Le livre de l'émeraude: en Bretagne

Part 17

Chapter 171,629 wordsPublic domain

Il me parut le petit saint Jean de la dune. Il m’en rappelait un de son âge, que j’ai vu en bronze à Florence, et un autre, vivant et doré comme lui, que j’ai rencontré, un matin, près de San Zanipolo; mais ce Vénitien bavardait avec une jeune fille rieuse, brillante et gaie comme une fleur. Tandis que le petit Breton, debout à la porte du chaume, avait déjà l’habitude du silence; et, comme un vol sur l’eau, l’aile d’un rêve triste passait déjà sur le sombre cristal de ses yeux.

LXXXI

NUIT EN LOCTUDY

12 novembre.

La nuit est noire comme un gouffre.

Le Noroit pousse une pluie épaisse et glacée. La rafale passe, rapide; et le silence, entre-temps, s’établit sinistre, haineux, immense.

On devine la brume plus qu’on ne la voit, à l’éclat voilé des feux, dans le lointain, aux points de l’horizon où l’on cherche les phares. Dans les intervalles que laisse la rumeur du vent, on n’entend que le hurlement rauque de la sirène, et le galop reculé de la terrible Torche. Le ciel et la contrée se confondent en une masse d’encre, où court le reflet lugubre du grand feu de Penmarc’h, semblable à un éclair louche sur un disque de bitume.

Le vent jette contre les vitres les paquets d’eau qui s’y écrasent, et qui dégouttent lentement. De temps en temps, l’eau roule du toit avec un grincement qui ressemble à un cri étouffé de bête. Et la girouette crie, comme une pie enrouée, sur son axe de rouille.

La mer roule sa plainte, là-bas, dans le gouffre de la nuit noire. Le silence est bien plus émouvant de n’être troublé que par elle. Une tristesse forte et large tombe sur tout le pays,--une tristesse qu’on aime comme un hôte divin, inévitable et qui se fait craindre.

Et là-bas, partout, c’est l’Océan qui gronde, sur les bords de la Nuit. La solitude est pleine de cette voix immense. Et celui qui l’écoute,--seul aussi,--reste pensif, s’ennuie à l’idée d’entendre le son de la voix humaine, et sent son cœur profond devenir taciturne...

* * * * *

C’est dans le même mois, nuit pour nuit, et par un temps semblable que j’ai perdu ce que j’avais de plus cher au monde. La journée avait été venteuse, livide et froide; le ciel était nuageux. Et le lendemain, je fus seul... Et il plut à torrents... Et dans mon souvenir, je tremble encore à l’horreur où me jetait l’idée de toute cette terre noire, glacée et humide... Hélas! sur cet Amour si profond, que je n’en ai point été séparé sans être à jamais déchiré de moi-même, que de soleils ont passé depuis, que de pluies sont tombées, que de jours et de nuits...

La pensée ne peut fixer longtemps cet abîme, et refuse d’y croire. Ou, il lui faudrait s’y précipiter...

Emporte, emporte-la donc, toi qui sais te répondre, solitaire Océan.

L’ADIEU

19 novembre. _Kenavo_...

Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir, en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?--La terre que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son sommeil.

J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles, violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire, laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte, noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc.

* * * * *

Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui suis tout passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour elle.

Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle, un dos de granit.

Le tombeau de la mer est celui que j’envie,--la tombe très profonde, où la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que j’envie,--celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est amère.

C’est vous que je préfère, ô vagues,--ou vous, landes muettes sous la brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain.

Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur? Partout, il se dévore.

Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou qui écoute, qui se tait quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin, pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses lèvres encore aussi virginales qu’elle.

* * * * *

Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur cuisante.

Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes, ensevelies.

Puissé-je étendre à l’infini occidental des vagues le rêve de la grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans une paix égale..

FIN

TABLE

DÉDICACE III

I.--Vers l’Ouest 1

II.--De la Fenêtre 8

III.--La Paix de Kergoat 10

IV.--Le Fol et la Sœur blanche 13

V.--Naïk 17

VI.--Entrée à Benodet 23

VII.--Les Vieux 26

VIII.--Triomphe des Barbares 32

IX.--La Mer parle 36

X.--La Danse 40

XI.--Tugdual 43

XII.--Bucoliques de Septembre 47

XIII.--Fin de Fête 52

XIV.--La Belle du Mail 59

XV.--Une Hutte 62

XVI.--Fin du Jour 66

XVII.--Tempête 68

XVIII.--Visite au Phare 72

XIX.--Petits Bretons 75

XX.--Annonciation du Soir 79

XXI.--Brumaire 81

XXII.--Le Jour des Anges 84

XXIII.--Penmarc’h 92

XXIV.--Arcadie 95

XXV.--Calvaire 98

XXVI.--Seigneurs 101

XXVII.--Le Pauvre Pêcheur 105

XXVIII.--Heures d’Automne 113

XXIX.--L’Ile 118

XXX.--Le Phare 121

XXXI.--En Fouesnant 124

XXXII.--Route au crépuscule 128

XXXIII.--Les Deux _Mam-Gouz_ 131

XXXIV.--La Nuit des Fées 135

XXXV.--_Glazik_ 138

XXXVI.--Le Jour des Morts 141

XXXVII.--Le Chant humilie les Bêtes 143

XXXVIII.--Dunes 146

XXXIX.--Matin en Mer 149

XL.--Soir d’Automne 152

XLI.--La «Douce» 155

XLII.--Spectacle 161

XLIII.--Fantômes 165

XLIV.--La Dame aux Oies 168

XLV.--Un Champ et le Chemin montant 173

XLVI.--Le Bain 176

XLVII.--Le Soir sur la Lande 180

XLVIII.--Le Vent 182

XLIX.--Estampe dans le goût du Japon 184

L.--L’Angelus 187

LI.--Le Fjord 189

LII.--Crépuscule d’Octobre 191

LIII.--Sainte Barbe 193

LIV.--Pontiques 200

LV.--Sur le Tertre 207

LVI.--Combat des Dieux 211

LVII.--Pavois 214

LVIII.--L’Homme sans tête 216

LIX.--Pont-l’Abbé 228

LX.--Le Voyageur 233

LXI.--Foin de Rostillec 236

LXII.--Géorgiques 241

LXIII.--Port de guerre 248

LXIV.--La Foi 252

LXV.--La Lande d’Or 257

LXVI.--Les Fillettes 259

LXVII.--Feuilles Mortes 262

LXVIII.--Arcades Ambo 268

LXIX.--Les Phares 272

LXX.--Quête pour la bonne guérison 275

LXXI.--Fidèle 280

LXXII.--La Sainte 287

LXXIII.--L’Agneau 293

LXXIV.--La Jeune fille à la bague 296

LXXV.--Chant de la Nuit 298

LXXVI.--Un vieux Breton 300

LXXVII.--Lys et Pavots 303

LXXVIII.--Funérailles 306

LXXIX.--Le Manoir 309

LXXX.--Le petit Saint Jean 312

LXXXI.--Nuit en Loctudy 314

L’ADIEU 316

IMPRIMERIE BUSSIÈRE

Saint-Amand (Cher).

NOTES:

[A] _Dans l’évêché de Cornouailles, au Bord de la mer bleue._

Cantique Breton.

[B]

_Ar Vretoned_ _pennou kalled_...

[C] Vent de Sud-Est: on prononce _Suette_.

[D] C’est le nom qu’on donne aux Bretons du pays de Pont-l’Abbé, où ils forment sinon une race distincte, du moins un clan singulier par le costume, l’accent et les mœurs particulières.

[E] Mon Dieu! mon Dieu!

[F] _Bamm_ est le mot de Crozon pour _dame_! et, généralement, le condiment dont il assaisonne tous ses discours.

[G] _Mam-Goz_,--grand’mère en breton: littéralement, vieille mère.

[H] C’est, pour le Breton, le nom de l’amie ou de la fiancée, de la bien aimée.

[I]

_Petra gan_ _Al lapouzik war al lan?_ .......... _Gan hag gan hé vignonès_...

[J] Jeu de mots. _Fri_, en breton, signifie: le nez.

[K] Comme on les nomme de la pièce caractéristique, qui termine la coiffe des femmes.

[L]

_Ann dud jentil nevez zo kri;_ _Gwel a oa re goz da vistri._

Cf. Barz-az-Breiz, 403.

[M] Mettre aux enchères.

[N] Cantique breton.