Le livre des singularités

Part 17

Chapter 173,784 wordsPublic domain

Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots _parti_, _votre_, _arsenal_, _gros_, _très_, etc., etc., ce qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants. Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre:

«Papa,

»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et tès obéissan fi, papa, et serviteu.

[Note 104: Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait sept ans de plus que le Dauphin.]

DAUPHIN.»

Cette lettre a été prise dans les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a été insérée dans le _Magasin pittoresque_, tom. II, p. 258.

[Note 105: Les éditeurs des _Historiettes_ ont ajouté cette note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la bibliothèque du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que DAUPHIN et non Loys.» Cette note est pour prouver que la lettre en question n'est point celle que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause du changement de l'orthographe du nom de Loys en Louis.]

Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle est née en 1602). Elle est adressée à _Maman Gast_ (Mme de Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente de son jeune frère. On y lit:

«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et en danse et en baux habis.....»

[Note 106: Cette _seu seu_ ou petite sœur, était Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette de Balzac d'Entraigues, marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12 décembre 1622 à Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en couches le 24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le 9 février 1633.]

Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, _Paris_, _in-8º_ de 66 pag.

De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil.

XII.

LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL

A SON FRÈRE.

Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait quelquefois d'une manière assez originale. Etant un jour tombé malade à Calais, il fit part de cette nouvelle à son frère par la lettre suivante:

«Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois fort malade; dites-lui, je vous prie, que cela ne doit point lui donner d'inquiétude: les enterrements sont à bon marché à Calais; je ne lui demande qu'une douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous au pays où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce que je vous demande, c'est de ne me point faire de mauvaise épitaphe, ou pour mieux dire de ne m'en point faire du tout; vous m'obligerez sensiblement.

»Votre bon frère,

DE MONTREUIL.»

Cette lettre donnerait à penser que Mme de Montreuil regardait de près à la dépense, et que le frère du malade avait un talent poétique fort équivoque aux yeux dudit malade.

AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ A L'UN DE SES DÉBITEURS.

«Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, malgré la résolution que j'avois prise, j'ai laissé passer mercredi sans envoyer saisir vos meubles. Si ce n'étoit point fête aujourd'hui, vous auriez le plaisir de voir un sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera pas; et n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre par votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez jamais tenu parole, je suis bien décidé cette fois-ci à vous tenir la mienne; et bien que vous ayez l'honneur d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je ne suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; ainsi à demain.»

L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à Valence en 1692. VOY. ce que dit de sa personne et de ses ouvrages, le savant Michault de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et philologiques_, Paris, Tillard, 1770, _2 vol. in_-12, tom. I, pp. 85-94.

XIII.

CORRESPONDANCE LACONIQUE.

On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un demeurant à Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la correspondance est d'un laconisme sans exemple. Ils n'ont pas à craindre qu'on viole à leur égard le secret des lettres, car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom du lieu d'où ils écrivent et la date à l'intérieur, vous ne trouverez souvent que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute leur pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant un jour à son ami s'il y avait quelque chose de nouveau à Londres, se contenta de lui adresser la lettre suivante:

_Phil. Jan. 2, 1835._

«Friend,

?

_Signé_ JOH. K...»

Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima toute la demande.

Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme il n'avait rien de nouveau à mander à son correspondant, la réponse qui suit lui parut suffisante.

_London, februa., 26, 1835._

«Friend,

0

_Signé_ THOM WOL...»

Ce zéro fit tous les frais de la lettre.

En général les quakers sont très-économes de paroles, dans l'usage ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu à peu près dans le même temps, le prouve: l'un d'eux, débarquant d'Amérique dans un de nos ports de mer, pour soutenir un procès qu'il avait, fut instruit qu'avant l'audience on allait ordinairement rendre visite au président du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, sans saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, demain j'ai un procès devant ton tribunal; comme tu me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.

XIV.

LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.

En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à l'A, B, C.

[Note 107: Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue:

Le TRETTÉ de la grammère françoëze, par Loys Meigret. _Paris, Chr. Wechel, 1550, in-4º de 144 feuillets_.

La TRICARITE, plus qelqes chants en faueur de plusieurs damoêzelles; par C. de Taillemont Lyonoes. _Lyon, J. Temporal, 1556, in-8º de 152 pag._

La GRAMMÈRE de P. La Ramée. _Paris, And. Wechel_, 1572, _in-8º de_ x-211 _pag._

Les ETRÈNES de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan Antoene de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. _Paris, Duval_, 1574, _in-4º_.

Les RÉCRÉATIONS litérales et mystérieuses pour le divertissement des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P. Dobert, minime Dauphinois). _Lyon, Ant. Valançot_, 1646, _in-8º de_ XIV-191 _pag._--Nouv. édition très-augmentée, _Lyon_, 1650, _in-8º_.

Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. Voy. l'édition de 1650, p. 603:

«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne, je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, car la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, et l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties, suivant ce dire:

»Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»

On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû survivre à son auteur.]

Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres singulières; la voici:

[Note 108: M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents, il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble, ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:

«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et un magnifique charlatan.»

Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre particulière, et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais publiée.]

«Mosieu,

»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire, aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre!

»_Signé_ ANDRIEUX, _Manbre de l'Aqadémie fransèze_.»

Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit enfant:

«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde ciderrière dénommé.

»Ce venredi 3 ahou 1832.

_Signé_ B...., mère de C...»

Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux, puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait.

Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente, orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous, qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch. Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»

XV.

LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.

Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature, est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre, à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109], chaque lettre, de _Venise_; qu'il est également, du bel air de mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom, puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs; n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné, n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux néologismes.

[Note 109: Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril 1824.]

PREMIÈRE LETTRE.

_Venise, 1825, juillet 20._

»Mon cher ami,

»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant.

»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite, a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité parisienne, qui ont le plus de distinction.

»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de mes regards corrosifs.

»Surtout, ne soyez pas discret.

»Votre ami, N......»

»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier, dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien je tiens à la confortabilité.»

SECONDE LETTRE.

RÉPONSE.

_Du Château_ de[110].... 1825, août, 5.

[Note 110: Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette expression _du château_ de.....; l'auteur de cette lettre n'a peut-être jamais approché de la grille d'aucun château; mais il est bien et très-bien, dans certaine littérature _à gants jaunes_, de dater ses lettres ainsi que ses préfaces, sinon de Venise, du moins du château de...., château que, toutefois, on peut placer en Espagne crainte d'erreur.]

«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame histérique semble y respirer plus à l'aise.

»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance.

»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie, a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de l'irrationalité de ce misérable.

«Votre ami dévoué. R......»

Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le turc.

[Note 111: En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux qu'il donne à Henri IV.

AU NOM DE DIEU.

«L'Empereur AMAT (Achmet) fils de l'empereur Mehemet, toujours victorieux, marque de la haute famille des empereurs ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle tant de pays sont conquis et gouvernés.

»Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef des prophètes, empereur des victorieux empereurs, distributeur des couronnes aux plus grands seigneurs de la terre; serviteur des deux très-sacrées et très-augustes villes de la Mecque et Médine; protecteur et gouverneur de la sainte Jérusalem; seigneur des plus grandes parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des royaumes de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des mers Blanche, Rouge et Noire et de tant d'autres divers pays, îles, détroits, passages, peuples, familles, générations et d'un nombre infini de victorieux hommes de guerre qui reposent sous l'obéissance de moi qui suis l'empereur Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur Amurat, de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands princes du monde et refuge des honorables empereurs.

»Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la créance de Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des différends qui surviennent entre le peuple chrétien, seigneur de grandeur, majesté et richesses, glorieux guide des plus grands, HENRI IV, empereur de France, que la fin de ses jours soit heureuse!»

Etc., etc., etc. ]

XVI.

LETTRE D'IBRAHIM-PACHA AU GRAND-SEIGNEUR.

Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement d'Adana (_Turq. asiat._), à Ibrahim-Pacha, pacha d'Egypte, celui-ci adressa la lettre suivante à sa Hautesse pour la remercier, faire acte de soumission, etc. Nous ne pouvons donner que la traduction.

«Mon sublime, magnanime, courageux, puissant et grand souverain, notre bienfaiteur, le bienfaiteur de l'humanité;

»Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans fin, et puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité serve de protection à tous les hommes et particulièrement à mon humble tête!

»Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux souverain, à m'accorder le gouvernement d'Adana.

»Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, la durée de ma chétive existence sera entièrement consacrée à prier Dieu pour la conservation de ta vie et la prolongation de ton règne. Comme mon cœur est plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme plus d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir de manière à mériter la gracieuse approbation de ta sublimité, et à trouver l'occasion de me dévouer tout entier à ton service.

»Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et mes très-humbles remercîments, j'ose déposer cette humble supplique au pied du trône du sublime, du magnanime, du courageux, du puissant, du grand Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de tous les hommes.»

L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses armes.

Passons à l'Hindou.

XVII.

LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.

Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan, un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions, surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur fait à son supérieur.

«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes LATCHOUMANAYA, qui sont ornés de toutes les vertus, qui sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et esclave KRICHNAYA, me tenant à une distance d'eux, les deux mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée, et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée _Tavaraï_[113], après les avoir profondément salués, et les avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, savoir:

[Note 112: Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut être adoré parmi les montagnes.]

[Note 113: C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, _Nymphœa lotus_. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma, est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les canaux qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser la campagne.]