Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 6
Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation. Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des siècles.
Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,--on en discute; et plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole. Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.
Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.
Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas, dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire de nuages...
Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires, pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de granit, et la mer désespérée.
Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié, près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie, gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les rocs se comparent.
Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,--beau sous le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et, jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le murmure est éternel,--et presque toujours la violence. C’est un canton de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort, rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...
Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des monstres en méditation.
Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.
XXIV
ARCADIE
De Benodet à Beg Meil. En août.
Matin.
Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie. La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse encore, la mer bleue comme les yeux.
Midi.
Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?... Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade, je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi... J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors, qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal de dents, et mon homme encore...»
Nuit.
Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal, impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.
La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici descendre la lune...
XXV
CALVAIRE
Au Drennec. 29 octobre.
Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en sourdine.
Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.
Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix, aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.
Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur; le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de gros bas bleus dans les sabots.
* * * * *
Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et rigides.
XXVI
SEIGNEURS
En toute saison.
En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs.
* * * * *
--Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, _bamm_[F], oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là, _bamm_, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver, et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête, et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content, monsieur. Oui, _bamm_! on se sentait tranquille...
Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non, _bamm_!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas attention. On lui disait:
»--Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils vous brûleront le château, un de ces jours...
»--Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il faut bien qu’ils se promènent...
»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre nouveau... Pour un digne homme, _bamm_! c’était un digne homme.
»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait. En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans, peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce temps-là, il n’y avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc... Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là.
»--Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche. Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?...
»--Mais comment faire?
»--Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le nécessaire.
» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, _bamm_! un bien bon homme, celui-là...
--Et depuis?
--Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, _bamm_! On a vu du nouveau...
J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches, les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin, il avoue: car il n’est pas dupe.
--Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le permettre, _bamm_! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son droit. Et les gardes, _bamm_! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!... Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin...
Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut:
--C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire...
XXVII
LE PAUVRE PÊCHEUR
Au G... En juillet.
La mer riait, comme une reine heureuse.
La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient, appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus, montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret, trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue, jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...
Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot, heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement les épaules.
Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de ses veines un filet incarnat de son sang.
* * * * *
Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence. Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre: peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers... Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.
Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:
--Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...
Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne rentrerait qu’ivre mort à la maison.
On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante, des bagues aux doigts;--et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge, où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa suite.
* * * * *
Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge... Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une patte remuait.
Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres, quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur, au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait insolent, railleur et fort intelligent.
La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre... Elle s’en fut.
* * * * *
Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup d’épaule, il dit doucement à Lesken:
--Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...
Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui cria:
--Bonsoir, monsieur Rivoal!...
--Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.
Il s’éloignait à petits pas sur la grève.
Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents jaunes.
--Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi, Harmel!...
Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant: