Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 16

Chapter 164,052 wordsPublic domain

--Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.--(Je la regardais avec insistance.)--Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus...

Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres.

Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre, comme l’eau quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en fut, Dame de la Compassion.

III

«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car, c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas aux yeux de la créature confiante.

Je la regardais s’éloigner, si pure...

Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.

LXXIII

L’AGNEAU

Un matin de Pardon. Fin août.

La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond, comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure, un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents saillantes. Vains de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une auge.

Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades, qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil, quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire l’envie.

* * * * *

Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large. Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix, avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn devait bannir[M] l’agneau, et le vendre au plus offrant,--Malghorn, qui est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse.

Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et comme humide.

Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait, pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger, imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla.

Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble, effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient, s’ils se résignent, ou s’ils craignent.

A plusieurs qui lui parlaient, le boucher répondait d’un mot: «C’est bien..--Entendu..--Venez ce soir..»

Cependant la vieille mère du cordonnier lui disait avec dépit:

--Vous m’aviez pourtant promis les pattes.

Le boucher lui répliqua:

--Tout est vendu, la mère grand! Mais j’ai pour vous la queue... Elle est grasse.

Et maniant l’agneau plaintif, comme un paquet de laine, il le chargea d’un coup de poing sur son épaule.

LXXIV

LA JEUNE FILLE A LA BAGUE

Près de Kemper. En juillet.

Le crépuscule avait jeté sur la journée grise un manteau royal de brocart rose et d’or, lamé de soie lilas. Les nuées fastueuses du couchant s’étendirent comme une chape sur le dos de la colline; et la campagne, caressée par les reflets verts de la lumière, brilla dans l’ombre bleue du soir.

Le long crépuscule de l’été invitait les bois et la prairie au rêve. La clarté demeurait suspendue sur la tête des hêtres. Et lentement, lentement, pareil à la marée, le soir venait sur la prairie déserte.

Seule, une jeune fille, à la lisière de la lande. A peine si elle paraît vivante. Elle tourne le dos aux lueurs rouges du couchant; et sa forme noire se dresse comme une ombre.

Elle était immobile près de la haie, et sa main reposait sur la barrière. Grande et sombre, elle regardait obstinément vers la mer. Sa coiffe, en forme de hennin carré, se retirait un peu sur le haut de la tête; et les lacets en étaient rejetés sur les épaules... Les cheveux brillaient doucement autour du beau visage blanc, comme sur un vitrail un trait d’or serre une figure.

* * * * *

Un épervier, ayant tournoyé, plana bas, morne et lourd; suspendu au dernier rayon de la lumière, on l’eût dit endormi au bout d’un fil d’or...

Elle regardait vers la mer, immobile et rêveuse. Sa main, posée sur la barrière, portait un anneau fin; et, de l’autre, elle jouait avec la bague, la passant et la repassant au long du doigt inerte... Puis, inattentive et toujours rêvant, elle laissa glisser à ses pieds l’anneau qui roula dans l’herbe... Et ce n’est que longtemps après qu’elle le ramassa.

LXXV

CHANT DE LA NUIT

A K... Fin septembre.

La splendeur douce de la nuit chante comme une femme.

La lumière nuageuse plane sans éclat: on dirait un écho, en long point d’orgue.

La lune pâle est sur la dune et sur la mer. Les nuages de la pluie récente se dissolvent dans l’espace, écume blanche et grise, vapeurs effilées: le ciel semble duveté de plumes. La lune est nimbée d’argent. L’air est tiède. La terre est mouillée. Les grillons grésillent... Et les étoiles laiteuses tremblent faiblement...

Il tombe une forte rosée, une humidité presque chaude. Le silence est vêtu de blanc. Il a la voix étouffée de la femme amoureuse qui chante, lorsqu’elle baisse le ton, et que, par la fenêtre ouverte sur la mer, vient au passant la mélodie voilée.

La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout, dit ce soir la paix heureuse et le calme de la vie qui se voit décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour l’accompagner.

* * * * *

L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue, la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de l’enchantement...

Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit, au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie.

LXXVI

UN VIEUX BRETON

En Tréméoc. Novembre.

La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire.

J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison.

Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps des Morts... Dépouillé, montrant ses bras d’athlète, où la peau tendue ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon. Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité qu’en sa verdeur il la voyait naître.

Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre volonté que celle où sa mère obéit.

La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la montagne d’Arrez, allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape, encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue.

* * * * *

Lequel est le plus digne fils de la terre et du ciel pluvieux,--de ceux qui fuient ce pays et se déguisent en gens des villes,--ou de ce noble être, jailli dans toute sa force, comme une source, et qui purifie les sucs obscurs de la glèbe, à mesure qu’ils montent dans son grand corps, et qu’ils coulent, sève violente et sûre, nourriciers à travers lui?

O bel arbre, être puissant et calme sous le soleil et sous la brume, toi qui dures, tu es celui qui sait vivre, et qui a connu le grand secret sans le chercher.

LXXVII

LYS ET PAVOTS

Après-midi de Pardon. En juillet.

_Lili, harc’antet ho delliou_ _War vord an dour ’zo er prajou_[N]...

Les lys, aux feuilles d’argent, Sont sur le bord de l’eau, dans les prés...

D’azur, d’émeraude et d’or, le ciel bleu, l’espace blond, les grands arbres au loin et la prairie qui brille... La splendeur et la joie brèves de l’été breton. Le divin soleil inonde d’or le vaste plateau, autour de la chapelle. Dans les bosquets, au creux du vallon, les alouettes ne s’arrêtent pas de triller; et le cri rieur retentit, écho qui se répète, des cailles qui s’appellent, semblables à des enfants qui jouent.

L’ardente lumière se penche sans la flétrir sur la fraîcheur bruissante des sources et les feuillages verts. Ce n’est pas l’été aride du midi. Sous le ciel frémit joyeusement la dentelle des larges arbres et l’herbe épaisse. L’air bleu s’appuie sur les branches; et sous l’ombrage, la clarté sinue lointaine,--dans un tunnel bleuissant, un canal d’or. La route éblouit de blancheur, d’acier vif le long des talus qui flamboient. La brise flotte et sent la mer. Le vent pur fait palpiter une atmosphère de rayons, et passe sur le front des hommes, sur la tête des arbres. Une chaude haleine porte les parfums salés de la vague, et la douceur enivrante des fleurs tièdes, ces amoureuses. Et il court des bouffées pieuses, odorant la cire ardente et l’encens.

* * * * *

L’espace est de miel qui poudroie. Sur la lande plane une vapeur rousse. Entre les pins, colonnes brunes aux chapiteaux célestes, étincelle le sable de la baie et la mer glauque: un bouclier d’émeraude sertie dans un disque de cuivre. Pareilles à des ruisseaux, où l’on a effeuillé un nombre infini de roses, les bruyères descendent en sentiers, et coulent sur les pentes de la montagne. Et près d’elles, les genêts éclatants éparpillent leurs robes jaunes, qui semblent des monnoies cornées sur un bord. Un silence magnifique règne parmi la foule des pèlerins; on n’entend que le bourdonnement contenu de la vie, de la joie pieuse, et le grand souffle d’eau, l’orgue infini, le murmure de la mer, qui meurt au bas de la falaise.

* * * * *

Un peuple immense va et vient, monte, descend et tourne autour de la montagne. Beaucoup sont pieds nus, le front découvert, le chapeau à la main. Toute cette procession d’hommes, en vingt flots qui se croisent, est noire dans la lumière. Mais la couleur de l’assemblée n’en est que plus éclatante; parmi les bannières éployées, les reliquaires de métal, et le brocart qui scintille, les jeunes filles et les femmes, les beaux visages de perle enchâssés dans les coiffes de dentelle et de linges blancs, se balancent, frissonnent, se baissent et se relèvent, lys candides,--tandis que d’autres femmes, et les enfants vêtus de rouge, coiffés de bonnets écarlates, jaillissent, pavots naïfs, et fleurs de pourpre.

Étincelants, sur le brocart solaire, les pavots et les lys s’épanouissent. Mais au delà de cet or mystique, tout encore, le val, la montagne, les arbres et la mer, tout est vert...

LXXVIII

FUNÉRAILLES

Automne, dans la lande de Loc-Maria.

Au loin, un son de clochette tinta.

C’était une note aiguë et grêle. Elle sonnait lentement, à intervalles inégaux, tantôt plus rapide et tantôt se faisant attendre. On eût dit le son de la bruine tendue sur l’espace, quand elle se résout et tombe en une longue goutte d’eau.

