Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 5
Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic, ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles; et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut en bas leur langue, comme une palette.
La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin. Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses. Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et où ils seront, à leur tour, des morts.
Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...--«En voilà une bande!» murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et, au galop, part à leur poursuite.
XIX
PETITS BRETONS
En Benodet.
Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie pas...
--Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien qu’ils sont trop grands pour toi...
Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:
--Mets-moi-les, _mamm_... Je serai gentil, _mamm_... Je serai mignon à toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...
Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec amour, et dit:
--Mon petit Breton, mon petit Breton...
* * * * *
Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux, demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le ruban de l’un, on lit l’_Océan_ et sur l’autre, le _Neptune_. Voilà ce que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la calotte rouge, le _Neptune_ et l’_Océan_ s’en moquent. Ils l’ont vu faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils prétendent tourner en dérision.
* * * * *
Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de fête, ce sont des écoliers lâchés.
Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.
Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec les poupons qu’on leur met aux bras.
* * * * *
Un jeu de petits Bretons.
Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis, l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de la bande, ils font la procession.
Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement: _Alleluia... ah!--Ora pro nobis--Et spiritu sancto--pax--pax vobiscum._ Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite: «_Ave, maris_ tella, tella...»
Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte d’onction.
Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent. Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de son bâton.
* * * * *
Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile, que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu, mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille une rosée de sueur.
La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,--silencieusement aussi tourne en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.
XX
ANNONCIATION DU SOIR
A B., le 30 septembre.
Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient, tout est soie.
Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des chênes.
La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.
L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume des rubis et des topazes sur la plage.
L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère; et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux. On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.
Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert inaccessible. Et la mer murmure.
* * * * *
Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans la langueur? Ou...
On m’appelle, de l’autre rive.
XXI
BRUMAIRE
Un petit port de pêche. En novembre.
La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois, hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour ensevelir ses morts.
Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève. Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.
Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie qui fait le mauvais temps,--c’est le vent et la brume. Les canots restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine, ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord, et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison, ont déjà tout bu.
Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui. S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère: les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres narcotiques.
Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...
Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes, et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de l’auberge.
XXII
LE JOUR DES ANGES
Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.
I
Le bruit doux de la fontaine chantait _Amen_ au jour tranquille. Le murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»
Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient de petits enfants parés comme pour une procession.
Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois, partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se dandinant.
Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.
Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion. L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon. L’air était lilas.
Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un nuage passa... Et l’eau fut grise.
II
Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret. Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la seconde fois... ah...»--les muscles de sa face se rétractèrent, et il eut les larmes aux yeux...
--Habillez-le, dit-il.
Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit d’un regard avide cette toilette...
Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur, devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.
Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.
--Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...
Et elle éclata en pleurs.
--Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.
Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.
L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre, salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement. L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement. Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa ardemment.
--Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...
Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.
Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.
--Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.
Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet. Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots, naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient leur pli avec roideur.
Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans un cri, elle s’écria tout en pleurs:
--Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon Dieu...
Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le visage du petit mort...
III
Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent, menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes, rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.
Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches. Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.
Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles, embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.
Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette, qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli... Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis, c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts... On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort. Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts vont sous terre.
Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,--si blême, si raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer longuement, prête à défaillir.
--Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.
Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques mots:
--Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on était couché... Les enfants vont au ciel...
Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.
Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la même peur, pleura.
* * * * *
Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre, sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement, leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté. Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont chanter: il ne leur manque que des ailes.
XXIII
PENMARC’H
En novembre, l’après-midi.
Temps gris,--et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.