Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 7
--Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux, chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il en a, _lui_?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul... mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne fallait pas les lui laisser, peut-être!..
Harmel répondit violemment:
--Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.
--Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens, regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...
Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent sarcastique, d’âpre jovialité:
--Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts, s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...
Il jura.
--Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul, dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence. Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»
Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes, et se regardant cracher.
--Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de rogue, je le... Tiens, comme ça!
Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau, sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement mol de l’écrasement sous la botte:
--Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.
--Non, dit Harmel.
Lesken le regarda de travers; puis:
--Bah! fit-il, tes enfants le feront...
* * * * *
Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce d’une sérénité divine, partout la paix.
XXVIII
HEURES D’AUTOMNE
En Benodet. Octobre-novembre.
A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation du cœur dans l’œuf,--c’est un point blême qui semble naître sur le mur, près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir soudain très peur.
* * * * *
Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive; l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où, belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite. Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.
La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste. Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits: vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a la tristesse désespérée de l’agonie.
C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte. Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil, dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on y fait.
Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui se refroidit,--cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir au vent humide de la nuit.
La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs sur les haies sont en fleurs...
Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.
* * * * *
Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.
J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette voix enrouée de la brume.
* * * * *
Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.
La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante, dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir, incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.
Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent, c’est qu’il sera le dernier peut-être...
* * * * *
A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?--Les lignes de menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades, pétrifiée.
Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues, le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.
* * * * *
Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au soleil, sur les bruyères. Tous fuient.
Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant. On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.
XXIX
L’ILE
Un jour de Régates, en juillet.
Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.
Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre; celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond, ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et, suivant, sans la quitter, une route oblique.
Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre: c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa carapace, et sent la guerre.
Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi, rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche, et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas, qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.
Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux, abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant _la Renée_ aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan allongé de l’hirondelle.
Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues, ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit. Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le clocher grêle de l’église...
Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est l’Ile.
XXX
LE PHARE
A la pointe du Coq, en Benodet.--En tout temps.
Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.
Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement; elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène, entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.
Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion de mon ennui.
La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec la mer,--la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous l’œil profond de la nuit.
Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.
Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les ténèbres frémissantes pullulent d’astres.
* * * * *
Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.
Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...
XXXI
EN FOUESNANT
Dans la saison des fraises.
Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la Cornouailles.
Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.
Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison, l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard, sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude prairie que la pluie argente.
Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore, quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et, l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au bois, les Nymphes et les Naïades blondes.
Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes, sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on aime à suivre les caprices du ciel.
Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain, les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles, prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.
La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent et tendre.
XXXII
ROUTE AU CRÉPUSCULE
En Clohars.--Fin septembre.
Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend, bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix, l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris d’enfant, et moins souvent des rires.
On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé, et comme frémissant, du regret de le perdre,--de le perdre à jamais.
Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.
Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une femme qui berce son enfant.
Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.