

Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité du public dans la même ville, une araignée noire, de grosseur ordinaire, qui courait sur une table en différentes directions et agitait ses pattes quand on la prenait; elle exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout aussi naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes n'étaient distinctes qu'au microscope.

Un cygne attirait les regards en même temps que cette araignée; il nageait dans un bassin au milieu de poissons dorés, étendait ses ailes, épluchait son plumage, finissait par saisir un poisson et l'avalait.

Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M....., Directeur du musée de cette ville, membre de l'Académie de Dijon, correspondant de l'Institut, etc., nous avons vu, disons-nous, une maquette[142] mécanique, qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre microscopique, n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit cheval en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous les membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes et les cuisses jusques à la tête, au cou et à la colonne vertébrale, sont établis sur des proportions si exactes et si artistement disposées, que l'on peut faire prendre à ce petit animal, toutes sortes de positions, même les plus difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration des plus grands artistes et entre autres de M. Carle Vernet, le peintre par excellence de toutes les races de chevaux. On regrette que cette mécanique exige des frais de construction et une habileté qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté de son exécution, soit à raison de son haut prix[143].

[Note 142: Petit mannequin à l'usage des peintres.]

[Note 143: Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.]

Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant à chacun de ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire ou de ne pas croire à la possibilité d'exécution de quelques-uns des articles qui la composent. Ce que nous pouvons assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, nous n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons puisé.

II.

SINGULARITÉS ANNULAIRES.

DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.

Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins précieuses; mais avant d'aborder ce sujet, disons un mot sur ces sortes de pierres, sur le cas que certains peuples en font et sur les propriétés qu'ils y attachent.

L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression de quelques pensées ou à la représentation de quelque sujet, remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons dans la Bible, que, dès le temps de Moyse, le grand-prêtre des Hébreux portait sur sa poitrine, le _Rational_, c'est-à-dire les noms des douze tribus d'Israël, tracés sur autant de pierres[144].

[Note 144: Voici la description que Fl. Josephe donne du RATIONAL: «Sur cette pièce étaient attachées douze pierres précieuses d'une si grande beauté qu'on les regardait comme inappréciables. Elles étaient placées sur quatre rangs de trois chacun, et séparées par de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes qu'elles ne pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine, la topaze et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le saphir; dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et dans le quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de ces pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits selon l'ordre de leur naissance.»]

Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le jaspe, l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, l'améthiste, l'hématite, le jade. Ils font quelquefois usage du corail, du verre et de toutes les autres substances assez compactes pour être taillées.

En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, les Musulmans croient satisfaire à un devoir religieux; cependant ils disent qu'on ne saurait se présenter devant Dieu dans un extérieur trop humble. L'or, suivant eux, fait le lustre et la noblesse: d'un autre côté, ils regardent le fer comme source d'impureté et de souillure. Mais la puissance et la bonté du Créateur se manifestent au contraire dans les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans nous assurent positivement que chaque pierre a les vertus suivantes; vertus, n'en déplaise à Mahomet, qui sont marquées au coin de l'absurdité:

Le RUBIS, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin il défend l'homme contre les tentations qu'il pourrait avoir de se noyer.

L'ÉMERAUDE est un excellent spécifique contre les piqûres des vipères. Il suffit même de la présenter à cette espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d'estomach, de l'épilepsie, et fortifie la vue.

La TURQUOISE possède à peu près les mêmes propriétés; mais elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.

Quant à la CORNALINE, ses vertus varient suivant ses teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux effets de la colère; celle qui est couleur de chair, à raies blanches, arrête les hémorragies; enfin la cornaline blanche guérit des maux de dents.

L'HÉMATITE est un excellent contre-poison; le JADE, le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais rêves.

Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant des vertus divines: l'OEIL-DE-CHAT, par exemple, rend invisible; ce qui est très-commode en amour et en guerre.

En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés des pierres précieuses, que nous devons aux observations et à la sagacité de Messieurs les philosophes et esprits-forts de Turquie, dignes marabouts du grand prophète.

Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés qui se gravent sur divers métaux et qui sont enrichis de pierres précieuses. Il est bon de savoir que ces anneaux se nomment constellés, parce qu'ils sont sous l'influence directe des planètes, à raison des métaux ou des pierres qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son métal et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:

_Planètes._ _Métaux._ _Pierres précieuses._

Le SOLEIL, roi du jour. L'or. L'escarboucle. La LUNE, reine de la nuit. L'argent. Le saphir. JUPITER, roi des astres. L'étain. La topaze. MARS, dieu de la guerre. Le fer. Le rubis. VÉNUS, déesse de la beauté. Le cuivre. L'émeraude. MERCURE, ministre des dieux. Le vif-argent. Le cristal. SATURNE, dieu du temps. Le plomb. Le grenat.

Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; ces bagues sont composées de pierres précieuses, qui, par la première lettre de leur nom, étant réunies et incrustées autour d'un anneau, forment le nom d'une personne, ou désignent un objet quelconque.

M. Brard, parlant dans sa _Minéralogie appliquée aux arts_, tom. III, p. 355, du NATROLITHE, pierre opaque et d'un jaune brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, dit: «Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique de Hochen-Twiell près Signen, sur les bords du lac de Constance, n'est point éclatante; mais à l'époque où l'on composait des bagues hiéroglyphiques, on était fort embarrassé de trouver une pierre dont le nom commençât par N. J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais beaucoup d'échantillons de NATROLITHE; j'en fis tailler quelques morceaux, et on introduisit cette pierre dans les anneaux symboliques dont on faisait alors un très-grand cas. Les premières bagues de ce genre parurent à la suite de la victoire d'Austerlitz, que les soldats français nommèrent la bataille des trois empereurs (Napoléon, Alexandre, François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, et prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard ne nous dit point quelles sortes de pierres entrèrent dans la structure de ces anneaux symboliques. Mais il continue ainsi:

«Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui portaient un nom écrit par les lettres initiales de chacune des pierres dont elles étaient entourées. Ainsi les mots CHARLES, SOPHIE et CAROLINE se composaient de la manière suivante:

=C=YMOPHANE. =S=APHIR. =C=HRYSOLITHE. =H=YACINTHE. =O=PALE. =A=MÉTHISTE. =A=MÉTHISTE. =P=ERIDOT. =R=UBIS. =R=UBIS. =H=YACINTHE. =O=PALE. =L=APIS. =I=RIS. =L=EPIDOLITHE. =E=MERAUDE. =E=MERAUDE. =I=RIS. =S=APHIR. =N=ATROLITHE. =E=SCARBOUCLE.

»Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la clef de ces singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans le cas de trouver le sens caché de ces réunions de pierres qui pourraient paraître un jour le fruit d'un goût bizarre, dénué de tout intérêt.»

Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent pas à ces compositions, attendu que l'alphabet des pierres n'est pas complet. Si jamais les bagues hiéroglyphiques redevenaient à la mode, nous allons, pour épargner des recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique des principales pierres précieuses que l'on pourrait employer dans la fabrication de ces bagues.

Agate. Améthiste. Aventurine. Beryl. Calcédoine. Chrysolithe. Cornaline. Cristal de roche. Cymophane. Diallage. Diamant. Dichroïte. Disthène. Eléolithe. Emeraude. Enhydre. Escarboucle. Essonite. Felspath opalin. Grenat. Hématite. Hyacinthe. Hydrophane. Hypersthène. Idocrase. Iris. Iu, pier. chinoise. Jade. Jargon. Jaspe. Jayet. Enhydre. Lapis-Lazuli. Lépidolithe. Malachite. Marcassite ou Pyrite. Natrolithe. Obsidienne. Onyx. Opale. Péridot. Quarz-Girasol. Rubis. Saphir. Sardonyx. Topaze. Tourmaline. Turquoise. Vermeil oriental. Zircon.

Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.

On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait sur le nom de Mlle Rachel, jeune tragédienne d'une haute réputation à Paris. Cet acrostiche doit être mentionné ici, puisqu'il est du genre de ceux qui viennent de nous occuper, c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. Voici le fait:

On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau royal antique, tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, et incrusté de six pierres fines. Ces six pierres sont tellement disposées que les initiales de leur nom réunies forment non seulement celui de la jeune tragédienne, mais elles désignent encore les noms des personnages dans les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit tableau:

=R=UBIS =R=oxane. =A=MÉTHISTE =A=ménaïde. =C=ORNALINE =C=amille. =H=ÉMATITE =H=ermione. =E=MERAUDE =E=milie. =L=APIS-LAZULI =L=aodice.

La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la jeune actrice offre une singularité qui mérite aussi d'être rapportée. Mlle Rachel avait envoyé chercher pour sa table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le magasin est si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau sort de ses entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant surprendre et flatter l'aimable actrice que celle d'une couronne d'or qu'elle avait déjà reçue précédemment d'un de ses admirateurs, qui ne s'était point fait connaître; il en est de même de celui-ci.

DES BAGUES ARCANIQUES.

Il existait, au XVIe siècle, un habile homme, prophète de son métier et par conséquent très-versé dans le grand art de l'astrologie judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc Gauric, né à Gifoni, dans le royaume de Naples, en 1477, et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand homme, très au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques, talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, lisait dans les astres _ad aperturam libri_, et déroulait l'avenir _currente calamo_; mais il ne rencontrait pas toujours juste[145], et même il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, le hasard en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré cela, lui donnait haute réputation parmi le peuple, et même parmi les grands qui, dans ces temps déjà reculés, étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les papes Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des égards pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de Médicis qui lui dut sa ceinture talismanique, et l'infortunée Marie Stuart pour laquelle il fabriqua des bracelets hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que l'on doit l'idée des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.

[Note 145: Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de France, qu'il serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse très-heureuse; Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort d'accident à quarante ans, le 10 juillet 1559, la même année que le prophète.]

Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel est enchâssée une pierre de couleur significative, c'est-à-dire une pierre dont la couleur emblématique ait rapport à l'objet que l'on a en vue; puis sur cette pierre doit être gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où s'est passé l'événement dont on aime à conserver le souvenir.