La lande coulait sans fin sous le ciel gris. Il faisait un temps couvert, transi, humide. La pluie tombait parfois dans les langes de la brume, comme un trait de violon monte et descend sur une tenue des cors et des hautbois. Et parfois le soleil, à son déclin, perçant l’enveloppe des nuages, jetait un regard malade, fumeux et las sur l’étendue pluvieuse.

La lande était sans borne, une houle sombre sous le ciel gris. Il était déjà tard; l’après-midi d’automne se perdait dans une heure incertaine. Le désert des ajoncs fuyait sous le lointain brouillard; de buissons en buissons, de fossés en fossés, la plaine du ciel et la terre se parlaient, toujours plus proches l’une de l’autre; et la même vapeur flottait comme une buée entre leurs lèvres grises. La brume transparente, à l’horizon s’était couchée sur le sol, enveloppant les bois d’une robe blanchâtre et cachant les pieds des arbres; ils semblaient surgir, entre ciel et terre, d’un incendie sans flammes.

* * * * *

De plus près, la clochette tinta. On ne voyait personne. Puis, on entendit le bruit sourd des roues sur la terre molle, quand elles s’enfoncent dans la boue, et que les pierres de la route trempent dans cette purée grasse, paraissant et disparaissant à la surface comme des épaves sur le flot. La clochette sonna aiguë et plus tintante encore. Un chariot parut, bas sur des roues pleines et jaunes, attelé de deux vaches noires; le front baissé, elles avaient de la boue par plaques, jusque sur les cornes. Un garçon en sabots les piquait. Une vieille femme suivait le chariot, un cierge à la main; et deux hommes, la face noircie par une barbe déjà ancienne, accompagnaient la vieille femme; elle pleurait et murmurait des prières, en reniflant; eux, étaient sombres, impassibles; ils enfonçaient leurs chapeaux de feutre sur la nuque, quand l’averse tombait; et souvent, aux paroles récitées par la mère, ils se découvraient et, chaque fois, se signaient rapidement.

Une chienne, aux longs poils roux, maigre et la queue serrée entre les jambes, suivait la vieille femme sur les talons; elle avait les pattes chaussées de boue jaune; et trempées d’eau, ses oreilles pendaient comme du cuir mouillé, laissant perler des gouttes...

Sur le chariot, un cercueil était couché. Une bâche de toile, rougie au tan, le protégeait de la pluie, écrin d’un trésor misérable; elle s’affaissait déjà sous le poids de l’eau et collait à la bière, en dessinant la forme funèbre comme un linge sanglant. Les hommes répétaient les mots de la prière, sur un ton de demi-chant. Ils avaient la voix grave, un accent lent et guttural. Ils semblaient conduire les obsèques inexorables de la lande, de l’Océan invisible, du ciel et de la pluie...

Ils passèrent.

Le son de la clochette s’éloigna, aigu et triste, un cri d’oiseau blessé...

Il pleuvait plus fort. Le ciel se fit plus livide sur la lande déserte, la lande infinie.

LXXIX

LE MANOIR

Ar Maner Ker Enor, à Plopers... Août.

Que la simple beauté du Manoir paraît inimitable à celui qui la découvre... Comme je venais ce matin d’août, à l’heure où toute la nature semble plus libre, et se réjouir enfantine de l’absence de l’homme,--je tournais le dos à la mer depuis le point de l’aube, et je m’élevais dans un pays montueux, coupé de ravins et de bois. J’avais fait le tour d’un marais jonceux, qui renvoyait du coin de ses lèvres vertes son sourire douloureux à l’aube,--l’aube qui toujours a l’air de rêver dans la torture. Le souffle de cette heure a l’odeur terreuse et le froid humide des cimetières: il arrachait une plainte aux roseaux...

Et voici qu’au delà de la rivière, isolé sur sa hauteur, presque caché entre deux collines, le Manoir se montra: solide, pensif et séculaire. Passé l’étang, et le vent dans les feuilles,--passés les fossés et les bonds de la lande qui fuit,--passée la rivière aux eaux d’argent verdi,--le Manoir semblait la pensée de ce qui dure au milieu de tout ce qui s’écoule; et son être de pierre donnait leur sens aux sombres harmonies du paysage. Toute image de la durée séduit ma tristesse...

* * * * *

Il disait la noire mélancolie, la gravité et le songe taciturnes. Non point la tristesse qui se détruit elle-même,--mais celle qui se soutient, et qui repose sur des fondations presque indestructibles. Le grand air du passé ennoblissait cette vieille demeure: ce n’était pourtant qu’une maison longue, aux fenêtres rares; mais à l’un des angles, une large tour ronde, en forme de donjon, lui donnait beaucoup de caractère; la couleur des murailles, le lierre qui les avait revêtues sur les côtés opposés à la façade; et, plus que tout, l’accord de la maison et de la contrée faisaient la beauté du manoir solitaire. Il sentait le granit; il proclamait qu’il en était fait; et sa face hâlée en semblait fière, comme le visage du marin au retour des navigations périlleuses et des longues campagnes. Il paraissait plus vieux que les rocs, pour avoir survécu à beaucoup d’hommes qui le virent, qui y vécurent, et morts, qui le quittèrent. Les larges ormeaux et les hêtres spacieux l’entouraient, s’étageant sur les derrières, comme une famille de compagnons et d’ouvriers domestiques. Au delà des arbres, la Montagne Noire ondulait, couronnée de bois noirs sur le ciel clair, où un beau nuage, réfléchissant la lumière, s’arrondissait comme un dais aux courtines d’or. La lande encore obscure courait dans sa fuite éternelle, traversée de ravins pareils à des rides sur un visage austère, et semée de sentiers gris, lacets d’argent sur une robe de veuve.

De la hauteur, où je me tins dans le silence et la rêverie déjà plus chaude du matin, la mer à l’horizon, la mer n’était plus qu’une pensée confuse de douleur qui sommeille,--et ses aspects, autant qu’ils sont éternels, semblaient d’ici être à jamais sans caprices...

* * * * *

La rivière s’illumina, et prit la couleur de l’orange non mûre... Elle poussait gaiement ses eaux vers l’orient qui dore tout ce qui l’approche. Les oiseaux s’éveillèrent; et la lutte tournoyante des insectes, qui n’a jamais de fin pendant le jour, reprit, traçant dans l’espace des courbes non moins fatales que celles des astres. Mais la tour du Manoir, d’où surgirent les charmantes hirondelles, flèches ailées où l’espoir aime à se reconnaître,--la tour parut plus noire que jamais, antique et fixée dans le sol par des murs si épais que toute une maison, aujourd’hui, n’est pas plus épaisse; et, roide en sa méditation, la demeure pensive faisait songer au passé qui se contemple...

LXXX

LE PETIT SAINT JEAN

STATUETTE. En été, à Kerloc’h.

Au soleil couchant, brillait, pailleté d’or, le chaume roux, égal comme la fourrure d’une bête qui dort. Derrière le mur de la dune, dans le fossé sablonneux, se cache la masure brune, près de la mare à demi desséchée, où l’eau ressemble à la peau gâtée d’un fruit.

Le charmant enfant était debout, à l’entrée de la chaumière. Il se tenait, sans faire un pas, devant le trou noir et bas de la porte. La maison était vide. Il la gardait; et il avait sur les bras une petite fille qui ne parlait pas encore, mais qui parfois bégayait. Il l’avait assise commodément entre son épaule et son coude en équerre. Il se défendait le moindre mouvement, pour ne pas déranger le siège droit, qu’il avait ainsi fait à sa sœur. De l’autre main, tantôt il retenait le frêle équilibre de l’édifice; tantôt il flattait le visage de la petite, ou lui prenait les doigts. Elle avait la tête au niveau de la sienne, et elle lui riait, en bordant ses lèvres l’une sur l’autre, comme font ceux dont la langue ne rencontre pas le rempart des dents.

Il avait dix ou onze ans. Sa beauté était rare et exquise. A moitié nu, on lui voyait les pieds, les jambes et tout le haut de la poitrine. Il était maigre et fin. Il avait la couleur blonde de la terre cuite. Des cheveux dorés entouraient son haut front de boucles harmonieuses, comme les virgules de la vigne,--pampre gracieux sur sa joue et ses tempes. Il avait le col allongé d’une jeune fille, et les yeux d’un bleu profond. Toutes ses lignes étaient longues, sveltes, et d’une maigreur parfaite. Son père avait été un très beau matelot.

A la question s’il était seul, et si son fardeau ne lui semblait pas trop pesant, il répondit en rougissant, d’une voix douce; il avait un charmant sourire, où parlaient une tendre résignation et une dignité naturelle. «C’est la petite sœur, fit-il... Elle m’aime...» Mais il n’en dit pas plus.