Part 15
»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui Rabaschier, chanoine, et maître Pierre le Chandelier, chapelain, que leur âge et leurs infirmités avoient empêché de se réunir à leurs confrères, virent arriver chez eux des valets chargés par l'évêque de Lisieux de leur apporter tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent assisté en personne au banquet.
»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque dans la grande salle du festin, furent apportées aux convives des confitures et des épices dans des drageoirs d'argent; c'est ce qu'on appeloit alors la _collation_. Les deux baillis et les autres personnages notables qui avoient dîné séparément vinrent prendre part à cette collation.
»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable cortège, sortant dans le même ordre qu'il étoit venu, se rendit, la croix en tête, aux portes de la cathédrale. Là tous les convives se séparèrent; ainsi finit ce repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint le siège de Lisieux de 1424 à 1430.»
BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.
M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de Bordeaux en 1826, avait gagné contre M. de Camiran, l'un de ses grands-vicaires, une dinde aux truffes qui se faisait longtemps attendre. La fin du carnaval approchait; Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci prétend que les truffes ne valent rien cette année.--«Bah, bah, reprend le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux bruit que font courir les dindons.»
VII.
COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,
SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.
Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois assez original? Il voulut un jour (en 1794) donner à une jeune et aimable dame, une leçon de rhétorique, dont les sens du goût, de la vue et du tact, fissent à table tous les frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son mari.
On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits pois et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des cuillers d'argent; puis du café avec des petites cuillers en vermeil; et enfin des glaces avec de très-petites cuillers en nacre de perles, ornées d'or. Ce frugal dîner finissant, le savant professeur commença son cours de rhétorique de la manière suivante en expliquant ainsi ces différents emblêmes.
La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple dont un orateur doit commencer son discours, c'est l'_exorde_[89]; la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est la _proposition_; les cuillers d'argent expriment que la logique et la rhétorique vont se donner la main, c'est la _preuve_; le vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire pour donner à son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, c'est la _confirmation_; enfin la nacre de perle a pour objet de rappeler qu'un ouvrage doit toujours finir par les plus belles pensées, c'est la _péroraison_.
[Note 89: Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde modéré; car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller de buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.]
On avouera que ces applications sont, comme le dîner en question, plus bizarres que justes, on pourrait même dire plus ridicules. Au reste cette allégorie singulière ne doit point nous surprendre, elle provient du grand homme qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et Racine étaient des sots. Il n'est pas mort _ab intestat_; et même sa succession n'a pas mal fructifié.
LE DÎNER LOGIQUE.
Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de même force, que les écoliers faisaient jadis courir dans les pensionnats sous le titre de DÎNER LOGIQUE:
* * * * *
LA SOUPE, symbole du PRINCIPE, parce qu'elle est _claire_ et très-claire.
L'ENTRÉE, symbole de l'IDÉE, parce qu'elle est _simple_ et très-simple.
La PORTION, symbole de la CONSÉQUENCE, parce qu'elle est _juste_ et très-juste.
Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues d'éloges sur la nourriture dans les pensionnats.
LA DENT D'ARGENT.
La Belgique se distingue quelquefois par des institutions plus ou moins remarquables; en voici une qui peut figurer parmi les plus singulières. C'est la fondation d'un prix accordé à celui qui mangera le plus dans une fête annuelle vouée au culte de la grande chère; nous ne disons pas de la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent les premiers droits au prix qui est une DENT D'ARGENT.
Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.
«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture avec drapeaux et en costume, les autres à pied, sont allées le lundi 2 octobre, à Zellich, sur la route de Gand, pour y faire des dîners suivant l'usage à pareil jour tous les ans. Une DENT D'ARGENT a été décernée au _plus fort mangeur_. Voilà qui est caractéristique.»
C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses de l'heureux polyphage qui a remporté le prix.
SEPTIÈME OBJET.
QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,
ÉCRITES
PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.
Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail; nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements qu'on en a portés.
1º L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en grec et en latin), dans son _Codex apocryphus Novi Testamenti_; Hamburgi, 1719, 9 tom. _in-8º_. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans nos _Recherches sur la personne de_ J.-C. Dijon, Lagier, 1829, _in-8º_, pp. 40-48.
2º Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace. Voy. le _Cod. apocr._, t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription: _Christiferæ Mariæ, suus Ignatius_, et celle de Marie: _Ignatio dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu_.
3º Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription: _Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem_. Cette lettre de dix lignes (en latin) porte à la date: _Anno filii nostri_ XLII, _nonis_ julii (7 juillet). Elle est signée MARIA VIRGO; selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: MARIA _quæ suprà, hoc chirographum approbavit_; alors ce serait saint Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 849[90].
[Note 90: On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: _L'Antica e pia tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro Menniti_. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, _in-4º_, _fig._ Il existe un exemplaire de cet ouvrage dans le riche cabinet du savant M. Leber. VOY. le beau Catalogue de sa bibliothèque, nº 99.]
4º Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que l'on a prêté à la vierge Marie:
«_Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta. Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam consequeris salutem apud Deum._» Sans signature. On la croit écrite _Anno Christi_ LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le Christianisme. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 852.
5º Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin) sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 927.
6º La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le _Cod. apocr._, t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce travail est inédit.)
7º On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois colonnes _in-folio_. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. VOY. _Cod. apocr._, t. I, pp. 309-313.
8º Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui fut trouvée à Rome sur son autel. VOY. _Cod. apoc._, t. II, p. 913. _L'Art de vérifier les dates_ (t. III, p. 294) prétend que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que c'est une prosopopée.
Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale, etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails historiques dans un de nos ouvrages précédents (le _Dictionnaire des livres condamnés au feu_, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité:
I.
LETTRE DU PAPE JEAN XXII
A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.
Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243; cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.
La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.
«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin, particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous avertissons de ne point souffrir.....»
[Note 91: Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une amende dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié appartenait au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.
A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe, il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, qui obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe et qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le texte de l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent encourir l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus damnable que l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes ne peut racheter un tel péché; et celui qui se rase pour le monde, viole la loi divine et se déclare l'ennemi de Dieu qui l'a créé à son image.»]
Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables; Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné à être _traîné_ publiquement (c'est-à-dire attaché derrière un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui fut exécuté. (VOYEZ _l'Art de vérifier les dates_, _in-8º_, tom. III, p. 383.)
II.
LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII.
Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités. Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité (31 mai 1323).
Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale:
«Très Saint Père,
»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu, j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où, après maints _Requiem_, nous l'avons enterré honorablement et _gratis_.
»Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et paternelle bénédiction.
_Signé_ J. THOMAS, chevecier.»
Il est dit dans l'_Art de vérifier les dates_, qui nous fournit cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la juste sévérité du Roi.»
III.
LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier
A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.
Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année 1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur, copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous, est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en 1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui, sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur, comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible.
[Note 92: Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les cinq voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi _Austriæ Est Imperare Orbi Universo_, devise fastueuse qui lui convenait d'autant moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et lâche; il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des Romains dès 1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé à Gand, le 22 août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe né le 22 juillet 1478, et Marguerite née à Gand en 1480, (c'est à elle que s'adresse cette lettre). Marie mourut le 27 mars 1482, âgée de 25 ans; Maximilien épousa en secondes noces, le 16 mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc de Milan; elle mourut sans enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien, son époux, mourut à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier 1519, n'ayant pu réussir à se faire nommer pape.]
[Note 93: C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519, couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558, après avoir abdiqué en 1556.]
«Le 18 septembre.
»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue.
»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes.
[Note 94: Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il eut pour successeur Léon X.]
»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant, moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De sela aussi je me suys contenté.
»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne mains null Vénéciens.
»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja entre eos.
»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous.
»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache; car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père MAXIMILIANUS, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre.
»_P.S._ Le papa a ancor les vyevers dubls (_les fièvres doubles_), et ne peult longement fyvre (_vivre_).»
Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier. Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe mausolée.
Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le curieux ouvrage intitulé: CORRESPONDANCE _de l'empereur Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux_, par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant de l'Institut. _Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8º._ VOY. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux recueil de notes très-intéressantes.
IV.
LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.
Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons écrite vers 1521.
«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal, et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne restais ici à cause des cadeaux que je reçois.
»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside (grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95], à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3 shellings (3 fr. 75).