Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 14
Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné, seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les pluies ont passé...
* * * * *
Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs, que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux, tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en Dieu.
Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur, et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour, il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la tête, répondre en breton.--Mais surtout, il connaissait à merveille les créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi, «l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la paix, ils l’auraient obtenue...
Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...
Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses, et au mystère également infini où elle les prolongeait.
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Il faisait presque nuit dans l’église.
Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.
Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce: c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire, et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...
Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.
Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes.
LXV
LA LANDE D’OR
En Clohars. Novembre.
La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris brille,--telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle est fleurie d’étoiles.
Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?--Ou bien luit-elle sourdement, comme une promesse de bonheur au fond de la pensée?--Son or est chaud, mais voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais qui n’a pas dépouillé toute la gangue.
La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans le lointain, les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines.
Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives. L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe la pâleur souffrante d’une colchique...
Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en fleurs est une mosaïque d’or...
LXVI
LES FILLETTES
A Ker-Joz, en Ben.
Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu, sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues comme des moignons,--les petites, étant convenues de jouer, courent et sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups de poing, tout en courant.
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Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles; toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents. Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue perche,--mais la _Morning-Post_ dans l’autre.
Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes: car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est le plus riche...
Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds. Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses, prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle ramasse au vol comme un paquet.
LXVII
FEUILLES MORTES
Heures d’octobre, en Kerne...
Matin.
La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est, et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,--la mort qui est sûre de la résurrection pour le troisième jour.
Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et défilent en piétant.
La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux qui vient d’être trait.
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--Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la Vierge.
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--La grève déserte.
Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.
Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin, semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.
La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent, suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir, dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le pays malade...
Midi.
Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés, où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes, écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu, semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide, on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant de danser.
Soir.
Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil vient de se coucher dans un réseau de nuages.
Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de pétales desséchés à travers une claie obscure;--et la dépouille du fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse la large rose noire qui s’effeuille...
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--La chèvre rousse sur la lande.
Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!... Ces yeux, où brille une innocente diablerie.
Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?... Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la base, et la queue renversée.
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--Crépuscule.
Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre. Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.
La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.
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Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de l’âtre, un feu lointain rougeoie.
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Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des poules, qu’habille une peau cornée.
A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole, attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu regarde sous l’âtre...
LXVIII
ARCADES AMBO
En août, à Pont Aven.
S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des comédiens?
C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune, ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres, qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi, après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter, l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau, sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font, au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?--Ou, au contraire, provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»
J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent, et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.
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Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du monde?--Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font «de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre, plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne, finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les cornemuses se mettaient-elles à parler?--Leur ligne serrée se déploie devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.
Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des aquarelles?--Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant, des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre. J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:
--Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus mauvais, tous les jours...
Et hochant la tête, elle répétait avec obstination:
--Tous les jours...
LXIX
LES PHARES
A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.
Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...
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C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens, chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et cet étrange regard qu’on croirait vivant.
A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille; et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir. Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes ténébreuses.