Part 13
Le mot GASTRONOMIE, mot charmant qui embrasse tous les attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que d'environ quarante ans. Il a succédé au mot GASTROMANIE plus vieux de cent cinquante ans[80], qui désigne tout simplement un penchant décidé pour la bonne chère, mais sans règle, sans méthode, et qui confond dans sa généralité et la passion vorace du goinfre Vitellius et le goût délicat de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de la gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes les progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art de manger! Mais surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui, l'un des premiers, a délivré à ce joli mot ses lettres de naturalisation, dans le titre de son charmant poëme[81] dont les vers sont aussi substantiels que le grave Chambertin, aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de diriger et de nuancer les jouissances de la table et les raffinements de la gourmandise; combien d'autres écrivains privilégiés et appelés à cette honorable vocation par l'énergie de leur tempérament, par la capacité de leur estomac, par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des Brillat-Savarin, des Grimod de la Reynière, et de tant d'autres, accolés à celui de Berchoux, passeront bien certainement, entre la poire et le fromage, à la postérité la plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais leur prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de tant de condiments apéritifs, que ce n'est plus une _vile_ prose, comme disait Voltaire dans un moment d'humeur dissimulée; c'est une prose éblouissante, diaprée de tout ce qui charge et orne les tables les plus somptueuses. Aussi, voulant donner à ces Messieurs un témoignage authentique de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux d'aphorismes qui, à notre avis, surpassent autant ceux d'Hippocrate en solidité, que la dinde surpasse la mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger: nous poserons d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains comestibles.
[Note 80: Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le _Mascurat_ de Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié contre Mazarin depuis le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1er avril 1649, _in-4º_ de 718 pages.]
[Note 81: La première édition de la GASTRONOMIE, _ou l'Homme des champs à table_, a paru chez L. G. Michaud, _Paris_, 1801, _in-18_. La cinquième édition et la meilleure est de 1819.]
I.
APHORISMES GASTRONOMIQUES.
PRINCIPES GÉNÉRAUX,
«La gastronomie est la reine du monde.
»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par l'appétit et l'en récompense par le plaisir.
»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours; il peut s'associer à tous les autres plaisirs, et reste le dernier pour nous consoler de leur perte.
»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe de la gloire de sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure.
»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne de sa réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin à jeun, avec tout le calme du sang-froid et toute la maturité de la réflexion. N'interposez jamais moins de quatre jours, ni plus de quinze entre le jour de l'invitation et celui du repas.
»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est vous charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il sera sous votre toit.
»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et assurez-vous que, soit pour la théorie, soit pour la pratique, il est digne de l'honneur que vous lui faites.
»Un gastronome doit connaître la force de sa denture et de sa mâchoire, comme un ouvrier doit connaître ses outils.
»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du gourmand.
»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est une perfidie; mais entre gourmands, un dîner sans façon vaut un coup d'épée.
»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée des convives. Remarquons, en passant, que la symétrie est le plus dangereux ennemi de la bonne chère.
»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre à aiguiser de l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance contre l'incendie de l'estomach.
»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie.
»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier servant; il doit aide et protection à sa voisine, soit dans l'attention à ne jamais laisser son verre trop longtemps vide, soit dans le choix des morceaux; et la voisine doit respect et soumission à son voisin pour tous ces détails. Le voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre au dessert.
»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation avant la fin du premier service; jusque-là le dîner est une affaire sérieuse dont il serait imprudent de distraire l'assemblée.
»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée doit être suspendue à l'arrivée d'une dinde aux truffes[82].
[Note 82: Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le véritable Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien une espèce de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de cette précieuse découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que la célébrité de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du reproche qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à l'Amérique.]
»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs.
»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier aux invalides.»
DE QUELQUES COMESTIBLES.
«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que vous puissiez mettre en avant pour engager le combat gastronomique; mais il faut les arroser sans relâche d'un excellent vin blanc.
»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin; cependant une bonne tranche de bœuf, détachée d'une belle pièce tremblante, bien entrelardée, n'est pas à dédaigner.
»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous d'amour, mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune allemande et sanglant comme un caraïbe.
