Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 10

Chapter 104,095 wordsPublic domain

--Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent, en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux; et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux, dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc! Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.

--Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.

--Je dis qu’elle adore ses oies, donc.

--Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...

--Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la sienne...

--Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et riant sans contrainte, cette fois.

XLV

UN CHAMP ET LE CHEMIN MONTANT

Près de Langol...

A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir. Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.

Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la nuit,--la récolte mûre du Tartare.

Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le champ est noir.

* * * * *

A Benodet, vue de la place. 3 octobre.

Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais jamais vu jusque-là.

Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.

Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.

Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.

XLVI

LE BAIN

Au Coq, en Benodet... 24 septembre.

En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin, on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis, arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève, elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient; une tombe, et se relève en riant aux éclats.

Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là; elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre. Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se retroussent, les unes jusqu’aux hanches.

* * * * *

Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou; elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs noms, et les gourmande.

Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est tentante à voir comme un fruit.

* * * * *

Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont chaussées.

Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates, lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil; et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges, elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.

XLVII

LE SOIR SUR LA LANDE

A Kerloc’h. Fin septembre.

Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace, toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les larmes, plus profond que les océans,--et pourtant si proche qu’on le dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème de l’intime douceur.

Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère, et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec précaution sur l’herbe noire.

L’air est doux. Suave, le silence...

Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...

Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la voûte céleste...

XLVIII

LE VENT

Au Coq... Fin septembre.

Grand vent.

Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable. Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.

Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:

--Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré, il m’aurait enlevé mon phare...

--Vous voulez rire?

--Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître. Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort que lui que le bon Dieu...

XLIX

ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON

Au bord de mer... En novembre.

La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable. La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer, peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés, blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons réguliers.

Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes, comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un coupable en fuite.

C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes, gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées sur l’eau transparente du firmament.

Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.

L

L’ANGELUS

Septembre, près de P...

Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se recueille,--et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»

Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et l’homme met l’écrou. La cloche sonne.

--C’est l’Angelus, dit la mère.

Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette maison.

Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le seuil.

--Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard comme elle.

Il ne répond pas,--un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe. Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire, murmure lentement:

--_Ave, Maria_...

L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front étroit de petite fille vieillie.

Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,--calmes et paisibles dans cette chambre.

LI

LE FJORD

13 novembre, à Benodet.

Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre ne semble plus faite que d’une pâte pétrie.

Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des ormes.

Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée; et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.

Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas, derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est, peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens ni de l’homme...

Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue; et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre: il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...

Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière? Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en Norvège?

Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses...

Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...

LII

CRÉPUSCULE D’OCTOBRE

Sainte-Marine, vu de Penfoul.

La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante, cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de sombre ardoise.

La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre, semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit; et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans une barque vide.

Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et, de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure traîne sur le chemin.

La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive, où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre; et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont les bras sont tombés.

Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent lugubres, et comme abandonnés.

Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est terne, tout est éteint.

LIII

SAINTE-BARBE

En Gwesnac’h, automne.

Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe. Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.

Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son épithète due.

Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son domaine aux paysans, les jours de fête.

Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande, comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au soleil, près de la charrette.