Part 3
«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux! lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs des choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir, ils sont couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels représentent deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond ils pénétrassent les images des choses mises au devant, reluisantes comme en un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner çà et là, et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit; et sont aornés et enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et propugnacles pour les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels sont les sourcils faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres superfluités ne leur fissent offense.»]
LE NEZ.
Celui qui veut savoir combien l'humaine face Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce, Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair[13]. Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne; Le nez est un conduit qui reprend et redonne L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau Hume la douce odeur; le nez est la gouttière Par qui les excréments de pesante matière S'esvacuent en bas; comme les moins espais Se vont évaporant par les jointes du tais. Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées Passer par le canal des noires cheminées[14].
[Note 13: Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius qui assiégeait Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour en finir, de se couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez les Babyloniens, leur disant qu'il avait été ainsi traité par le tyran Darius à cause de l'intérêt qu'il leur portait. Ces imbécilles l'accueillirent, le crurent, lui confièrent la défense de la place, et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius, qui le combla de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son nez ni ses oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier rang dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour _2 vol. in-4º_.]
[Note 14: Boaistuau parle ainsi du nez:
«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des yeux? et combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices: l'un de pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et sentir; et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent comme d'un canal ou gouttière.»]
LA BOUCHE.
Or pour ce que le temps et dedans et dehors Avec sa lime sourde amenuise tout corps, Et que tout ce qui prend et trespas et naissance, A toute heure est subject à perte de substance, Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend Ce que le sein dévore ou que l'âge despend[15], Comme les arbres verds par les racines hument L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument. Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez Pour l'humain aliment, afin que nostre vue Subtile discernât l'anet de la cigue, Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur La langue doit juger de leur vraye saveur.
O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages, Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges Sous les cambrez[16] rochers ou sous les feuillus bois, Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys, S'unissant en un corps ont habité les villes, Et porté, non forcez, le joug des loix civiles.
O bouche! c'est par toy que les rudes esprits Ont des esprits savants tant de beaux arts appris. Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses; Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux; Par toi nous rembarrons l'effort séditieux De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine. Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux; Par toy nous appaisons l'ire[17] du Dieu des Dieux, Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée Les fidèles soupirs d'une oraison zélée; Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur; Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur, Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.[18]
[Note 15: C'est-à-dire dépense.]
[Note 16: Courbés, creux.]
[Note 17: _Ire_, colère.]
[Note 18: Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la langue:
«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les lèvres, lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à l'autre! Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses mouvements convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre l'intention de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau de chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque le plus petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à entendre les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute du ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments.
»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants, lesquels plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et les vieillards, après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent former leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en enfance.»
Comme notre poète n'a nullement fait mention du _menton_, il est bon de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi:
«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la différence du sexe, et ornement de la virilité et force.»]
LES DENTS.
Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule De forte palissade, et qui, comme une meule Brisant les durs morceaux, envoye promptement Dans le chaud estomach l'imparfait aliment. Et d'autant que les dents donneroient à la face, S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce, On voit par un grand art leurs deux ordres couverts De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.
LES OREILLES.
Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles, Portières de l'esprit, escoutes de nos corps, Vrais juges des accents, recevant les thrésors Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole! Et d'autant que tout son semble toujours monter, Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites, Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites Par les obliques plis de ces deux limaçons Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons[19]; Comme l'air de la trompe ou de la saquebute[20] Dure plus que celui qui passe par la flûte; Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours D'un escarté vallon, ou court avec le cours D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble, Passant entre les dents de quelque roche double.
Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit, N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles, Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux, Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux Que le Dou[21], qui, sautant de montagne en montagne, Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.
[Note 19: «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont point oisives; elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir le son qui naturellement est porté en haut. Elles sont ouvertes et non étoupées, afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités, retenue et arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et immundicités, afin que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe qui est l'un des plus excellents de nos sens, ils fussent pris là dedans comme en de la glu.»]
[Note 20: Instrument de musique à vent, espèce de trombone.]
[Note 21: L'Adour.]
LES MAINS.
Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture, Oublierez-vous les mains, chambrières de nature, Singes de l'Eternel, instruments à tous arts, Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards, De nos conceptions diligentes greffières, Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?
LES GENOUX ET LES BRAS.
Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts, Qui jouent dextrement pour servir tout le corps? Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche, Nos nerfs et nos tendons donnent diversement A la machine humaine et force et mouvement, Entrenouant les os qui sont les poutres dures, Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures Peuvent, malgré la mort, longuement empescher D'escarteler les murs de ce logis de chair.
LES PIEDS.
Pourrez-vous point encor oublier l'artifice Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?
LA CERVELLE.
Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir, Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle[22] Pour voir les cabinets de la double cervelle, Thrésorière des arts, source du sentiment, Siège de la raison, fertil commencement Des nerfs de notre corps; que la sage nature Arma d'un morion[23] dont la double fourrure Contre les fermes os de son cerne[24] voulté Préserve du cerveau la froide humidité: Registre où, chasque jour, d'une invisible touche Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?
[Note 22: Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit maintenant _scalpel_.]
[Note 23: Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.]
[Note 24: _Cerne_ signifie circuit, enceinte.]
LE COEUR.
Pourray-je desployer sur un docte feuillet Ce dédale subtil, cet admirable ret, Par les replis duquel l'esprit monte et dévale, Rendant sa faculté de vitale animale: Tout ainsi que le sang et les esprits errants Par le chemin courbé des vaisseaux préparants D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent, Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent? Décriray-je du cœur les inesgaux costez, D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez, Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent Les artères mouvants qui par le corps s'espandent? Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant: Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure, Monstre que l'accident peut plus que la nature.
LE POUMON.
Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous, Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine Esvente en plein esté les cheveux de la plaine? Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit, De qui le change fait qu'ici tout homme vit: Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles Fait sonner doucement nos parlantes régales!
L'ESTOMACH.
Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait, Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye Par la veine portière ès cavernes du foye? Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors, Le départ justement aux membres de ce corps Par les conduits rameux d'une plus grande veine: Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine, Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux, Humecte un beau jardin de ses esparses eaux. De vray comme ceste eau diversement conduite Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite, Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier, Ici la basse vigne, ici le haut poirier, Ici la molle figue, ici la dure amande, Ici l'alvine amère et deçà la lavande: Tout de mesme le sang et le bon aliment, Par tout le corps humain courant diversement, S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent, S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent, Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau, Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.
EPILOGUE.
Quant au reste, ne veux faire une ample revue De ces membres que Dieu desrobe à notre vue; Je ne veux despecer tout ce palais humain: Car ce brave projet requiert la docte main Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style Du disert Galien ou du haut Hérophile. Par cet eschantillon il me suffit d'avoir Tellement quellement monstré le saint pouvoir Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme, Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme; Car forment ses cheveux le règne végétal, Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25].
[Note 25: Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, nutritive, reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une substance inerte qui lui est commune avec la terre.»]
_LAUS DEO._
Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME. L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau de notre origine.
CRÉATION DE LA FEMME.
Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi cet objet important:
Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits, Du roi des animaux contemplez les beaux traits, Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame, Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme, Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi; Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi, Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire, Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire Que le seul desplaisir, né pour soi seulement, Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment. Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle, Pour le parfaict patron d'une saincte amitié, A la moitié d'Adam joinct une autre moitié; La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge D'un lien plus estroit le sacré mariage.
Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit:
Dieu si bien engourdit et son corps et son ame, Que la chair sans douleur par ses flancs il entame, Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant La mère des humains; gravant si dextrement Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée, Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée. Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant, Le teint plus délicat, le front plus attrayant, Le menton net de poil, la parole moins forte, Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte. Or après la douceur d'un si profond sommeil, L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle, Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle Sa vie, son amour, son appui, son repos, Et la chair de sa chair, et les os de ses os. Source de tout bonheur, amoureux androgyne, Jamais je ne discours sur ta saincte origine, Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps. O bienheureux lien, ô nopce fortunée Qui de Christ et de nous figures l'hyménée! O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur! O contract inventé dans l'odorant parterre Du printanier Eden et non dans cette terre Toute rouge de sang, toute comble de maux Et le premier enfer des maudits animaux..... Par ton alme faveur, après nos funérailles, Bienheureux nous laissons de vivantes médailles..... Par toy nous esteignons les impudiques flammes Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames; Et apprenant de toy comment il faut aimer, Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer..... Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants Commande de peupler par saincts embrassements Le désert univers, et faire qu'en tous âges Leur beau couple eût ci-bas des survivants images. Il avoit imposé naguères mesmes loix Aux félons animaux qui logent dans les bois, Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes, Ont reçu de sa main en partage les ondes. Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours, Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours, Les humains des humains; et, d'un ordre immuable, Nature à ses parents rendit le fils semblable.
[Note 26: Cupidon.]
* * * * *
Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme.
Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet 1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours, poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions dans tous les formats, depuis l'_in-fol._ jusqu'à l'_in_-24, sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche, d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation! Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre siècle.
[Note 27: Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le temps, est intitulée: _Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive mundi creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa_, etc. Parisiis, 1579, _in-8º_. On assure que ce Dumonin, né à Gy en Franche-Comté, en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine, qu'il fit cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le 5 nov. 1586, âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages français, dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu favorable: «L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. Un galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il n'avait que l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir la lecture. On est étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le bon goût à un jugement sain, ait pu donner des éloges à notre auteur, cinquante à soixante ans après sa mort.» (Voy. _l'Essai sur quelques gens de lettres, nés dans le comté de Bourgogne_, (_par M. Girod de Novillars_). Besançon, 1806, _in-8º_, pp. 145-47.)]
Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay, né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son _Discours sur l'excellence et dignité de l'homme_, qui est à la suite de son _Théâtre du monde_, «où l'on trouve d'abord un ample _Discours des misères humaines_;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. Maignier, 1558, _in-8º_. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents; arrangez-vous, Messieurs:
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
TROISIÈME OBJET.
ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.
PRÉLIMINAIRE.