Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 15
Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle; celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et, lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une, jusqu’au moment béni d’atterrir.
Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse, je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir, j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...
* * * * *
A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde. Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples, dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la tentation de songer.
Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince supplicié,--me répondit gravement:
--La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis plaint.
Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...
LXX
QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON
Aux environs de L. F... en août.
Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours. Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.
Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu, l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise, comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser; et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir, quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se détache.
Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu: depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.
* * * * *
Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais, dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.
--Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...
--Quarante-neuf donc...
--On l’entend de la place...
--La Louise crie plus que lui...
--Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!
--Oui, mais c’est son père après tout.
--Et la vieille Emilie, que dit-elle?
--Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille, elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...
Et au malade tous souhaitaient la mort.
* * * * *
Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre, le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en refusât plus l’assistance.
On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte, murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en silence, d’un pas carré, vers la plus proche.
* * * * *
Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris, une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie, dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol: elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.
LXXI
FIDÈLE
Ker-Joz... en Benodet.
Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.
Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde, ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents merveilleuses sont du lait qui brille.
Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé, frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.
Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?» fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe! elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron. Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille; chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui, elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas; et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau, humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer; elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé, les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin de la maison.
* * * * *
Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été. Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins, toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides, on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.
On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante, elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré; lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur, brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos; et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...» Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits, je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses petits, rampant vers leur nourrice.
* * * * *
Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils tiraient encore le bout du pis dans la culbute.
Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle, fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre, ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.
* * * * *
Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux. Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois, pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout. Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant, se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien, je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre, feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...
* * * * *
Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:--une créature divine et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la palpitation directe de la vie.
LXXII
LA SAINTE
A N..., après-midi de novembre.
I
Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris, humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle ignorait tous les palais de la terre.
La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et juvénile. Il avait été matelot.
Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon par son amour du chant; il n’était pas pieux; mais il avait ses jours de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque.
Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six évêques.»
Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait d’abord,--Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine.
Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait pendant trois jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle, superbe.
II
Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure.
D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle.
--Pourquoi êtes-vous si triste?--lui demandai-je.
--Et vous?--fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs.
--Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,--lui dis-je évasivement.
--Ah! soupira-t-elle,--je voudrais n’en pas sortir.
--Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce.
--Je n’aime pas vivre.
--Vous n’aimez peut-être rien...
--J’aime le Paradis.
--Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée?
--Le monde est beau, dit-elle pensivement.--Mais que me font tous les trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime?
--Que savez-vous, pourtant, du Paradis?
--Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M. le Recteur m’en a fait lire...
--Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis.
--Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se sent mourir de joie...
--On meurt donc sans cesse?
--On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus.
--Voilà ce que vous souhaitez...
--Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les bienheureuses... Elles sont dans la gloire.
--Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur?
--Et de quoi?
--De douter?...
--Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et ardente.--Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne doute pas de ce que je n’ai pas vu?
--Vous parlez des miracles?
--Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez, avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet; et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes... C’est ainsi.
--Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute sorte de supplices, n’est-il pas vrai?
--On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle?
--Barbe, vous attendez-vous à des miracles?
--Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!...
Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse:
--Vous ne me croyez pas.
Alors, je lui dis:
--Vous ne me comprenez point... non plus.
--Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur...