Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 2/2
Part 3
[2] Variante de l’édit. précédente: «à la Place-Royale, près la Croix du Tiroir, et aux Quatre-Vents, au bout du pont Notre-Dame, il y a de gros magasins de bas de soie, de laine, de cotton, etc.» A la suite: «les bas de toile se font par des chaussetiers, près la porte Dauphine.»--Nous lisons dans le _Menagiana_, t. III, p. 99, une amusante anecdote sur le bonnetier des Quatre-Vents, et un docteur: «M. Peaucelier, y est-il dit, du collége des Cholets, achetoit une paire de bas _aux Quatre-Vents_. Le marchand lui en donna de plusieurs sortes, qu’il ne trouva pas à sa fantaisie. Ils n’étoient pas assez forts, ni assez épais. Donnez-m’en, dit-il, qui soient de _matière continue_, et non pas de matière discrète. Le tour d’expression est d’un véritable docteur.»
Il y a au Fauxbourg saint Marcel un grand nombre d’Ouvriers pour les Bas drapez.
Il se fait aussi des Bas drapez[3] de Laine de Cigovie[4] et de diverses autres sortes de Laine et de Soye, chez plusieurs Manufacturiers du Fauxbourg saint Antoine[5], de la Cour du Palais, Porte saint Marcel, saint Victor, saint Denis, saint Martin, et Fauxbourg saint Germain, qui travaillent au metier dont les Jurez sont Mrs Martin à la Villeneuve, Tonnelier rue Darnetal, Largilliere[6] même rue, Vaudin rue...
[3] On appeloit «bas drapés» ceux dont on épaississoit la laine, en la tirant légèrement avec le chardon à bonnetier.
[4] Ségovie. Les meilleures laines pour les draps fins se tirèrent longtemps de cette ville d’Espagne.
[5] Le 9 janvier 1683, par arrêt du Conseil d’État, permission avoit été donnée au sieur Corrozet d’établir, au faubourg Saint-Antoine, vingt métiers «pour faire travailler en bas et autres ouvrages de soie au métier». Il étoit neveu de Hindret, qui, en 1656, avoit fondé une manufacture pareille au château de Madrid.
[6] Il étoit parent du célèbre peintre, qui n’avoit, du reste, dans sa famille toute parisienne, que des passementiers, des boutonniers, des chapeliers. _V._ Jal, _Dict. crit._ à son nom.
Leur Bureau est rue des Canettes; ceux qui en font le plus grand commerce en gros et en détail sont Mrs Mirebeau, Guyart, et Josse Cour neuve du Palais, et Boucher Fauxbourg saint Marcel.
MARCHANDISES DES GANTIERS ET PARFUMEURS.
Il y a près les Peres de l’Oratoire rue saint Honoré, et dans la rue de l’Arbre sec, des Marchands qui vendent des Gands de Rome[1], de Grenoble[2], de Blois[3], d’Eslan, de Chamois et diverses autres sortes de la meilleure fabrique.
[1] On savoit déjà combien ils étoient en vogue dès le temps de la Fronde, par quelques lettres de Poussin à M. de Chanteloup, qui le chargeoit de lui en acheter. Un sien ami, «connoisseur en matière de gants», faisoit l’emplette, et, lui, faisoit le paquet et l’envoi: «Il y en a une douzaine, écrit-il, le 7 octobre 1646, la moitié pour les hommes, et la moitié pour les femmes. Ils ont coûté une demi pistole la paire, ce qui fait dix huit écus pour le tout.» Le 18 octobre 1649, autre achat, mais cette fois de gants parfumés à la frangipane. Poussin s’en est fourni, pour M. de Chanteloup, chez la signora Maddalena, «femme fameuse pour les parfums».
[2] Leur réputation commençoit. Sous Louis XV, elle s’étoit beaucoup étendue: «les étrangers, dit l’abbé Jaubert, dans son _Dict. des Arts et Métiers_, t. II, p. 313, les préfèrent à ceux d’Italie et d’Espagne.» Pour ces derniers, il en étoit ainsi déjà sous Louis XIII, même de la part des Espagnols. Pendant que nous recherchions leurs gants, ils ne vouloient que des nôtres. Il existe aux Archives, dans la partie qui vient de Simancas, une lettre de Dona Ines Henrique de Sandobal, datée de Madrid et adressée au duc de Monteleone à Paris, par laquelle demande lui est faite de douze paires de gants pareils à celui qu’elle lui envoie pour modèle. Il y est joint encore. C’est un gant de peau blanche, cousu à la diable, comme tous les gants parisiens de ce temps-là, mais d’une très-jolie coupe, avec son revers retombant du poignet sur la main, et les petits rubans et les fines rosettes de couleur incarnat qui s’entrelacent sur ce revers.
[3] Ils étoient de peau de chevreau bien choisie, et mieux cousus que ceux de Grenoble et de Paris, «à l’angloise», dit l’abbé Jaubert, car c’étoit autrefois un proverbe que, pour qu’un gant fût bon et bien fait, il falloit que trois royaumes y contribuassent: «l’Espagne, pour en préparer la peau, la France, pour le tailler, et l’Angleterre, pour le coudre.» C’est la souplesse des gants espagnols qui avoit donné lieu au proverbe, aujourd’hui mutilé: «souple comme un gant d’Espagne.» (_Francion_, 1663, in-12, p. 63.) Il étoit de mode, sous Louis XIII, «de présenter aux dames après la collation des bassins de gants d’Espagne». Tallemant, _Édit._ P. Paris, t. IV, p. 209.
Il y a d’ailleurs des Marchands Gantiers en divers quartiers de Paris qui sont bien assortis, par exemple, Mrs Remy devant saint Mederic, en réputation pour les bons Gands de peau de cerf, Arsan près l’Abbaye S. Germain, Richard rue S. Denis au petit S. Jean renommé pour les Gands de Cuir de Poules[4], et Richard rue Galande au Grand Roy qui fait grand commerce de Gands de Daim et façon de Daim.
[4] On appeloit «cuir de poule» l’épiderme de la peau du chevreau. Il falloit, pour l’enlever, une délicatesse extrême qui ne se trouvoit que chez les ouvriers de Rome et de Paris. Ces gants étoient d’une telle finesse qu’on en faisoit tenir une paire dans une coquille de noix. Les gants de Vendôme, dont il devroit être parlé ici, car ils étoient depuis longtemps célèbres, avoient la même réputation de finesse et de souplesse. Ils ne sont pas oubliés dans le petit poëme si curieux publié en 1588, _Le Gan_ de Jean Godard, reproduit dans nos _Variétés_, t. V, p. 180-181:
Il est temps de parler des gans blancs de Vendosme, Qui sont si délicats que bien souventes fois L’ouvrier les enferme en des coques de noix; On en parle aussi tant que leur ville gantière Reçoit presque de là sa renommée entière.
Mesdames de France rue de la Limace, et Charpy quay des Orfèvres, tiennent magasins de Gands de Rome, de Grenoble et de Blois.
Les Parfumeurs qui font grand commerce de Poudre[5] et de Savonnettes[6], sont au bout du Pont saint Michel, à l’entrée de la rue de la Harpe, à l’entrée de la rue d’Hurepoix, au bout du Pont au Change, à l’entrée de la rue de Gesvres et rue Bourlabé près la Trinité.
[5] La mode de la poudre, comme on voit, ne s’étoit jamais perdue depuis Louis XIII. La plus célèbre, «la poudre à la maréchale», datoit même à peu près de ce moment. Elle devoit son nom à l’une des femmes curieuses que nous avons vues plus haut: «le nom de _poudre à la maréchalle_, lisons-nous dans l’avertissement du _Parfumeur françois_, n’a été donné que parce que Madame la maréchalle d’Aumont se divertissoit à la faire.»
[6] C’est d’Italie qu’on faisoit venir les plus renommées: «les meilleures savonnettes sont celles de Boulogne (Bologne).» (Richelet, _Dictionnaire_.)--On en trouve la recette dans le _Nouveau Recueil des Secrets et Curiositez_ de l’académicien Lemery, p. 133.
Le Sieur Bailly rue du petit Lion près la rue Pavée, vend des Savonnettes legères qu’il dit être de crême de savon, et meilleures que les Savonnettes ordinaires.
Le Sieur Adam Courier du Cabinet du Roy pour l’Italie, apporte souvent des Essences de Rome, de Gennes, et de Nice[7]; il demeure chez M. Crevon Marchand devant la barrière saint Honoré[8].
