Part 20
[Note 127: Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, est née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19 juillet 1553, couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le 17 novembre 1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.]
Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il, s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa l'histoire.
[Note 128: Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»
Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse (qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.
Georges Puttenham, dans son _Art of english poesy_, London, 1589, petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains, tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne, Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.]
»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa jeunesse. Il existe à Londres une seule _broadpièce_ (pièce d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour, son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»
On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la Reine est morte le 3 avril 1603.
VI.
DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.
Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais il la remplaça par des tourments pires que cette peine.
[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple, que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de son douaire.]
Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui, plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes. Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la seule Angleterre.
Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme. Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société, car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises; le fait s'est passé en 1836:
«Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays, nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici les détails de cette hideuse adjudication:
»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait. Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings (32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour était le plus beau de sa vie.»
[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.
Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait dernièrement de ces ventes à la turque:
«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar. Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le marché, et on livre la marchandise.»]
Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:
«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou récompensé, subira la peine de mort.
»Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»
Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du temps du grand inquisiteur Torquemada?
* * * * *
En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie écrite de la loi commune, c'est-à-dire les _Reports of cases_ consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 _vol. in-fol._, et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ 987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs. Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: «Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié sera pour le Roi.»
VII.
LES EXCENTRIQUES.
Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception, et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux; mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne figureront pas mal dans la nôtre; commençons par
LE VIEUX LOWEL.
C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131]; il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames. Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux, tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il, la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille, comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine. Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant: «M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau; samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].
[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse, situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils, canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes de cerfs.]
[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être rapporté.
Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard (_mont-de-piété_)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune; mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:
«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle, demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le terme d'une année.»
Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de fournir aux besoins du vieillard.]
SIR STUKELEY.
Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions, des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à Sterne pour son _oncle Toby_. Il n'avait dans son logement ni chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement, sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri. Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant; une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.
M. HOWE.
Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet, jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.
Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière. «Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!» Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M. Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.
L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN 1835.