Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 13

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La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là, les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs; ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui s’élève.

Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me tus, moi aussi.

* * * * *

C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête. Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent, la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de portraits.

Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert. Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré par un effroi terrible,--un homme enfin.

* * * * *

Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu. Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient faits pour les répandre...

LXI

FOIN DE ROSTILLEC

Un entre mille.

Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.

--C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le préfet, entendez-vous, le préfet...

Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur parlait de si haut.

--Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...

--L’Oiseau Bleu?...

--Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son idée,--dit un autre en riant sans bruit.

--Et qui est-ce?

--Le marquis, donc!...

--Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...

--Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin, c’était son premier nom...

* * * * *

Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis, ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte. Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.

Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir, et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse. S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule; elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la corruption que la richesse sans frein engendre.

* * * * *

Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été, passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:

--Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à moi...

On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais; les anciens étaient meilleurs maîtres[L].»

* * * * *

Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre, qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas. Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix, affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables, n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.

Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:

--Crozon, je vous en avertis...

--Et de quoi, donc?

--Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac, pendant trois heures?...

--Non, _bamm_! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.

--Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?

--Oui, _bamm_! c’est moi...

--Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.

--Écrivez, _bamm_!

--Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas capable de faire un maître de port...

--C’est votre avis, monsieur.

Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie, et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave homme, uniquement par vanité?--Je dis à Crozon:

--Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de Benodet.»

* * * * *

La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de rires.

«--Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.

»--Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...

»--C’est ça, Donc qu’il dit...

»--Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.

»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»

LXII

GÉORGIQUES

En août, et en automne.

Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais, s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et, tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit ce léger sourire.

Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.

* * * * *

--Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.

La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère profondeur qui n’a point d’âge.

Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.

Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti, n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.

* * * * *

--Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être enseveli,--au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de paraître, svelte et neuve à ravir.

Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que quelques perles d’argent.

Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre.

L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de Diane.

* * * * *

--Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité; ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils l’ont laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes. Il fallait donc...

Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort leur vieux père.

* * * * *

--Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles s’enivrent de tendre lumière.

Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant sommeil flotte sur la matinée heureuse,--les yeux ouverts, c’est le rêve amoureux...

La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent.

Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se laisse porter... Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr, collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de cristal grave sur un tapis de velours.

* * * * *

--On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté. Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée.

* * * * *

--Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises, et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides, les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée parmi les arbres, tout ruisselle de sang...

* * * * *

--Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.

La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans ne sont pas singes: cela repose des villes.

* * * * *

--Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec. L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...

LXIII

PORT DE GUERRE

En automne.

Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.

Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue sanglante.

Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un air d’acier, de roc et de canon.

Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes. Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.

* * * * *

Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or, parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines, la basse sourde de l’Arsenal.

* * * * *

La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets ou rieurs.

* * * * *

Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants. L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait l’odeur moisie des champignons.

Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre; un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce. Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles, obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le sable.

Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.

Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.

LXIV

LA FOI

A Go... en été.

On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.

Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il souriait avec tendresse.

Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé, séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.