Part 21
«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille, _en crâne_, comme disent nos voisins, d'une manière triviale mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.
»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton père.»
»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; les gestes de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824 au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite. C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est O'C......!
»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit: «Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce sujet:--«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire de schellings ou de pences (_gros sous_).--Je donne un démenti formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.» Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge doit être rappelé à l'ordre.»
»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête. «--Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale à l'animadversion publique.--Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.» (Allusion à la bannière des catholiques irlandais).--«Et vous, reprit O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent chaque jour.
»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste, les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé, les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe ne recule pas un seul instant......»
Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à Glascow:«--Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe, à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement, nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés de la Chambre des pairs...»
Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.
Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott, ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans une note de son _Essai sur les Révolutions anciennes et modernes_; Paris, 1826, _in-8º_. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur, hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume, roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.»
On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le chaud défenseur des droits de l'Irlande.
NEUVIÈME OBJET.
VARIÉTÉS.
I.
CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES RECUEILLIES CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES.
_In tenuitate labor._
Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, à quelques lecteurs, car elle n'est composée que d'objets minimes et très-minimes; mais c'est précisément cette _minimité_ qui l'a fait entreprendre, puisqu'elle atteste que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie peuvent se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création, n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention du naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans les productions de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il pas également sur des infiniment petits dont la structure tient tellement du prodige que l'on doute si jamais la main de l'artiste le plus ingénieux et le plus habile a pu les exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez les Anciens, l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté et l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en donc aussi la mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses petites singularités offrent de plus surprenant, amusons le lecteur en le promenant un moment dans cette galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà connus, mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.
PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.
CHEZ LES ANCIENS. Cicéron raconte que l'Iliade, poëme d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans une coquille de noix[133]. Il faut que l'écriture ait été d'une finesse extrême, car l'Iliade, d'après le relevé exact du nombre de vers dans chacun des XXIV livres, en renferme 15,686. Aussi quelle confiance que l'on ait dans la candeur et la bonne foi de Cicéron, son récit a rencontré plus d'un incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant évêque d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, de la possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de noix, assure qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et qu'il la regarde comme faisable. C'est dans l'appartement de la Reine (Marie Leczinska), qu'un jour, il passa une demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de vélin, dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, si elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans une coquille de noix. Cette feuille est susceptible de contenir dans sa largeur trente et une lignes, et deux cent cinquante-deux vers dans sa longueur; une page contiendra donc sept mille huit cent douze vers, et le revers autant, c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant, à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. Cette transcription peut facilement se faire avec une plume de corbeau. Croyons donc à l'Iliade enfermée dans une noix.»
[Note 133: _In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ scriptum, tradidit Cicero._ (PLIN., Hist. nat., _lib._ VII, _cap._ 21.)]
On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur un grain de millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu sans peine le problême de Huet.
Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique en lettres d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain de bled.
* * * * *
CHEZ LES MODERNES. On voyait jadis à Worms, dans une maison dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée sur laquelle on admirait douze sortes d'écritures différentes tracées avec une extrême délicatesse, accompagnées de charmantes miniatures, et environnées de grands traits d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un certain Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce genre avec le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la main la plus habile. Ces deux mauvais vers étaient inscrits en tête de la feuille de vélin:
Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta, Cui pariens mater brachia nulla dedit.
Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la même maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur d'un louis d'or de France sur lequel était écrit le _Pater_; cela est très peu de chose; un nommé Maximin Mossilem traçait six fois, et plus distinctement, la même prière dans un pareil espace.
La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet de huit pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, qui contient, dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, écrits par un juif, d'un seul côté et sans abréviations. Ces cinq livres sont 1º _Ruth_ en allemand; 2º _l'Ecclésiaste_ en hébreu; 3º le _Cantique des cantiques_ en latin; 4º _Esther_ en syriaque; et 5º le _Deutéronome_ en français; le tout très-lisible sans loupe.
Dans le XVIe siècle, un religieux italien, nommé frère Alumno, renferma le _Symbole_ des apôtres et _l'Evangile_ de saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand comme un petit denier; ce qui lui mérita les éloges de Charles V et du pape Clément VII.
Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même _Evangile_ de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères des meilleurs calligraphes[134].
[Note 134: C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique, que Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot _imprimit_ ne signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut quelquefois désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son talent à écrire en très-petits caractères:
Quin alii in latam nequeunt traducere frontem, Arte tuâ _impressum_ quod brevis unguis habet.
Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de Charles IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le XVIe siècle.]
Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air, avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait, dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut.
On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.
A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un _Crucifix_ dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute la _Passion_ du Sauveur, selon saint Jean. Une _Image_ de la Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que renfermait l'écriture.
Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure et de la fraise contiennent les _Psaumes_ de la pénitence, le _Credo_ et le _Pater_.
Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture contient tout ce que renferme un _in-folio_ qu'il montre en même temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le petit carré de papier ou de vélin.
Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles dont nous parlons. La première est le _Credo_ écrit (_sic_) sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste dans l'_Evangile_ et le _Pater_ transcrits (_sic_) sur deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'_écrit_ il faudrait dire _gravé_, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de l'écriture.
Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821) écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) l'_Oraison dominicale_, le _Symbole_ des Apôtres, les centième et cent trente-quatrième _Psaumes_, et les sixième, septième et huitième _Commandements_ de Dieu, formant en tout 1931 lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année.
Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume des _Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du Commerce_, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, 1836, _in-8º_, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré, disons-nous, 416 fois les mots _Society of arts_[135]. Le nombre de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page in-8º ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une page _in-fol._ à deux colonnes, du _Dictionnaire de Moreri_, laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir une page in-8º. Ainsi, en définitive, les 6 vol. _in-fol._ de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être renfermés en un volume in-8º de 516 pages; mais il ne serait lisible qu'à la loupe.
[Note 135: On trouvera ce rectangle gravé dans la première des planches qui sont à la fin du volume.]
Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux; mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre des _nugæ difficiles_. Passons à la mécanique.
PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.
CHEZ LES ANCIENS: Callicrates fit en ivoire des fourmis et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait discerner les diverses parties.
Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une petite abeille cachait sous les siennes[136].
[Note 136: _Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit animalia, ut partes earum à cæteris cerni non possent._
_Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, et navem quam apicula pinnis absconderet._ (PLIN., Hist. nat., _lib._ VII, _cap._ 21, et _lib._ XXXVI, _cap._ 5.)]
Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une mouche qu'il coula également[137].
[Note 137: _Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam tenuit tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam integeret alis simul facta musca._ (PLIN., _lib._ XXXIV, c. 19.)]
Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la _Semaine_:
L'homme peuple les airs d'un volant exercite D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite, Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids, Se guindait par le ciel.....
CHEZ LES MODERNES: Un inspecteur des écoles de la principauté d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que, sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à l'endroit d'où il était parti.
Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue.
Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa SEMAINE, de cet aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées de son temps. Il s'en exprime ainsi: