Part 18
»L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, moi, votre très-humble esclave, que vous avez daigné regarder comme quelque chose, ayant reçu des deux mains la lettre que votre excellence s'est abaissée jusqu'à m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise sur ma tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que j'exécuterai ponctuellement ce qu'elle contient sans m'écarter de l'épaisseur d'un grain de sésame, de la teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée dans la lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de l'_assirvahdam_[114] de votre excellence, elle se terminera bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle sera finie, moi votre très-humble serviteur et esclave, je ne manquerai pas de me rendre auprès des pieds de votre excellence pour recevoir ses ordres.
[Note 114: Ce mot répond à notre _Dieu vous bénisse_; c'est une expression mystérieuse, composée de trois autres qui renferment d'heureux souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le pouvoir de conférer l'_assirvahdam_, ou de prononcer ce mot sacré sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur font des présents.]
»Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les avis et les instructions nécessaires pour me conduire d'une manière qui lui soit agréable, et de m'indiquer la meilleure voie pour servir ses pieds sacrés, qui sont la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne sera pas nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa bonté me fasse parvenir une feuille de bétel échancrée avec l'ongle[115], par quelqu'un qui m'expliquera ses ordres de vive voix.
[Note 115: Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour porter des ordres verbaux.]
»Telle est ma très-humble supplique.»
Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de M. l'abbé Dubois, intitulé: _Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de l'Inde_. Paris, 1825, _2 vol. in-8º_. _Voy._ tom. II, p. 107-111.
Finissons par le chinois:
XVIII.
LETTRE CHINOISE ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE.
Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la singularité de quelques expressions, a été adressée, en 1839, à sa majesté la reine Victoria, par des commissaires délégués du gouvernement chinois, pour l'engager à supprimer pour toujours le fatal commerce de l'opium, si funeste, disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par les titres qu'ils se donnent.
«Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons accepté les dix mille royaumes de la terre, nous possédons un degré de majesté divine que vous ne pouvez pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements vous ont manqué.
»Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher le commerce de l'opium; et faites-les-nous connaître.
»Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté ou à éluder nos ordres. Nous ne vous permettons ni des détails, ni des détours.
»Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en attendant votre réponse.
»Donné la seconde lune de la XIXe année.
Signé LIN, _commissaire impérial, président de l'administration de la guerre, vice-roi de Hoo-Kwang_.
TANG, _l'un des présidents du conseil de guerre, vice-roi de Canton et de Quangse_.
E, _vice-président du conseil de guerre et gouverneur de Canton_.
Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur style de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette pièce par trop impérieuse et trop contraire aux règles de la diplomatie, n'a pas cru devoir la mettre sous les yeux de la Reine.
HUITIÈME OBJET.
QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS EMPRUNTÉS A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION ET A LA LITTÉRATURE, CHEZ LES ANGLAIS.
I.
ORDONNANCE DE RICHARD I, ROI D'ANGLETERRE.
Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir en 1190 pour la troisième croisade[116] à la tête d'une armée de trente-cinq mille hommes, qu'il devait réunir à celle de Philippe Auguste, chef de cette même croisade, il fit un règlement de police pour ses troupes qui allaient s'embarquer. Nous allons rapporter cet acte dont les dispositions ne sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal actuel de la marine, chez les nations policées.
[Note 116: On compte ordinairement sept croisades:
1º Celle de 1096, prêchée par Pierre l'Hermite, sous Philippe I. Les croisés s'emparent de Jérusalem en 1098; Godefroi de Bouillon en est nommé roi.
2º Celle de 1147, prêchée par S.-Bernard, sous Louis VII dit le Jeune. L'empereur Conrad III y prend part.
3º Celle de 1190, sous Philippe II dit Auguste. C'est celle dont nous parlons dans cet article.
4º Celle de 1204, prêchée par Foulques de Neuilly sous le même roi Philippe Auguste. On s'empare de Constantinople. Baudouin, comte de Flandre, en est le Ier empereur.
5º Celle de 1213, sous le même roi.
6º Celle de 1248, sous Louis IX, qui y fut fait prisonnier le 5 avril 1250, et qui obtint sa délivrance le 5 mai suivant, moyennant la restitution de Damiette et une rançon de 400,000 fr. (plus de 7,000,000 de notre monnaie actuelle).
7º Celle de 1270, sous le même roi S.-Louis, qui meurt en Afrique le 25 août de la même année.
Les croisades, sous le rapport politique, ont été malheureuses et désastreuses pour la France; mais sous le rapport du commerce, des arts, des usages et même des lettres, leur résultat a fait faire un grand pas à la civilisation.]
«1º Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau, devra être lié à celui qu'il aura tué, et, dans cet état, jeté à la mer.
»2º Celui qui en tuera un autre sur terre, devra pareillement être attaché avec le cadavre, et enterré avec lui.
»3º Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir tiré le couteau ou autre arme pour frapper quelqu'un, ou qui en aura frappé un autre jusqu'à effusion de sang, aura la main coupée.
»4º Celui qui frappera un autre de la main sans effusion de sang, sera plongé trois fois dans la mer.
»5º Celui qui se servira de termes injurieux, invectives, imprécations et malédictions, sera condamné à payer autant d'onces d'argent qu'il aura insulté de fois.
»6º Celui qui aura volé, quand il sera convaincu légitimement, devra avoir la tête rasée, arrosée de poix bouillante, et frottée avec de la plume ou du duvet, afin qu'on puisse le reconnaître; et, en cet état, il sera mis à terre et abandonné dans le premier lieu qu'on rencontrera.»
Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie du siècle qui l'a produite. Finissons par un mot sur cette croisade.
Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent ensemble de Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse, parti dès 1189, eut part à cette croisade, qui commença par des succès et qui finit mal. Cet Empereur mourut au milieu de ses exploits, pour s'être, comme Alexandre, baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre (Ptolemaïs), se disputent, acquièrent de la gloire et finissent par perdre leur armée. Philippe revient en France, et Richard, dans son retour, est fait prisonnier en Allemagne par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à l'Empereur; il ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de 100,000 marcs.
Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard, né en 1156, couronné à Westminster le 3 septembre 1189, mourut le 6 avril 1199; et Philippe Auguste mourut à Mantes le 14 juillet 1223.
II.
EPISODE BIOGRAPHIQUE DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, SIMPLE PARTICULIÈRE, DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.
Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de Woodville, créé depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline de Luxembourg duchesse douairière de Bedfort; elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa jeunesse elle demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps, elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres les plus communes. C'est ce que prouve une pièce très-curieuse écrite de sa main sous le titre de JOURNAL, que l'on a découverte dans les papiers de sa famille. Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à quinze ans; elle rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de la journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent qu'elle ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux qui l'attendait un jour sur le trône d'Angleterre. On n'a publié qu'un fragment du journal autographe en question. le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:
«Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider Catherine à traire les vaches.
»A six heures, le déjeûner.
»Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec la duchesse ma mère, et nous avons donné à manger à vingt-huit pauvres, tant hommes que femmes. J'ai grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné du mécontentement de ce que nous le faisions attendre et laissions refroidir le dîner.
»A dix heures, le dîner auquel prend part John Gray de Grooby, l'un de ceux qui viennent nous voir ordinairement.--C'est un jeune homme bien honnête.... mais que m'importe!--Une fille vertueuse doit s'abandonner aux vues de ses parents.--John est petit mangeur.--Il m'a adressé plusieurs coups-d'œil affectueux.
»A trois heures, la maison du pauvre Robertson a été réduite en cendres par accident.--John Gray a proposé à la compagnie de faire une souscription en faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné lui-même jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette bonne intention, _memorandum_.--Jamais il ne m'a paru si aimable qu'en ce moment; jamais ses regards n'ont été si touchants.
»A quatre heures, la prière.
»A six heures, donné à manger à la volaille.
»A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident arrivé au pauvre Robertson, qui nous a fait souper si tard........» (_Le fragment finit là_).
Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de condition au XVe siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, la belle ame et le cœur sensible d'Elisabeth Woodville.
Disons maintenant un mot des événements qui par la suite ont illustré la carrière de cette jeune personne. D'abord, à l'âge de seize ans, elle épousa le chevalier John Gray de Grooby, mentionné dans le _Journal_ précédent. Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, ce brave jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut tué à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent confisqués. Sa malheureuse veuve se retira chez son père qui habitait sa terre de Grafton dans le Northamptonshire. Un jour que le Roi Edouard IV chassait dans les environs (c'était en 1464), il vint rendre visite à la duchesse de Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la circonstance pour demander au Roi la restitution des biens de son mari. Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, aussi recommandable par sa beauté que par sa vertu, lui fait la cour et oublie qu'il a envoyé en France le comte de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, femme de Louis XI), qui se trouvait alors à Paris. Edouard, de plus en plus amoureux d'Elisabeth, continue ses poursuites pressantes; mais cette jeune et sage veuve repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était de trop bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit qu'irriter les désirs du Roi qui enfin l'épousa le 1er mai 1465. Le comte de Warwick ayant appris cette nouvelle en France, et outré d'avoir été joué, revient en Angleterre, le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à détrôner Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses dispositions qui éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont lieu dans la province d'York et ailleurs; les troupes du Roi sont battues. Les rebelles s'emparent du comte de Rivers, père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils Jean, et leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; tantôt vaincu, tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion à Westminster, le 9 avril 1483, âgé de 42 ans, ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et sept princesses, dont lui survécurent deux princes et six princesses. Quant à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, par ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey, dans le comté de Surrey, où elle mourut quelque temps après. Tous ses biens avaient été confisqués. Cette princesse, sous bien des rapports, était digne d'un meilleur sort.
Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, nous ne pouvons guère nous dispenser de parler de la fin doucement tragique de son frère le duc de Clarence; c'est une vraie singularité. Ce prince qui s'était jeté dans le parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son procès, et il fut condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par égard sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable, le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se décida pour la noyade dans un tonneau de Malvoisie, ce qui fut exécuté le 10 mars 1479[117]; le 11, son corps fut porté à Teusbury où il fut inhumé.
[Note 117: Cette fin rappelle le supplice de la princesse Guitberge, veuve de Guillaume Ier, duc de Toulouse, laquelle, au IXe siècle, fut aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de la même manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui, après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse, s'était retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par ses vertus, lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, eut la cruauté de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière et empoisonneuse, et la fit jeter dans la Saône, où elle périt. Il en agit ainsi pour se venger des ducs Bernard et Gaucelme, frères de cette princesse, qui s'étaient opposés à ses desseins ambitieux et avaient favorisé le parti de l'Empereur son père.]
Nous remarquerons encore que c'est sous le règne d'Edouard IV, que l'imprimerie a été introduite en Angleterre par le célèbre William Caxton, qui fut d'abord ambassadeur de ce prince en différentes Cours. Il revint en Angleterre vers 1473, après avoir donné sa traduction du _Recueil des Histoires de Troyes_, premier livre imprimé en anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression fut commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. Le premier livre que Caxton imprima dans son pays, fut la traduction du _Jeu d'Echecs moralizé_, qui parut à Londres en 1474, _in-fol._ Caxton continua à imprimer dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut âgé de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, qui sont devenues excessivement rares. On prétend que lord Spencer était parvenu à en réunir soixante-quatre dans sa riche bibliothèque; et on les estimait 12,000 liv. sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la valeur de la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de 45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus grand luxe.
III.
INSTRUCTIONS DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE, A SES SERVITEURS DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN STILE, POUR SERVIR A LEUR CONDUITE
_Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi._
Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien recueil auquel nous les empruntons ne donne aucune date, ni aucune désignation des personnes royales auxquelles des lettres, qui n'ont l'air que d'un prétexte, sont adressées à Naples de la part de Catherine, princesse de Galles, la seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles est Catherine d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille), mariée d'abord le 14 novembre 1501, par Henri VII, à Arthur, son fils aîné, âgé de quinze ans, et qui par conséquent était prince de Galles. Ce jeune prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir, dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être obligé de rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma le projet de remarier la jeune veuve Catherine avec son second fils Henri, âgé de douze ans, devenu prince de Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une dispense datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu. Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard IV, que Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486, mourut le 2 février 1503. Il paraît que Henri, devenu veuf, songeant à se remarier, fit prendre des informations secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les singulières instructions, objet de cet article, auraient eu lieu dans le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady Catherine, princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête, et sur la date de cette enquête. Au reste, des renseignements plus positifs n'ajouteraient rien à la singularité des instructions que nous allons rapporter. Voici donc les recommandations faites par Henri VII à ses affidés:
«PREMIÈREMENT. Après avoir présenté et délivré les lettres dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées auxdites Reines de la part de lady Catherine, princesse de Galles, ils remarqueront bien quel est l'état qu'elles tiennent, et quelle est leur Cour; si elles n'ont qu'une même maison, ou si elles vivent séparément; comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et quelles dames sont autour d'elles.
»De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que les deux Reines n'ont qu'une même maison, ils remarqueront avec attention la manière dont cette maison est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle est montée.
»Ils observeront le maintien, la contenance, l'air de visage avec lesquels les lettres dont ils sont porteurs seront reçues, et les réponses verbales qui y seront faites; ils remarqueront le degré de discrétion, de sagesse et de gravité avec lequel lesdites réponses seront faites.
»Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne parle aucune autre langue que l'espagnol et l'italien, et si elle sait le français ou le latin.
»Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille et les traits de ladite jeune princesse, le teint de son visage, si ce visage est peint ou non; si elle est grosse de corps ou non, épaisse ou svelte; si elle a la physionomie animée et aimable, ou bien maussade et mélancolique; si elle est pesante ou légère; si elle a l'air effrontée ou bien si la pudeur met du fard sur son visage.
»_Item._ Ils prendront garde bien attentivement si son teint est clair.
»_Item._ Ils prendront soigneusement note de la couleur de ses cheveux.
»_Item._ Ils feront note précise de ses yeux, de ses sourcils, de ses dents et de ses lèvres.
»_Item._ Ils remarqueront bien le dessin et la tournure de son nez, la hauteur et la largeur de son front.
»_Item._ Par-dessus tout ils remarqueront sa peau.
»_Item._ Ils prendront garde à ses bras; ils verront s'ils sont gros ou minces, longs ou courts.
»_Item._ Ils verront sa main nue, et remarqueront bien exactement comment elle est faite, si elle est épaisse ou mince, si elle est grasse ou maigre, longue ou courte.
»_Item._ Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits du bout.
»_Item._ Ils remarqueront si son cou est long ou court, gros ou mince.
»_Item._ Si elle a de la barbe autour des lèvres ou non.
»_Item._ Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune princesse à jeun; ils entameront avec elle une conversation de manière à pouvoir s'approcher aussi près de sa bouche qu'ils pourront décemment le faire, afin de respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle est douce ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau de rose ou de musc.
»_Item._ Ils prendront note de la hauteur de sa taille, et demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce cas ils tâcheront d'en avoir une, et de prendre la mesure de son pied.
»_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle pourrait être, si elle est constamment d'une bonne santé, ou si parfois elle ne serait pas sujette à quelque maladie.
»_Item._ Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu quelque intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son oncle, et si elle lui ressemble.
»_Item._ Ils sauront quel est son régime ordinaire; si elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait des repas fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou de l'un et de l'autre ensemble.
»_Item._ Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus habile peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le portrait le plus fidèle possible de ladite jeune princesse, et le feront refaire s'ils ne le trouvent pas absolument ressemblant.»
Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en voici les résultats.
RÉPONSE DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII AUX QUESTIONS CI-DESSUS.
«Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos propres sens, sujets à l'erreur et aux illusions, la jeune princesse ne nous a pas paru peinte.
»Sa stature ainsi que les traits de son visage nous ont paru aimables. Il y a quelque chose de rondelet et de grassouillet dans sa peau.
»Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné; elle est demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature quant à ses mouvements, n'entendons pas quant à l'esprit).
»Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un maintien _demeuré_ (ce mot signifie sans doute _posé_), image expressive de la pudeur féminine.
»Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles, parce que la Reine sa mère était présente et devant elle.
»Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas faire attention à nous, pour ricaner et folâtrer (de paroles) avec les filles d'honneur.
»Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses sourcils est noir ou noirâtre.
»Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine longueur, une certaine éminence au milieu, avec un bout bien effilé qui cherche à joindre et à baiser la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa mère.
»Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse maintes fois, et les avons baisées; nous avons aperçu qu'elles étaient douces au tact, d'une peau naturellement propre et d'un arrondissement fort engageant.
»Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon follet) autour de ses lèvres qui sont d'une peau bien nette.
»Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite jeune princesse, nous n'avons pu approcher ses lèvres d'assez près pour parvenir à une connaissance certaine de cet article; cependant sans faire semblant de rien, autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué avec ladite jeune princesse, et nous devons dire que nous n'avons distingué aucune odeur d'épice, ni d'eau de rose, et qu'à juger de la rose de ses lèvres, du lys de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité, la santé et la joie de la vie (au moins en apparence).
»Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille, jamais nous n'avons pu connaître la hauteur des talons; mais vu que les jupes sont longues et que nous n'avons pu voir que le bout du pied en marchant, en vérité, le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que nous nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement petit, ce qui est même chose.
»En dernier lieu, la jeune susdite princesse est grande mangeuse, elle fait deux bons repas par jour: en général elle boit de l'eau avec une infusion de canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras, mais rarement.»