Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 9

Chapter 93,922 wordsPublic domain

Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,--et que la main fait honte aux yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des misérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils devraient haïr?

J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières, comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause.

La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis. Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long, plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante, par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces longs arcs qui fuient!...

J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux voûtes,--les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre, qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier, suprême adieu de la lumière occidentale.

Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au crépuscule!...

XLI

LA «DOUCE»[H]

Sur la mer déserte.

I

La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.

Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.

II

Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites lui étaient amères.

Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...--Puis, une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire, qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de l’effroi où il venait de s’enfoncer...

... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...

L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris, et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux hêtre..

Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr, inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!... C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite Marie, ma Douce...

Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux yeux qui cherchent...

Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de fumée...

III

Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme; et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il joyeusement.

Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...

Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les fait naître dans le cœur de l’homme...

Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe, sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...

...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps, et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.

Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis... La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.

Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:

Que chante L’oiselet sur la lande?

Et il lui répondait:

Il chante et chante son aimée.[I]

Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.

Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...

Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue; elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments, comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir, sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...

Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...

* * * * *

Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa: «Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.

XLII

SPECTACLE

A LA SANGUINE. Pardon de Benodet. En septembre.

Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois.

Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils l’eussent compris. Ils ne la quittaient pas du regard, jusqu’au moment où la fatigue leur faisait cligner les yeux.

Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide, la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise.

Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle, la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques, criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur coagulées.

Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sauvage et bouffonne, des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire crasse.

* * * * *

Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres, restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes. Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,--_Naples_ rose, _Alger_ blanche, et _Marseille_ bleue,--souriant dans le ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand, et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le regard d’un enfant à la mamelle.

Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises comme au théâtre, ou dans une cérémonie.

La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas. Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas. C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans dents. Elle en avait les larmes aux yeux...

Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un tourbillon de flammes.

XLIII

FANTOMES

Près de Brest. En novembre.

Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas la rade: il la voile.

Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque. L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute encore: Dors, dors...

Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...

Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête, grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en hochant la tête sur ses rondes épaules...

* * * * *

Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui s’étranglent dans la gorge d’un malade.

Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...

XLIV

LA DAME AUX OIES

Non loin de Loc-T... En automne.

La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre, semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte. C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus, ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.

* * * * *

La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira, et dit:

--C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...

--Non, Américains, dit le tavernier.

--C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.

--De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de dépit.

La vieille Bourhis n’y tint plus.

--C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.

--Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.

--Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle. Vous l’avez vue. Souvent elle est...--Elle tira une prise du cornet qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle fit une grimace de dégoût.--Une pièce d’effronterie, conclut la bonne femme, un morceau de malice...

--Ils font du bien, répéta Bourhis.

--On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée de cidre.

--Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...

--Bon, oui: eh bien, on le prend.

--Que viennent-ils faire ici? demandai-je.

Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de mauvaise humeur:

--Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres, habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette religion, à ce qu’on dit.

Et il ajouta, comme à regret:

--Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des remèdes... Ils dépensent.

--Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...

--Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.

--Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua le tavernier; ils ne nous connaissent pas.

--Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous, ils n’en sont pas moins bons chrétiens.

* * * * *

Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs. Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance. Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour accepter l’appui de ces mains étrangères.

--Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam, goguenard. _C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le_, qu’ils disent. Ils vous le glissent dans la main.

--Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!

--Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la figure, donc!

--Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.

--Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...

--Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.--Et vous ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au manoir... Vous ne le croiriez pas...

--Ses enfants? La chasse?

--Non, non. C’est les oies!...

Ils se mirent à rire.