»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon de veau; multipliez ses métamorphoses: vous pouvez, sans l'offenser, le nommer le caméléon de la cuisine; qu'il soit placé comme exposition dans les déjeûners de garçons, et comme péripétie au dîner des philosophes.
»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire est à son neveu à la besace.
»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans les jours de carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise de cent manières; mais sous ses aimables travestissements, son mérite le trahit toujours: en vain il revêt tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de la saucisse; il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome, qui le fête avec d'autant plus d'ardeur, qu'il est à la veille de se voir jusqu'à Pâques séparé d'un ami si solide et si tendre.
»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon de Mayence son compatriote.
»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la sauvage indépendance est humiliée en entrant dans le pâté froid.
»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier, est l'HIPPOLYTE de la cuisine; comme son patron, «nourri dans les forêts, il en a la rudesse.» (_Racine._) A propos de marcassin, n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois, qui soit louable dans la vie de Henri VIII, ce Néron de l'Angleterre; c'est qu'il éleva au rang de Baronnet son cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à point[83].
[Note 83: Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les effets de la reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au XIVe siècle), dans le cloître de l'abbaye de S. Victor de Paris, on lisait l'épitaphe suivante, parmi beaucoup d'autres appartenant à des personnages distingués:
HIC JACET JACOBUS DE LUPARA IN PARISIACO COQUUS GUILLELMI EPISCOPI PARISIENSIS.
Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac, 84e évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable, à cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat, mort en 1348, fut enterré dans le même cloître.]
»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal dont la liberté n'a rien de féroce.
»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines.
»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs.
»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets.
»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait valoir le perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait ressortir les qualités du grand penseur.
»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien grasse, elle plaît également par son goût, sa forme et sa couleur.
»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est tellement digne des hommages et des respects de chacun, qu'on lui rend les mêmes honneurs qu'au Grand Lama. (On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties de bécasses.)
»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme la pension d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres aux ministres, ni de madrigaux à leurs maîtresses.
»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être lardée; c'est la déshonorer que de la déguiser ainsi; elle vaut assez par elle-même. Riche de ses propres attraits, c'est l'enlaidir que de chercher à la parer, c'est l'offenser que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette Zaïre du Maine, avec l'amoureux Orosmane:
»L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, selon Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue. Il s'engraisse au moins autant que le rouge-gorge ou l'ortolan, et la nature lui a donné en outre une amertume légère et un parfum unique si exquis qu'ils engagent, remplissent et béatifient toutes les puissances dégustatrices. Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on le paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre.
»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos oiseaux domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde ait fait à l'Ancien.
»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes et le prince des entremets. C'est avec le pigeonneau qu'il contracte l'union la plus heureuse; et le pigeonneau en est si flatté qu'il attend juste le retour du petit pois pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien innocente que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de Vénus.
»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible de recevoir toutes les impressions; c'est la cire vierge de la cuisine.
»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les parties (dans le conflit des assaisonnements), pour opérer les rapprochements difficiles.
»La truffe est le _diamant_ de la cuisine, mot plus expressif, plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui appelait _belle et bonne_ ce précieux tubercule.
»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil.
»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que le café est excellent; et le maître, que les liqueurs sont de premier choix.
»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles.
»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est se faire à soi-même une impolitesse.»
* * * * *
Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes, parce qu'elle nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus et Comus donnent le droit d'en vérifier la justesse et d'en faire leur profit; mais on nous permettra de les accompagner de quelques variétés tenant de près ou de loin à ce délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne doivent pas être confondues.
II.
GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES CÉLÈBRES.
Nous avons toujours regretté de voir une branche de l'histoire universelle beaucoup trop négligée par les Thucydide, les Tite-Live, les Tacite, les Plutarque, les Rollin, les Crevier, les Lebeau, les Mezerai, etc. Cette branche est celle de la prédilection de certains grands hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que vulgaire, forme un singulier contraste avec le haut caractère et les grandes actions de la plupart de ces hommes célèbres. C'est pour remplir en partie cette lacune que nous avons réuni et classé par ordre chronologique, les goûts gastromaniques de quelques-uns de ces grands hommes, qui cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue, quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous n'avons, pour ainsi dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il a fallu proportionner le cadre à la place qui lui était destinée dans notre galerie. Passons à l'ami de Cinna, plus habile politique que friand gastronome.
AUGUSTE, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence le pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache et les figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois coups à chaque repas[84]. On voit qu'il était simple dans ses goûts et fort sobre.
[Note 84: Pierre-André Canonieri, en latin (_Canonherius_), savant médecin et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le XVIIe siècle, prétend dans son Traité curieux, _De admirandis vini virtutibus libri_ III. Antverp. 1627, pet. in-8º, qu'Auguste buvait six coups par repas; mais il se trompe. (VOY. _Sueton., Aug. Vita_, paragr. 77.) Ce Canonieri dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il appelle la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il assure que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un souper; que Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. Le Cardinal de Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce héros, il avalait la vingtième coupe comme la première. Philippe II ne buvait que deux fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; et Strozzi, treize. Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à quatre coups, dans ses lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il n'en faille que trois pour les belles en l'honneur des jeunes déités qu'elles nous retracent, j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour les poètes.»]
APICIUS (_Cælius_), célèbre gastronome romain, dont le nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère (_De arte coquinariâ_), était passionné pour les homards, surtout pour ceux de Minturnes qui passaient pour les plus beaux. Ayant ouï dire qu'il y en avait de plus gros et de plus délicats vers les côtes d'Afrique, il frète sur le champ un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité du fait. Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les plus beaux de ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus que ceux de Minturnes, il ordonne sur le champ au pilote de revirer de bord et retourne à Minturnes où il continue à se régaler des homards de la côte de la Campanie.
Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour sa table qu'autrement, cent millions de sesterces (environ 20,379,166 fr. de notre monnaie), il régla ses comptes, et trouvant que, ses dettes payées, il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces (2,037,916 fr.), il s'empoisonna, craignant de mourir de faim.
CLAUDE, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une grande prédilection pour les champignons. Hélas! on sait que grâce à la tendresse conjugale de sa chère Agrippine, et aux soins empressés de son médecin Xénophon, ce régal le mit en moins de deux heures au rang des Dieux. C'est pourtant ce brave homme qui, voulant que tout le monde fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel il permettrait à tout convive admis à ses festins _ventris crepitum edere_, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur avait été incommodé pour s'être retenu devant lui, dans un repas précédent. Cet édit eût été digne de son auteur.
VITELLIUS, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous n'avons rien à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout et dévorait tout.
MARTIAL, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait un goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même en fait l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):
Inter aves turdus, si quis, me judice, certet, Inter quadrupedes gloria prima lepus.
ALEXANDRE SÉVÈRE, empereur, mort en 225, était également passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, nous apprend qu'il en mangeait un à tous ses repas.
CHARLEMAGNE, premier empereur d'Occident, mort en 814, quoique très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans les jours ordinaires, dit Eginhard, il n'y avait que quatre plats à sa table, non compris une pièce de gibier que ses veneurs lui apportaient tout embrochée, parce qu'ils savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que ce prince buvait rarement plus de trois fois par repas. _Cæna quotidiana quaternis ferculis præbebatur, præter assam quam venatores verubus inferre solebant, quâ ille libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini et omnis potus adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter biberet._ (EGINH., Vita Caroli Magni.)
FRÉDÉRIC, dit le Pacifique, 39e empereur d'Allemagne, mort le 19 août 1493, était fou de melon; et ce goût immodéré le conduisit au tombeau par suite d'une indigestion.
MAXIMILIEN II, fils du précédent, et également empereur d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même goût que son père pour le melon, et a terminé ses jours par le même accident, c'est-à-dire, par une indigestion de ce fruit.
ADRIEN VI, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 septembre 1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait la merluche, dit Paul Jove; mais il l'était bien davantage par la sévérité qu'il mit à vouloir réformer les mœurs.
LUTHER, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon biberon qui donnait la préférence à la bière de Torgau et au vin du Rhin.
MÉLANCHTON, premier disciple de Luther, et qui décéda en 1560, aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres petits poissons, ainsi que les légumes entremêlés de petits morceaux de viandes hachées.
LE TASSE, admirable poète italien, mort en 1595, avait une prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au four, pour les massepains et les fruits confits. Il aimait tellement le sucre qu'il en mettait dans sa salade.
HENRI IV, roi de France, mort en 1610, était passionné pour les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. Il paraît que le vin d'Arbois dont il faisait grand usage, le sauvait des indigestions auxquelles l'exposait l'excès de tels aliments.
HOCQUINCOURT (le maréchal d'), mort en 1658, avait un goût particulier pour les queues de mouton, auxquelles, disent les Mémoires du temps, il reconnaissait la propriété d'influer sur la gaîté des convives; aussi a-t-il gardé toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé le moyen de préparer des _queues de mouton en caisse_, que le maréchal emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle humeur.
CHARLES XII, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes pas difficile à régaler; une tartine de beurre était son mets suprême.
POPE, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait pas de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; mais il lui fallait toujours un menu friand et bien composé.
CRÉBILLON fils, littérateur français, mort en 1777, était un mangeur d'huîtres insatiable.
VOLTAIRE, mort en 1778, ne se faisait remarquer par aucun goût particulier en fait de comestibles; mais le café était sa boisson favorite; il en prenait avec excès. Il en était de même de M. de Buffon, et du marquis de Contades, qui faisait plus encore, car il refusait l'entrée de sa salle à manger à quiconque ne prenait pas deux tasses de café coup sur coup.
LESSING, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, aimait par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire la sottise d'Esaü.
M. ROGERSON, gastronome anglais, donnait, dit-on, la préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie semble le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius a dépensé, dans l'espace de neuf mois, pour sa table et en expériences culinaires, la somme de 150,000 liv. st. (3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui composait toute sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de mendiant, il employa une guinée, la dernière dont on lui avait fait la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets favori; et après l'avoir savouré avec toute la délectation d'un profès consommé dans l'art de déguster, il se fit sauter la cervelle. On peut dire que pour un gastronome, digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate fortune.
FRÉDÉRIC-LE-GRAND, roi de Prusse, mort en 1786, avait pour mets de prédilection le _polenta_; c'était une espèce de gâteau d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce prince rivalisait avec son ami Voltaire dans sa passion pour le café.
CHABOT le capucin, fameux conventionnel, aimait beaucoup la pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les héros de la gueule, comme diraient Rabelais et Montaigne, parce qu'il a créé l'omelette truffée aux pointes d'asperges et à la purée de pintade. S'il ne se fût jamais occupé que de choses aussi utiles et aussi agréables, il n'eût pas péri sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton, Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, Westermann, Fabre d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet d'Espagnac, Frey, Emmanuel Frey, Gusman et Diderischen. Nous donnons cette liste complète de la journée du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de ces messieurs avaient une réputation gastronomique justement méritée.
PAUL Ier, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de foies de canards. Il accorda la grâce à un Polonais exilé, qui avait trouvé le moyen de lui envoyer de Toulouse, chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage n'altérait point la fraîcheur.
KLOPSTOCK, l'auteur de la _Messiade_, mort en 1803, est bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; il souriait et s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés, au saumon, à la truite saumonnée; il arrosait tout cela d'un excellent vin du Rhin. Dans ses dernières années, une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage. Parmi les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au dessert, le raisin était sa passion favorite.
KANT, le prince des philosophes allemands, mort en 1804, n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait ses délices d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, préparée au lard; d'un pudding au lard, à la poméranienne; d'un pudding de pois secs aux pieds de porcs, et de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer ces différents mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse affaire une application vraiment philosophique, il ne la quittait jamais avant quatre heures.
SCHILLER, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les jours, et, malgré cela, il buvait peu.
DE LALANDE, astronome, mort en 1807, avait un goût particulier, dont nous nous garderions bien de parler, s'il ne réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison de sa singularité. Les goûts les plus dépravés ont autant de droits à être mentionnés que les goûts les plus raffinés. On saura donc que M. de Lalande courait après les araignées, les prenait délicatement, et, malgré l'agitation de leurs pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et les avalait avec une délicieuse sensualité.