Le livre des singularités

Part 2

Chapter 23,759 wordsPublic domain

[Note 1: Il est dit, (dans le THALMUD, recueil qui n'est pas exempt de choses plus que singulières et parfois saugrenues), que «Dieu, afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il était seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt, jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un aussi parfait que le nôtre.» (Voy. BASNAGE, _Histoire des Juifs_, liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru devoir figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de rapporter.]

Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes dérivent de l'école de Platon, n'ont point été inconnues à l'auteur de l'opuscule en question, comme il sera facile de s'en convaincre en parcourant l'extrait que nous allons en donner.

Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du Roi (_fonds Béthune_, nº 7341), a été imprimé en entier, sans doute pour la première et dernière fois, dans un journal littéraire intéressant, la _Revue rétrospective_, Nº IX, juin 1834, _in_-8º, pp. 456-463; on voit que cette pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est pas un grand malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous nous bornerons à quelques citations des passages les plus supportables ou les plus singuliers. Ces citations suffiront pour faire apprécier cette œuvre mystique. L'auteur anonyme, très-bon catholique, veut nous donner une idée de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et se complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, dans son style un peu suranné:

«Ce dire ancien, _il ne faut s'enquérir quels pactes de mariage il y a entre Jupiter et Junon_, nous enseigne que nous ne devons estre trop curieux de vouloir pénétrer dans les mystères du ciel, ni de Dieu mesme; l'esprit de l'homme est aveugle au regard des choses divines, qui sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont cachées aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de la connoissance et plus haute faculté de l'ame.....

»A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la création du monde, c'est parler impertinemment, ou même puérilement, et ne savoir proprement ce qu'on demande; car cette parole _faisoit_ inclut quelque sorte d'action intime, une action réelle qui ne peut être en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence et de perfection. Dieu est un esprit souverain qui n'agit pas à la façon des artisans du monde; les hommes ne peuvent accomplir leurs ouvrages que par le moyen des instruments et outils à ce propres et convenables; mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour travailler, il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à parler proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en faisant toutes choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se repose en travaillant, et par son seul vouloir son œuvre est accomplie et parfaite. En Dieu il y a une intelligence, une volonté souveraine; de façon qu'il veut agir (agir, dis-je, sans action, sans mouvement actuel), il agit par le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême; et dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être à quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli par sa volonté divine......

»Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit que faire des créatures, car il vivoit et régnoit avant les siècles, très-heureux et très-content dans le paradis de son essence et dans l'essence de lui-même; et la vérité est que le monde et les anges et toutes les créatures ont été tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec le philosophe) de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité de l'Être divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. Ainsi Dieu n'ayant que faire de toutes les choses qu'il a faites volontairement, toutes ces choses ont affaire de Dieu pour être, pour vivre et subsister heureusement selon la dignité de leurs espèces......

»Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content sans le monde (qui ne pouvoit apporter aucun avantage à son contentement et à sa gloire), en ayant aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme plus expresse et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire du monde, combien qu'il ait voulu l'establir en certain temps, puisqu'il est lui-mesme le vrai monde intellectuel, comprenant en la sphère de son immensité et le monde intelligible et le sensible et le petit monde compris dans le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit que faire des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et simple, abstrait de toute nature et composition élémentaire; il n'avoit que faire des ames, car il est tout intellect, et l'intellect est l'ame de l'ame, comme la prunelle est l'œil de l'œil......

»Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la maison intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire des temps pour subsister, car l'éternité est le temps immense de Dieu, ayant créé le temps et les moments pour le bénéfice de l'homme et des autres choses admises en la nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il fît le ciel et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que l'on demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi est-ce qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce temps-là même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y avoit point de temps, pourquoi est-ce que l'on demande ce que Dieu faisoit alors? car il n'y avoit point d'adonques ni d'alors, là où il n'y avoit point du tout de temps. C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence de toute chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, sans sa grâce et providence), tout ce qui est ou qui semble avoir quelque chose de l'être, n'est rien et n'a point de substance réelle.

»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à ces chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure[2]), que Dieu faisoit avant la création des choses, ce qu'il fait maintenant et ce qu'il fera toujours......

[Note 2: Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées et les épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que les épithètes de _chiens_ et de _pourceaux_ n'annoncent ni délicatesse ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou émule du R. P. Garasse.]

»Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant qu'il eût créé le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, fait toujours une œuvre qu'aucun ne connoît non plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence souveraine contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité, le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel auquel il prend son souverain plaisir, pour lequel il a mis en être toutes choses, auquel elles seront un jour réunies par la vertu du Saint-Esprit qui est l'aimant intellectuel et le lien et l'accomplissement de toutes essences; et c'est en ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le Souverain se contemple de toute éternité; et de la contemplation ineffable de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, amour essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette trinité très-sainte et vénérable.

»Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la création du monde, je réponds avec tous les théologiens, qu'il contemploit son Fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité par son intelligence et contemplation divine[3]; qu'en ce Verbe éternel, il contemploit l'archétype et le monde du monde, les anges, les ames et toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il voit toujours d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et manifestement toutes choses. Or l'action sans action du grand lien étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce monde affecter la vie contemplative, vivant selon l'esprit et non selon la chair, employant notre intellect et toutes les facultés de notre ame aux exercices spirituels, au lieu de les convertir aux actions humaines et corporelles, aux fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence qui ne tendent qu'à la mort.......

[Note 3: Il existe un ouvrage intitulé: _Dissertation où l'on cherche à prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans le Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie._ Londres, 1739, pet. in-8º. Ce volume fait partie de la riche bibliothèque du savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon. Voy. le nº 83 du superbe catalogue qu'il en a dressé; _Paris, Techener_, 1839, 3 vol. in-8º, fig.]

»Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu avant la création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit beaucoup de choses au regard de nous et ne faisoit rien à son respect; il faisoit selon notre sens, mais il agissoit selon lui par le moyen ineffable de son intelligence et de sa volonté; il agissoit, dis-je, sans action quelconque, ou plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la Trinité très-sainte, très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit rien, car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme les artisans du monde; et ce grand Dieu régnant de toute éternité dans le palais de sa gloire, dans le ciel de son essence, dans le paradis de lui-même, il est là régnant heureusement; et la justice, la paix, toutes les vertus sont toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant hommage et le rendant bienheureux essentiellement......

»Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de luy-mesme avant que le ciel et la terre fussent créés et parfaits; et régnant en ce magnifique palais de sa gloire, il faisoit toutes choses sans rien faire,.... mais faisant et parfaisant des ouvrages excellents en son intelligence et volonté souveraine en faveur des hommes et des intelligences mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les réformer par sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier éternellement dans le Ciel glorieux de son éternité divine.»

On voit par ces extraits que si la question, inabordable par sa nature, qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison dans une espèce de ridicule, on peut dire que la manière dont il l'a traitée, soit pour le fond, soit pour la forme, est assez en harmonie avec le sujet.

On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal littéraire le _Conservateur_, août 1760, un poëme en deux chants, intitulé _le Monde renaissant_. L'auteur, parlant de la création dans le commencement du premier chant, a voulu nous peindre aussi la position de la Divinité antérieurement au grand œuvre des six jours; mais, nous le disons à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur, pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va juger, la citation n'est pas longue.

«.... D'abord l'immensité Ne contenoit que l'immense unité. Seul éternel, Cœlus, le bien suprême, Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même, Toujours en paix, toujours en action, Toujours heureux dans sa possession. D'un seul objet sa vue étoit frappée, D'un seul objet sa grande ame occupée, C'étoit lui-même; et le même plaisir Toujours combloit, ranimoit son désir. Maître du sort, exempt d'inquiétude, Rien ne manquoit au Souverain des Dieux; Mais il daigna quitter sa solitude, Et ne se croire heureux et glorieux, Que dans un autre il ne se vît heureux. Ainsi jaillit cette source divine Dont tous les Dieux tirent leur origine. L'unité vit son invisible corps Sous mille traits se dépeindre au dehors. Ainsi naquit la sagesse incréée, De tant d'objets sans cesse récréée......»

Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; en voilà suffisamment pour prouver que l'imagination de l'homme est un ballon plein d'un gaz inconnu mais très-subtil, qui souvent s'élève au-delà des régions les plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare souvent dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère intellectuelle.

SECOND OBJET.

CRÉATION DE L'HOMME. POEME ÉPISODIQUE, REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.

LIMINAIRE.

Humble émule des doctes éditeurs de l'ABEILLE _du Parnasse_, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la croupe de ce mont sacré, à aller à la picorée, à descendre dans le calice des fleurs et à y pomper les plus suaves parfums. Nous nous adressons surtout aux riches productions du XVIe siècle; ce sont elles qui nous fournissent le butin le plus précieux.

Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, dont les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer dans notre galerie, nous avons distingué une petite épopée ou quasi-épopée, qui, par la nature de son objet primordial et par le talent éminent de l'auteur, nous a paru complètement justifier notre choix. Aussi ne regrettons-nous point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en a coûté pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution n'a été négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté de ses formes.

Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un épisode, sort de la plume d'un des premiers disciples de Ronsard, ce serait déjà lui délivrer un passeport assez honorable, surtout par le temps qui court [4]; mais nous ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé de son temps LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS, et qu'en 1607 on a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous les autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne pour estre de très-belles ESTOILES, ornemens de l'univers, si est-ce que celui-ci les surpassant est admiré et réputé comme un SOLEIL.»

[Note 4: Ce liminaire date de 1827.]

D'après un témoignage aussi radieux de la part des contemporains, quelle idée ne doit-on pas se former du mérite de l'auteur, de l'excellence de ses talents, de la beauté de son travail! Quelle impatience ne doit-on pas avoir de connaître et de savourer le fruit éclos dans la serre chaude d'un tel génie!

Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! petits et grands, prêtez l'oreille; il est ici question d'un objet transcendant qui est pour vous de la plus haute importance; car sans lui où en seriez-vous? que seriez-vous? pas même un de ces atômes d'Epicure les plus imperceptibles. Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre est la CRÉATION DE L'HOMME, mais de l'homme par excellence, de l'homme en chair et en os, de l'homme fortement constitué et parfaitement disposé, membre par membre, tel que Dieu seul pouvait le former de ses mains divines. L'auteur de cette épopée en a si bien esquissé le plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en parcourant les détails circonstanciés de cette grande opération, on croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète sublime placé à côté du CÉLESTE OUVRIER, épier son auguste pensée, et enregistrer tous ses mouvements, à mesure qu'il façonne et anime chaque partie du corps du TERRESTRE EMPEREUR. C'est ainsi, par exemple, qu'il nous présente d'abord l'image délicate de «la masse faite d'une poussière collée, pressée entre les doigts du Créateur.[5]» Puis, il passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit en particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, les yeux, le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les mains, les bras, les genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, les poumons, l'estomac, enfin l'individu complet. Oui, c'est un tableau achevé. Mais n'anticipons pas sur les jouissances du lecteur; prévenons-le seulement que dans un poëme ou quasi-poëme de cette importance, on a été économe de notes sur les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque vers et peut-être à chaque mot.

[Note 5: Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois singuliers, comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des douze heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils, Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme, qui bientôt devint un embryon.--A la seconde heure, Adam se tint sur ses pieds.--A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de donner aux animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les noms furent donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu? Adam répondit: JEHOVAH, _c'est toi qui es_. Aussi c'est à quoi fait allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: _Je suis celui qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que j'ai pris._--A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que Dieu amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.--A la dixième heure Adam pécha.--A la onzième, il fut jugé et condamné à sortir d'Eden.--Enfin à la douzième, il sentait déjà la peine et les sueurs du travail. Les Thalmudistes, enchérissant sur cette fable, ajoutent que Dieu avait fait Adam si grand qu'il remplissait le monde, ou du moins qu'il touchait le ciel avec sa tête. Les anges étonnés en murmurèrent, et dirent à Dieu qu'il y avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre sur la terre. Alors Dieu appuya la main sur la tête d'Adam, et le réduisit à la hauteur de mille coudées. Mais cette hauteur diminua encore à mesure que les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu fixa leur taille aux dimensions que nous voyons maintenant.

Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.]

Nous dirons cependant qu'ayant découvert un _Discours sur l'excellence de l'homme_, qui date du même siècle, de 1558, et où la beauté de la prose rivalise avec le charme des vers de notre prince des poètes, nous n'avons pu résister au plaisir de mettre en rapport ces deux génies. Nous avons donc placé sous certains passages de poésie relatifs à quelque partie du corps humain, le passage de prose qui regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un nommé Boaistuau, dont nous parlerons par la suite, ainsi que de l'auteur du poëme.

CRÉATION DE L'HOMME.

INVOCATION.

O Divin architecte, ouvrier admirable, Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable, Sur ce rude tableau fais que ma lourde main Eslaboure si bien d'un pinceau non humain, Le Roy des animaux[6], qu'en sa face on remarque De ta divinité quelqu'évidente marque.

[Note 6: Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui que nostre Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de toutes les créatures visibles.»]

FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.

O Père, tout ainsi qu'il te plut de former De la marine humeur les hostes de la mer, De mesme tu formas d'une terrestre masse Des fragiles humains la limoneuse race; Afin que chasque corps forgé nouvellement Eust quelque sympathie avec son élément. Estant donc désireux de produire en lumière Le terrestre empereur, tu pris de la poussière, La collas, la pressas, l'embellis de ta main, Et d'un informe corps formas le corps humain; Ne courbant toutesfois sa face vers le centre, Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre[7], Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux, Afin qu'à tous moments sa plus divine essence Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance[8].

[Note 7: Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia finxit. (SALLUST. _de Bello Catilin._ 1.)]

[Note 8:

Os homini sublime dedit: cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

OVIDE, _Metam._, I, _V._ 85-86. ]

SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.

Tu logeas tout d'abord l'humain entendement En l'estage plus haut de ce beau bastiment[9]: Afin que tout ainsi que d'une citadelle Il domptast la fureur du corps qui se rebelle Trop souvent contre lui; et que nostre raison Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison, Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère, L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire, Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.

[Note 9: Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et supplée d'ailleurs à ce qui manque dans celui de notre poète:

«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal (l'homme), qui est la tour et rempart de raison et sapience, de laquelle comme d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations des sens.... Qui ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le greffier qui toujours demeure au dedans de la tour, laquelle garde et retient les choses qui passent soudainement...., pour s'en servir, peu après, lorsque par un souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a conçu et amassé....»

Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord sur la définition de l'homme. L'un l'a qualifié de _bipède sans plumes_; l'autre l'appelle un _animal parlant_; celui-ci un _animal raisonnable_; celui-là un _animal qui s'habille_; cet autre un _animal qui fait du feu_; enfin un anglais le nomme un _animal cuisinier_, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition: l'homme est un _animal qui plante et qui récolte_; en effet, l'homme seul a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où découlèrent primitivement l'idée de propriété et le principe de l'ordre social. _Cuique suum._]

LES YEUX.

Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle Au plus notable endroit de ceste citadelle, Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal N'assaille au despourvu le divin animal. C'est en les façonnant que ta main tant vantée Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée; Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux, Ne remarquent que peu de si grande estendue (Car les bords du canal restrécissent leur vue), Et pour ne difformer par tant de trous ouverts La face du seigneur de ce bas univers. Ces deux astres bessons[10], qui de leurs douces flammes Allument un brasier dans les plus froides ames; Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux, Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux, Par qui, comme à travers deux luisantes verrières[11], Ils dardent par moments leurs plus vives lumières, Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts Ne les avoit couverts de fermes boulevards; Logeant si dextrement tant et tant de merveilles Entre le nez, le front et les joues vermeilles, Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez. Et puis comme le toict préserve de son aisle Des injures du ciel la muraille nouvelle, On voit mille dangers loin de l'œil repoussez Par le prompt mouvement des sourcils hérissez[12].

[Note 10: Jumeaux.]

[Note 11: Vîtres.]

[Note 12: Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux: