Le livre des singularités

Part 19

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Ici finissent les informations demandées par le roi Henri VII et prises par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on en est resté là et le projet de mariage n'a pas eu lieu; car Henri VII resta veuf; et cinq ans après il mourut à Richmond le 22 avril 1509, laissant un fils (l'aimable Henri VIII son successeur) et deux filles, l'une Marguerite, mariée à Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui fut la seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel elle ne resta que trois mois, du 9 octobre au 1er janvier 1515, jour de la mort du Roi).

IV.

QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT

POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI, A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE SEIZIÈME SIÈCLE.

Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici les articles les plus saillants:

«1º Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement et ne fréquentera point de femmes de mauvaise vie, pour ne pas compromettre la santé de S. M.

»2º Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons déguenillés qui vont et viennent presque nuds, et qui couchent par terre ou devant le feu de la cuisine.

»3º Aucune viande ne sera servie sur la table du Roi au-delà d'un prix raisonnable[118].

[Note 118: Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533, sous Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un demi sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.]

»4º On donnera caution convenable pour parer à la soustraction des pots (en bois de frêne) et des coupes en cuir appartenant à S. M.

»5º La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix pour servir à l'usage journalier. On aura le plus grand soin des assiettes de bois et des cuillers d'étain.

»6º Aucun petit garçon ou commissionnaire ne sera entretenu à la Cour pour le service des domestiques.

»7º Les femmes prodigues et dépensières seront bannies de la Cour.

»8º Il en sera de même de toute espèce de chiens, excepté un petit nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement des dames.

»9º Les officiers de la chambre du Roi vivront en bonne intelligence entre eux, et ils ne parleront jamais des passe-temps de S. M.

»10º Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, ce qui souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle brisée.

»11º Celui des pages qui séduira une des filles de la maison du Roi et qui la rendra mère sera condamné à une amende de deux marcs au profit de S. M., et sera en outre privé de bière pendant un mois.

»12º Les valets d'écurie ne voleront point la paille de S. M. pour la mettre dans leurs lits, parce qu'il leur en a été suffisamment accordé.

»13º Entre six et sept heures, les officiers chargés du soin de la chambre du Roi, allumeront le feu et mettront de la paille dans la chambre particulière de S. M.[119]

[Note 119: Dans ce temps-là les appartements n'étaient point encore parquetés; en hiver on y répandait de la paille et des roseaux; en été du feuillage. Il en était de même dans les églises, les écoles et autres lieux publics.]

»14º On ne donnera du charbon que pour les chambres du Roi, de la Reine et de lady Marie.

»15º Le dîner sera servi à dix heures, et le souper à quatre[120].

[Note 120: Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage que nous a transmis cet axiome du temps:

Lever à six, dîner à dix, Souper à six, coucher à dix, Font vivre l'homme dix fois dix.

Rabelais disait:

Lever à cinq, dîner à neuf, Souper à cinq, coucher à neuf, Font vivre l'homme dix fois neuf. ]

»16º Les dames d'honneur de la Reine auront une miche de pain blanc et une échine de bœuf pour leur déjeûné.

»17º Il sera fait un cadeau à chaque officier de la cuisine du Roi qui se mariera, et un autre à quiconque apportera un présent à S. M.»

Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, que le déjeûné des dames d'honneur de la Reine était réglé d'une manière assez modeste; mais quelque temps après, il se trouva parmi ces dames une certaine lady Lucy pour laquelle il fallut déroger au réglement. Elle était douée de dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour satisfaire, quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, fut obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, ce qui lui serait servi tous les jours à chaque repas. Voici cet ordre traduit littéralement de l'anglais, tel qu'il a été donné à l'officier des cuisines du Roi, vers 1626. On verra par les détails du menu, que cette dame ne faisait pas la petite bouche à table.

«HENRI, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on fournisse à notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans sa chambre, les aliments suivants:

»_Premièrement_, chaque matin, pour déjeûner, un filet entier de bœuf, un pain de quatre livres, une tourte de fruits et un gallon (4 bouteilles 1/2) de bière forte.

»_Item_, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche de bœuf rôti (_roast-beef_), quelque fricassée de notre cuisine, un pain de quatre livres et un gallon de bière forte.

»_Idem_, à souper, un plat de légumes[121], un membre de mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, un pain de trois livres et un gallon de bière forte.

[Note 121: Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à cette époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans les premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves, ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une salade qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas. Les artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première fois vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon n'y sont connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le groselier en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en 1540. La rose y fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est pourquoi, ajoute-t-on, le couronnement de la reine Victoria que les Anglais surnomment la ROSE D'ANGLETERRE, a eu lieu le 28 juin 1838. On croit que les serres chaudes et les glacières y furent établies sous le règne de Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23 avril 1667 pour l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière, on servit des fraises, des cerises et des glaces à la crême.

La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là; mais il paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin nous parle de son état brillant sous le règne de la reine Anne (de 1701 à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors à la Cour d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle ne dédaignait pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires anglais contiennent beaucoup de préparations désignées _after queen's Ann fashion_, à la manière de la reine Anne.» (_Physiologie du goût_, 1834, t. II, p. 163).]

»_Item_, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un pain de deux livres, un gâteau et un demi-gallon de vin de notre cave.»

Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée pour les mets solides, surtout pour les viandes.

Nous mentionnerons encore un ancien réglement de police anglaise qui nous a paru assez singulier; il est relatif à la vente de la viande de boucherie. Ce sont des instructions données à ce sujet au bailli de Westminster et aux officiers sous ses ordres. Il suffira d'en citer quelques articles:

«_Item_, toute viande gâtée, comme ayant été exposée en vente dans cet état, sera distribuée soigneusement et en temps opportun parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, des pauvres bien régalés.)

»_Item_, tout boucher qui, avant d'abattre un taureau, ne l'aura pas exercé et fait battre contre des chiens, doit être mis à l'amende[122].

[Note 122: Par le 6e acte du Parlement, sous le règne de Henri VII, publié en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de faire tuer leur viande (_sic_) dans les villes murées (celle de Cambridge exceptée).]

»_Item_, les bouchers encourront l'amende de deux shellings pour chaque morceau de viande au dessous d'un quartier de bœuf, qui, offert le jeudi, serait de nouveau exposé en vente le samedi suivant.»

M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société des Antiquaires de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.

Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée en 1827 à la même Société, est un état de la dépense particulière de Henri VIII depuis 1529 jusqu'en 1533. On voit, d'après les détails contenus dans ce document, que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence, qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en aumônes. Entre autres articles assez singuliers, on trouve celui-ci qui annonce que l'on mentionnait dans cet état des articles assez minutieux:

»_Item_, pour les salades de Sa Majesté, un flacon d'huile, apporté de Calais par un courrier expédié par ordre du Roi à cet effet.

»_Item_, pour gratification accordée au cuisinier chargé spécialement de faire les puddings du Roi.»

Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par Henri lui-même, comme examinés, vérifiés et approuvés par lui[123].

[Note 123: Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant Chancery-Lane à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs, les occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.]

Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; nous ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la suite du couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la même année 1533, y est comprise; mais ce repas est assez remarquable par la singularité de certains détails, pour que nous en fassions mention. En voici la narration d'après une _notice_ du temps, dont nous conservons le style naïf:

«La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), fut conduite en une grande salle qui luy estoit appareillée pour disner. La table estoit fort longue, et estoit l'archevesque de Canterbury assis à sa table bien loing d'elle.

»Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises sous la table pour la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire; les deux autres qui estoient debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose.

»Son disner fut long et fort honorablement servi. Elle avoit un parquet à l'entour d'elle où dedans personne n'entroit que les députés pour le service, qui estoient les plus grands du royaulme, mesme ceux qui servoient de sommeillers, d'eschansons et de panetiers, avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon ordre.

»Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes tables qui contenoient la longueur de ladite salle, où du haut costé estoient ceux de ce Royaulme qui ont la charge des ports, et au dessous d'eux, à la mesme table, force gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé, les archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs comtes et chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre costé de la salle, à celle du haut bout estoit le maire de Londres accompagné de messieurs les aldermans (échevins), et à l'autre table estoient les dames, duchesses, comtesses et autres dames et damoiselles.

»M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) accoutré avec force pierreries et perles, sur un coursier encaparaçonné de velours cramoisy, lequel à cheval se promenoit par toute la salle à l'entour des tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et prenoit garde au service et à l'ordre, et estoient toujours nue teste, comme sçavez que est la coustume de ce pays.

»Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à propos, par où il pouvoit voir toute la cérémonie sans estre vu, où il fit aller avec lui l'ambassadeur de France et celui de Venise.

»A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, et en prenoit qui vouloit. Semblablement y avoit cuysines à bailler viandes à tous venants pour ce jour-là, et y eut une merveilleuse mangerie. Trompettes et hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults crioient LARGESSE.»

En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, jugeant à propos de réprimer le luxe de la table, en temps de disette, firent le réglement suivant qui eut force de loi:

»La table du lord Maire n'aura jamais tant à dîner qu'à souper, plus de sept plats; celle des aldermans et des sherifs plus de six, et celle du porte-épée, _sword-bearer_, plus de quatre. Chaque plat servi au dessus du nombre spécifié par le réglement, fera encourir au délinquant une amende de quarante shellings.»

V.

SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.

Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7 septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse. Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom. II de leur _Description des principales pierres gravées du cabinet du Duc d'Orléans_. Paris, 1780-84, 2 vol. _in-fol., fig._ VOY. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:

«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les plaintes de ses sujets bien-aimés.

[Note 124: Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une anecdote rapportée dans les journaux anglais et français du mois de juin 1837, il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait, à raison du talent de son auteur, avoir tous les caractères de la ressemblance, voici l'anecdote:

«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme des environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: c'est le portrait en miniature de la reine Elisabeth par Hans Holbein, devant lequel cette Reine posa pour ce portrait, faveur qu'elle n'accorda jamais à aucun peintre.»

Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se faire peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean Holbein était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait vingt-un ans. Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière œuvre d'Holbein, il est présumable qu'elle a été peinte dans un âge moins avancé. Bien plus, si ce portrait a été commandé par Henri VIII, père de la princesse, et aux gages duquel était Holbein, alors le portrait aurait été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, et Elisabeth aurait eu moins de quatorze ans.

Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec cette addition:

«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en pied de la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de Civile, envoyé de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait fort curieux a été peint d'après nature.»]

»En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»

Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original, écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement, relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1º que quiconque oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée, encourrait les peines de haute-trahison; 2º que celui qui aurait l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les deux oreilles coupées; 3º que ceux qui s'aviseraient de prédire, de souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de la beauté de cette princesse.

Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes, les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, pouvaient blesser ses regards.

[Note 125: On raconte qu'un jour elle donnait une première audience à des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était à leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; elle ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient point à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue beaucoup plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut terminée et les ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était adressé le beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les courtisans s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre formel: «Eh bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah voilà une femme bien faite! puis il a ajouté une expression vive et plus que cavalière, mais que la décence ne nous permet pas de répéter à Votre Majesté.» La Reine ne se fâcha point, et il n'en résulta autre chose sinon que lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune hollandais un fort joli présent.]

Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite, des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv. 1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout ensemble.»

[Note 126: Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur le prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit condamner à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut exécuté.]

On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres, se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna, et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros.

Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses _Annales pour servir à l'histoire de Hollande_, qu'à chaque audience qu'il avait de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le 22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que nous le fournit la _Revue britannique_ (mai 1838). Cet auteur ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de peau, _olivastra di complessione_, délicate jusqu'à la maigreur; le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans: «Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front, elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien lourd.»--«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour d'Elisabeth d'être couronnée.