Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 12

Chapter 123,925 wordsPublic domain

Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin. Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne, Crozon s’éloigne.

Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe. Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains. Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.

LVIII

L’HOMME SANS TÊTE

A Ker Joz..., le 3 novembre.

I

--Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.

Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette déférence libre qui leur est propre.

Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume allait demain à la ville...

Il les rassura:

--Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires; et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.

Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés, ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le dirent pas.

--Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me mettre sur le chapitre des revenants...

--Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic. Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine des morts...

Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre. D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite. Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la sirène de Penmarc’h.

--Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme, voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...

--Pourquoi donc, monsieur?

--Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais voir une apparition...

Crozon se prit à rire doucement:

--Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...

--Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux revenants; mais je crois aux fantômes...

--Ah!...

--Oui: je sais qu’il y en a...

Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et les autres non plus.

--C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.

--Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.

Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit toujours qu’on veut rire.

--Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.

--Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de terre, ou de ma tête, si je les vois?...

* * * * *

Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là. Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»

--Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?

Il secoua la tête:

--Non; pas moi, monsieur André...

Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:

--Mais beaucoup d’autres les ont vus, _bamm_! et ne m’ont point menti...

--Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...

--Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...

--Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...

--Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc? dit-il avec mauvaise humeur.

Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées, et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.

II

--Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant, celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On était dans le plein de l’été, _bamm_!... Après souper, nous causions tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon... Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas, quand il me dit:

»--Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.

»Et il prend son chapeau.

»--Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...

»--Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.

»--Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas... Ce n’est pas prudent...

»--Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première heure...

»--Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.

»--Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait clair comme en plein jour...

»--Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en faire suivre, _bamm_!

»Il se mit à rire; il leva les épaules:

»--Vous êtes fou, Crozon...

»--Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...

»--Les revenants ne sortent pas au clair de lune...

»--La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une heure...

Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de repos dans sa châsse...

--Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes reviennent après la mort.

--Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient faire?...

--Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?

--Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?

--Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté, depuis, _bamm_!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper. Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, _bamm_! Il courait, tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face. Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant lui L’HOMME SANS TÊTE,--un homme noir, grand, les bras en avant comme pour vous saisir, et sans tête... Oui, _bamm_!

--On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...

--Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.

III

Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma:

--Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à trois fois...

--Le Vaisseau Fantôme?...

--Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez... Votre bateau coule, et c’est fini de vous...

--Et votre frère?...

--C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien. Et depuis...

--Mais le bateau?...

--Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,--vous savez qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,--un ami m’a juré qu’on a revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on l’appelait...

--Il en avait un de nez[J], celui-là, pour flairer les chrétiens...

Ils rirent aux éclats.

--Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou...

Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé.

* * * * *

--Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme.

--Non, firent-ils...

--Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des revenants...

--Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils crèvent...

--Et si c’était toujours le même?...

--Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros crapaud, un sorcier... Il doit y être encore...

Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit; pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter. Beaucoup en sont là.

--Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route?

--Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous rencontré des... comment les appelez-vous? des...

--Apparitions?

--Oui...

--Quelquefois...

--Comment sont-elles?...

Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les autres.

--Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?...

--Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans trouble.

Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua.

--Ni moi, fit Yawen,--pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les tombes?

--C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.

--C’est donc vrai?...

--Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,--continua le jeune homme, avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...

* * * * *

Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.

--Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?

--Une âme souffrante, celle-là, monsieur...

--Non, c’est une idée.

* * * * *

Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...

Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils avaient un peu peur de lui, peut-être.

--Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon; mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.

Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:

--Ha, il est temps d’aller dormir, ha!

* * * * *

Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir lentement...

La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.

LIX

PONT-L’ABBÉ

En divers temps.

Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile, en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique; elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS CHANGER,--par bonheur ne ment pas encore.

Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.

On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois. Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre; elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne trouvera plus.

Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie. Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté. Ici, le peuple est rieur,--ou morne, violent, mystique et sensuel: ces paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne. Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton: sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à l’infini.

* * * * *

Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre. La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu l’idée non commune de planter le roc en vignoble.

En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas, dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des pourceaux à deux pattes.

Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés, roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux hagards des mares rêveuses?

* * * * *

Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes ou splendides,--depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès, de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.

Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous une tente grise la mélancolie y demeure.

LX

LE VOYAGEUR

A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.

Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.

Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les entendait pas.