Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 4
Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,--et chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau: son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse, et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec, comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord effrayés, ouvrirent la bouche en _o_, et, s’étant regardés, rirent.
Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme, il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.
Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long crépuscule versait peu à peu dans la nuit.
Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues rondes, à une amande fichée dans une pomme.
Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur, comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant, d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’_Ave_. D’anciens matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé; un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la grève, d’un coup de poing.
Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut; et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes, on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.
Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant, comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les verres; et tous se turent encore, étrangement.
Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux, aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents, fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...
Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde, partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur, était suspendu le délire...
XIV
LA BELLE DU MAIL
Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.
L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que l’est aux oreilles une fanfare.
La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu, sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu, comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros, un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles, gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil, la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...
Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est propre aux œillets.
Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être, plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et pourtant de ne jamais servir qu’au désir.
XV
UNE HUTTE
Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.
On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté, suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal, derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père infirme, et la fille épuisée par la phtisie.
Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent, d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.
Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint, pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau; et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.
Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers, réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme, monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze personnes.
Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un vêtement de voyage;--et, comme on reprend son habit de tous les jours, elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins; plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir: elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore assez plein?--Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit: ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre dans la terre fait au temps.
* * * * *
On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille, père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,--un souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?
* * * * *
Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui crache, presque mourante, et qui les caresse...
XVI
FIN DU JOUR
En Kerloc’h. 19 octobre.
Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de côté, louche comme un regard sournois.
Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route.
Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il.
Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête», fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des siens qui sont en mer.
La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis, comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe...
XVII
TEMPÊTE
Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.
Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies, sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.
Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle--et, tout au fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer répond au beuglement des bêtes.
On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre pernicieuse.
Les bonnes femmes secouent la tête et disent:
--Le ciel a bien mauvaise apparence...
--C’est la tempête...
A ce nom, elles se signent.
--Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y aura du dégât avant la nuit.
Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour consulter le temps.
--_Ma Doué! Ma Doué[E]!_ murmurent les femmes.
Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des rocs.
--Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille, hochant du menton.
Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:
Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se signent; et, levant leur bonnet, murmurent le _Pater_, comme font les mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.
La nuit.
Tempête.
Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.
Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.
Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.
XVIII
VISITE AU PHARE
A Benodet. Dimanche 15 juillet.
Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt, les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre. Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure, au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de l’ivresse.