Le livre des singularités

Part 16

Chapter 163,966 wordsPublic domain

[Note 95: Il paraît que les chemises, surtout les chemises de toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux chemises de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et on les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa _Galerie_ du XVIe siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre _Dissertation historique sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et les Modernes_, offre beaucoup de détails à cet égard.]

»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les premières maisons est retardée jusqu'après midi[96].

[Note 96: Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la bourgeoisie dans ces temps-là:

Lever à six, Dîner à dix, Souper à six, Font vivre quatre-vingt-dix. ]

»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle.

»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les envoie par la première occasion.

»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur.

»Votre amie, »ANNE BOLEYN.»

Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521, nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en 1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit, Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509 (laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le 1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous le fer du bourreau.

Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon, avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités.

Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547, c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous a transmis de ces 1,272 exécutions:

[Note 97: Le _Journal de la Morale chrétienne_, tom. XII, p. 362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et douze mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent vingt cadavres attachés au même gibet.»]

2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;--2 cardinaux;--3 archevêques;--18 évêques;--13 abbés;--500 prieurs, moines et prêtres;--14 archidiacres;--60 chanoines;--50 docteurs;--12 ducs, marquis et comtes avec leurs fils;--29 barons et chevaliers;--335 autres nobles;--124 citoyens;--110 femmes.--Total 1,272 victimes, et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28 janvier 1547, âgé de 56 ans.

V.

LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ.

Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II, arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer pour lui de la manière la plus funeste.

C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à la mort: aussi bien vous sied-il mal de vous défendre. Qui veut vous perdre est ami de l'État. On ne peut rien voir de plus coupable que vous. Ceux qui par un véritable zèle pour le Roi vous ont rendu si criminel, étoient honnêtes gens et incapables d'être subornés. Je prends trop d'intérêt à tous les maux que vous avez faits en votre vie, pour vouloir vous taire que l'arrest de votre mort n'est plus un si grand secret. Les scélérats, car c'est ainsi que vous nommez ceux qui ont osé vous accuser, méritoient aussi justement récompense, que vous la mort qu'on vous prépare; votre seul entêtement vous persuade que votre seul mérite vous a fait des ennemis, et que ce ne sont pas vos crimes qui causent votre disgrace. Niez avec votre effronterie accoutumée, que vous ayez eu aucune part à tous les criminels projets de la conjuration d'Amboise. Il n'est pas, comme vous vous l'êtes imaginé, impossible de vous en convaincre; à tout hasard recommandez-vous à Dieu.»

Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que présente la lettre lue entièrement de suite:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à vous défendre; qui veut vous perdre est plus coupable que vous. Ceux qui vous ont rendu si criminel, étoient subornés. Je prends trop d'intérêt à votre vie, pour vouloir vous taire un si grand secret. Les scélérats qui ont osé vous accuser, méritoient la mort qu'on vous prépare; votre seul mérite vous a fait des ennemis, qui causent votre disgrace. Niez que vous ayez eu aucune part à la conjuration d'Amboise; il n'est pas possible de vous en convaincre; à Dieu.»

Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560), changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné, et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation, avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans une note, p. 385, de l'_Indicateur Orléanais_ ou _Histoire d'Orléans_, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, _in-12_; mais nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait, peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère.

VI.

LETTRE DE CHARLES IX

A LA COMTESSE DE CRUSSOL.

Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir été écrite en avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre de Charles IX. Le comte de Crussol était alors gentilhomme ordinaire de la chambre, et Mme de Crussol, ancienne dame de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité du jeune Roi, qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer l'expression plus que familière dont se sert ce Prince en lui écrivant.

«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon besoing de vostre secours pour receuoir un ambassadeur qui m'est venu du pays estranger, dont personne n'entendait le langage; et vous avez la langue si à commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose pour luy faire response. Et je vous prie, ma vieille lanterne, de me venir trouver à mon sacre, ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou vous serez bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre jeune fallot.

_Signé_ CHARLES.»

La subscription porte: «A ma cousine comtesse de Crussol.»

VII.

AUTRE LETTRE DE CHARLES IX AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.

Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être élu Roi de Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles s'empresse de l'en féliciter par la lettre suivante:

«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes eslu roy de Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que vous mander. Je loue Dieu de bon cœur. Pardonnez-moi; l'aise me garde d'escrire; je ne sais que dire, mon frère.

»Je auons reçeu vostre lettre.

»Je suis vostre bien bon frère et amy.

_Signé_ CHARLES.»

Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera que pour un prince qui faisait des vers français, dont quelques-uns sont passables, voilà de la prose bien singulière. Nous préférerions la lettre suivante écrite sur le même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou, quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. Elle prouve la joie que répandit dans la famille l'élection du jeune prince au trône de Pologne.

VIII.

LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS AU DUC D'ANJOU.

«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de faire tant pour moi que je vous vois ce que je désire. Je vous prie le bien recognoître et toute la grandeur qu'il vous baille, que ayez dans le cœur de l'employer pour son service et de vostre frère qui est si aise de vostre bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La Rochelle et vous conserver comme le désire

«Votre bonne mère,

CATERINE.» (_Sic_).

IX.

LETTRE DE CHARLES IX

A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.

Voici encore une lettre assez singulière écrite par Charles IX à son frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée de celui-ci dans ses Etats:

A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, est si bien instruit de la charge qu'il vous porte que je penserois luy faire tort si je faisois ceste lettre plus longue, sinon pour vous dire que, vous estant là, nous tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous jouons bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous fassions crever tout ce qui sera entre deux; et sur ce je vous baise les mains.

«Vostre bien bon frère et amy,

CHARLES.»

Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; alors ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps de serrer la courroie, car il est mort à Vincennes le 50 mai 1574.

X.

LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.

Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes (celle d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille Elisabeth, reine d'Angleterre, qui, à l'imitation de son digne père (Henri VIII, bourreau de deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, décapitées par ses ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud, la tête de l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir le jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France son contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que Henri III adressait à l'un de ses ambassadeurs; on y verra que S. M. Britannique est fort maltraitée par S. M. le Roi de France, et qu'il n'a pas dû y avoir grandes relations d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce monument singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:

«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, vue la plène confiance que i'ay en vostre affection pour moy, comme ainsy pour le triomphe de la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois doncques et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon frère le duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins confier en vos propres aduertissemens..... Mais laissez-moi vous dire en familier que c'est perdre ses peines et plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire et uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la reine Elisabeth), laquelle je hayts desia plus que la mort, la tenant et resputant comme il se doit pour vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant que les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, inexorrable, impie, folle et superbe hérétique et dampnée bastarde que Dieu veuille tirer de cette terre où elle fait mille maux depuiz plus de trente ans, martyrisant les fidelles chrestiens[98] et respandant le sang royal[99] avecque celluy de ses gallants[100] et aultres comme à plaisir; en voulant sembler me faire services, elle ajist en trahyson dans mon royaulme et sur touts mes subjects, et jusqu'à mes plus proches et familiers, tellement que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie n'ay pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de cholere et soyf de vendiquation contre cette meschante reyne. Ne manquez, ie uous prie, à bien fayre connoistre à nostre Sainct-Père le Pape et à mon frère de Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier pour le surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous veuille assister et tenir en sa saincte et digne guarde.

[Note 98: Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres catholiques, furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.]

[Note 99: Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay le 18 février 1587.]

[Note 100: Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres, le 7 mars 1601.]

»A Blaisy, le 12 de may 1588. _Signé_ HENRY.»

Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe de ce prince; il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de Villeroi, trésorier de l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. Henri se plaint gravement du Pape:

«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne indignité que le Pape m'a faite à moy qui pour ma religion catolique et si affectionée voulonté an icelle merytays moings tel afront que nul qui peust estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui prand byen que je soys catolique..... Mays je le serai désormays pour ma consciance seule et non pour son respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen sy dous que la venjeance......»

Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste du cardinal de Bourbon, relatif au maintien de la foi catholique, mais dans lequel les ducs de Lorraine et de Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux de la Ligue, etc. Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous les princes de l'Europe, le Pape en tête.

XI.

LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE.

On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis, Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance. Nous allons respecter l'orthographe du bon roy:

[Note 101: Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en 1553, le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le QUATORZIÈME décembre 1553, ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son second fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et lequel fut baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu de Pau, et furent les parrains, etc. etc. _Signé_ CLAUDE (Regin), évêque d'Oleron.»]

[Note 102: Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le conduisit avec ses propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus, pour tirer l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea qu'on lui présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y opposa de toutes ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par le vieillard dont la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce genre de correction était assez familier à son égard dans la maison paternelle. Cependant il se décida, quitta ses vêtements, et le grave prophète, après l'avoir bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait un jour roi de France, mais après bien des traverses. Cela n'est nullement probable; le fûté vieillard se serait bien gardé de faire une telle prédiction en présence de Catherine de Médicis. Cette anecdote est rapportée, sans cette dernière réflexion, dans la _Galerie du XVIe siècle_, (tom. II, p. 236, par Mayer, qui a bien tort d'attribuer à Michel Nostradamus la _Chronique de Provence_, qui est de César son neveu.]

[Note 103: Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, intitulé: _Questions proposées au Diable par le P. Coton_, 1610, _in-8º_. On fait demander au diable par le R. P., _si Dieu est l'auteur des langues_; le malin comte de Thorigni, lieutenant-général sous Henri IV, parodiait ainsi cette question: «Satan, je ne te demande pas si Dieu est l'auteur des langues, mais quel diable a pu en donner une aussi méchante à madame de Monglat?» Puis tombant sur le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas si le serpent avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini avait des souliers quand il vint à la Cour?...»]

«Madame,

«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez (_sic_) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde qui luy face plus de profyt que cella (_sic_), ce que je reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»

Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606; le Dauphin avait alors environ cinq ans.

Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce qu'on lit dans le _journal de l'Estoile_, au 29 mai 1610.

»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que, comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après, estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»

Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent d'un petit faon au jeune Roi.

«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui prist la fantasie de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages, soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit, encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine, dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit, mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine contente lui pardonna.»