Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 8
Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance, pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et, peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure, son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues, semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges. Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres, je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.
Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand meurt le crépuscule!...
XXXIII
LES DEUX MAM GOUZ[G]
Dimanche à Ben... 14 octobre.
La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,--qui n’est pas mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper, vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles s’y font coquettes...
--C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...
--Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui sait s’ils n’iront pas à la ville?
--Ils iront, vous pouvez en être sûre...
--Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il était juste...
--Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du pauvre pécheur...
--Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre ans ma place vide en terre bénite, près de lui...
Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire, menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois. La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis, ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...
* * * * *
Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne, vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie... Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade, perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir... Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse, d’où elle ne sortira que morte...
Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...
XXXIV
LA NUIT DES FÉES
Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre.
J’ai vu les fées, par cette douce nuit.
J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la lune.
L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas, au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme le souffle enchanté de cette nuit.
Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge voluptueuse. Et la vague pâmait.
Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va sourire...
Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver.
Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente, sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées, pensant à vous, que je vous ai revues.
* * * * *
La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne, lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune.
La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins.
J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe, ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se cachent sous les feuilles, pour se caresser.
Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées.
XXXV
GLAZIK
A L., en Briec. Septembre.
Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée.
Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier. Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs, marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver chez le roi Cymbeline, dans la forêt.
* * * * *
Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne, depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.
Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir, débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée étroitement,--sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de l’ouvrier.
Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.
XXXVI
LE JOUR DES MORTS
2 novembre. Près de Kemper.
Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer, où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu, parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte, causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts lugubres, où grince le bruit des chaînes: _Eh quoi?... Eh quoi?_... font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées. Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.
Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les doigts.
--Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.
--Nous non plus, font les femmes.
--J’y ai été, hier, après la messe...
--Nous aussi, disent-elles.
--Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une.
--Ah! dit le vieux contrarié.
Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,--une des vieilles reprend:
--Un beau temps pour les morts...
--Un bien joli temps pour les morts... disent les autres.
--Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance étrange.
--Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore parlé.
--Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne m’attendez pas, fait-il à la plus âgée.
--Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...
--Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...
--A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon là-bas...
--Un beau temps pour les morts...
XXXVII
LE CHANT HUMILIE LES BÊTES
L’été, en Benodet.
L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment, évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.
Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment. Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.
Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde, du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de jeunes poètes sans modestie.
Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?--La tête en avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la queue...
Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre, qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque seul l’a fait.
Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?... L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.
Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer. Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,--faute de mieux; et les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.
On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que prennent les pauvres bêtes pour dire merci.
On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes. La vie d’une bête fait peur à la pensée.
Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours courbées.
Elles n’ont pas le temps de chanter.
J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne gris?--
XXXVIII
DUNES
Au Trez. En octobre.
Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.
Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les reprenne.
Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience. Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés. Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du vent même qui les bouleverse.
La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles, le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer, si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme s’ils avaient dû me parler.
Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance: matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds, mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...
* * * * *
A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille celle-là,--ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme un gazon mendiant au haut des pentes.
Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon, qui rampe.
XXXIX
MATIN EN MER
Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.
A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir, il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan noir de voile.
L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine: dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble pousser la verdure.
Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et d’obéir à la séduction.
Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or, l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient, d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de duvet qu’un seul souffle disperse.
Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.
On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de bois,--tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.
La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues, comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O vie...
Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume. Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...
* * * * *
Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,--six pierres blanches sur une dalle bleue.
XL
SOIR D’AUTOMNE
Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.
Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour d’automne, d’une beauté touchante et triste!...
Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,--et de cette lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne...