Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 11

Chapter 113,997 wordsPublic domain

Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes: leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons. Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs, balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte en Occident, ou d’une fée.

On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte; l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir: le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson sec, la fuite d’une bête furtive...

Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.

* * * * *

La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher, qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous: celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers, toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt; c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit: tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères; cette ruine est pétrie de feuillage.

Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.

La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes, comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire, où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...

La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef, là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour brouter l’herbage de l’abside.

Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré, devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...

Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois, la sombre lande qui monte?...

* * * * *

J’ai repris le petit sentier sous le soleil plus oblique. Je laisse derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle l’appelle...

La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse d’eau mystérieuse où le canot attend.

LIV

PONTIQUES

Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.

Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait l’écho d’une trompette.

La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles si lointaines...

On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné d’en connaître l’artiste.

A toute cette beauté, un temple de silence.

--Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.

Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les campagnes ombriennes, et m’y font penser.

Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.

* * * * *

--Un beau mendiant.

Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.

Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties monotones des chemins; il a un air de voile,--de ces voiles tannées, rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.

* * * * *

--Couchant.

Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.

* * * * *

--La femme au bain.

Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et voluptueuse, longue écume de la vague?--L’ombre cache son visage, et fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...

* * * * *

--Temps de Sud-Ouest.

C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et déferle presque noire.

Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan, l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.

* * * * *

--A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?

L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et sortait du sommeil en soupirant.

* * * * *

--Pêcheurs.

Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres, desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants, qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois orphelins...

La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde, la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se donne la peine de le chercher, l’y trouve.

* * * * *

--Ciel à la Vernet.

Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,--trop uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et finissant en l’air par une boule,--tels, des ours blancs, ébouriffés, qui prennent leurs ébats.

* * * * *

--Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée... La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées, c’est elle qui paraissait le ciel renversé.

* * * * *

--Grandeur de la mer.

Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la vie en quelque sorte,--et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop puissante pour les faibles cœurs,--et ils n’aiment la mer douloureuse, que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en contact avec l’infini touché.

LV

SUR LE TERTRE

Au Coq, le 27 août.

Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle, flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.

--Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...

Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la hauteur, tout en riant, se signa.

Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous, aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de sourires.

Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin, avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent. Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant. Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte: comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant de la retenir, et l’enlaça...

En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en avait un, tout velu, plus _bigouden_ encore que les autres, qui semblait ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans, hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands, pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant dans les coquilles roses de leurs paupières.

Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait parfois secouer une pensée importune.

La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux, sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné, quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses lourdes cottes.

L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse.

L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit, d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût tombée à l’infini une pluie de violettes.

* * * * *

On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va lentement, en tenant un doigt sur sa bouche.

Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par l’ombre...

LVI

COMBAT DES DIEUX

Le 9 juillet.

Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.

Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.

Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.

Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions, comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre lugubrement sur les roches.

Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se coucha à travers l’espace,--et tout le ciel fut noir,--noire la mer, épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les îlots sombres.

* * * * *

Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,--l’Océan retentissait d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage, plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les embruns.

En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent, haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux, les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire; des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage tout l’Océan.

LVII

PAVOIS

A Ker-Joz... Dimanche, juillet.