[7] «Ces essences, ajoute Liger (_Voyageur fidèle_, p. 376), sont bien plus spiritueuses que celles de France, et par conséquent bien plus estimées.» On étoit, lorsqu’il parloit ainsi, à la veille de la Régence, qui fut l’époque des parfums violents. Louis XIV n’en avoit voulu que des plus modérés, dont il faisoit même assez peu d’usage, au grand étonnement du Sicilien, dont nous vous avons cité la lettre. Il suffisoit de papiers trop parfumés pour lui porter à la tête. (_Journal de la Santé_, p. 284.) Plus jeune, il veilloit lui-même à la confection des odeurs qu’il pouvoit supporter. C’est le gantier Martial, valet de chambre de Monsieur, que l’on connoît par la grotesque confusion que la comtesse d’Escarbagnas fait de lui avec le poëte Martial, qui les composoit devant lui: «le plus grand des monarques, dit l’avertissement du _Parfumeur françois_, s’est plu à voir souvent le sieur Martial composer dans son cabinet les odeurs qu’il portoit sur sa sacrée personne.»
[8] C’est-à-dire la barrière des Sergents, dont nous avons parlé.
M. Guilleri rue de la Tabletterie, fait venir de Portugal la véritable Eau de Cordouë[9].
[9] Cette eau de Cordoue, qui vient du Portugal, ne donne qu’une médiocre confiance dans le savoir de Blegny, pour peu qu’il fût apothicaire comme il étoit géographe.
L’Eau de Fleurs d’Oranges et les Essences pour les cheveux et pour le Tabac[10], sont apportées et commercées par les Provençaux au cul de sac saint Germain l’Auxerrois[11].
[10] «Les essences fortes et douces à tabac et à cheveux, les vins de liqueurs, les fromages de Roquefort, les eaux de fleurs d’oranges de Cette, etc., se vendent en gros en différents magasins du cul de sac des Provençaux, etc.» Édit. de 1691, p. 32.--Pour les cheveux ou perruques, c’est l’essence de jasmin qui étoit la préférée; et, pour le tabac, c’étoit déjà la civette, mais frelatée par un procédé que Lémery indique dans son _Nouv. Recueil des Curiositez_, p. 122.
[11] C’est de Grasse qu’il en venoit surtout. Antoine Artaud, «marchand parfumeur», en faisoit là un très-grand commerce. On a son adresse gravée en bois par Papillon. Le plus en vogue des parfumeurs de Lyon, Jean Chabert, dont la boutique se trouvoit sur la place des Terreaux, avoit pris pour enseigne: «au Jardin de Provence». On a son portrait gravé avec cette indication.
On trouve en détail de bonne Eau de Fleur d’Oranges à l’Orangerie rue de l’Arbre sec, et à la Devise Royale, sur le quay de Nesle près la rue de Guenegaud.
On vend au même lieu les fines Essences pour les Tabacs, les Eaux odoriférantes d’Anges[12] et de Mille fleurs[13], les Cassolettes philosophiques, le Lait d’Amarante qui parfume les chambres sans blesser les vaporeux, les Essences d’ambre, de musc, etc.
[12] Lémery a donné aussi, p. 131, la recette de cette eau, dont la gomme odorante, appelée _Benjoin_, l’iris et les clous de girofle étoient la base.
[13] C’étoit moins un parfum qu’un remède. On la devoit à la comtesse de Daillon, et la préparation en fut longtemps faite par le médecin Defougerais--le Défonandrès de Molière.--Plus tard, on en tira une sorte de panacée, que recommande une brochure, aujourd’hui rare, publiée à Lyon, en 1706: _Traité de l’Eau de Mille fleurs_.
Le Sieur Joubert[14] qui demeure au Soulier d’or, rue des vieilles Estuves près la Croix du Tiroir, est un Colporteur qui donne à très grand marché des sortes de Poudres et de Savonnettes communes.
[14] Peut-être faut-il lire Jobert. Il y eut, en effet, un peu plus tard, un parfumeur de ce nom, rue de la Croix-des-Petits-Champs, qui étoit célèbre pour sa «pommade au pot-pourri». Papillon a gravé son adresse.
PELLETTERIE ET FOURRURES.
Le Bureau des Marchands Pelletiers et Fourreurs qui sont des six Corps des Marchands[1], est rue de la Tabletterie ou des Fourreurs[2].
[1] Nous l’avons dit plus haut, c’étoit le troisième des six.
[2] La rue des Fourreurs, étant la prolongation de la rue de la Tabletterie, du côté de la rue de la Ferronnerie, où elle débouchoit au carrefour de la place aux Chats, on les confondoit souvent l’une avec l’autre.
Les Maitres et Gardes en Charge de la Marchandise de Pelletterie, sont Messieurs le Grand rue saint Antoine, Maillard rue saint Mederic, Lepreux, Ferrat, Hemins et Maçon rue de la Tabletterie ou des Fourreurs.
Les Marchands qui font grand commerce et qui tiennent magasins de peaux, sont Messieurs Goblet, Vendretin, Mole et Julien même rue; Denis, rue saint Honoré; Gorge rue saint Denis[3]; Loger Pont saint Michel, Charniette rue saint Martin, etc.[4]
[3] C’est le même qui, plus bas, est nommé Georges.
[4] «On trouve dans ces endroits, dit Liger, p. 379, de très-beaux manchons pour hommes et pour femmes et des plus à la mode... On y vend aussi de très-belles aumusses à petit gris.» Il ajoute un mot sur «les _palatines_ travaillées proprement, composées de peaux d’animaux, tant étrangers que du pays». Madame, princesse _Palatine_, mère du Régent, les avoit mises à la mode. Elles ont gardé son nom. Elle en porte une de la plus belle hermine sur son portrait peint par Largillière, qui est aujourd’hui au musée de Genève.--Liger, en parlant des manchons, auroit pu dire qu’il s’en tenoit au Temple une foire très-courue à la fin d’octobre. (V. Palaprat, t. II, 2e part., p. 20, et le _Journal de Collé_, t. I, p. 121.)
Les boutiques des Marchands Pelletiers qui font le détail sont pour la plupart près l’aport de Paris, rue du Crucifix saint Jacques de la Boucherie, et rue de la Juifferie aux environs de la Magdelaine[5].
[5] En la Cité.
On tire par le Messager de Niort des Peaux de Chevres et de Mouton passées en Chamois en huille[6].
[6] L’édit. de 1691, p. 37, contient sur l’article des peaux de Niort, qui sont encore célèbres aujourd’hui, un détail plus clair: «On fabrique à Niort, en Poitou, des peaux de chèvres et de moutons passées en chamois, en huile et en détrempe.» Un autre article suit: «les peaux imperméables à l’eau et à l’air se vendent rue du Four, faubourg Saint-Germain, au coin de la rue des Canettes.»
Le Sieur Rosnel au Plat d’Etain[7] à l’entrée de la rue saint Denis fait grand débit de toutes sortes de Peaux, et vend des Calçons et Chaussons de vray et de faux Chamois[8].
[7] «Près la porte de Paris.» Édit. 1691, p. 37. C’est porte Saint-Denis qu’il faut lire. Le _Plat d’étain_ en étoit tout proche.
[8] L’édit. précédente ajoutoit: «et de chèvre passée en huile».
Le Sieur l’Evêque Güaisnier[9] rue de la Coustellerie fait grand commerce de Peaux de Chagrin.
[9] Richelet dans son Dictionnaire donne une définition intéressante du «gainier» de son temps: «ouvrier, dit-il, qui fait des gaînes, et qui avec du veau, du maroquin ou du chagrin, couvre des cassettes, des coutelières, étuis, écritoires et autres pareilles choses qu’il figure (enjolive) avec des fers.»
M. Santeuil[10] rue Bourlabé, tient magasin de Vaches de Roussy[11], de Levant, de Peaux de Castors[12] et de diverses autres Peaux étrangeres.
[10] Il étoit de la famille du poëte, une des plus importantes du commerce parisien, et qui avoit même eu quelques-uns des siens dans l’échevinage.
[11] On prononçoit ainsi Russie. Ces cuirs russes servoient depuis Louis XIII à faire les bottes à la mode. On les imitoit à Paris, mais imparfaitement. Richelet explique le procédé dans son _Dictionn._, t. I, p. 427, et ajoute: «M. Mérigo, l’un des plus habiles tanneurs de Paris, m’a dit ce que j’avance ici de la vache de Roussy.»
[12] Notre compagnie du Canada ou de la Nouvelle-France en avoit le privilége, mais à la condition expresse de ne les tirer que de nos colonies pour les débiter en France. (_Correspond. des Contrôleurs généraux_, nº 174.) Sous Louis XIII, cette compagnie, dont le mercier Nicolas Libert étoit un des directeurs et associés, avoit une manufacture de ces chapeaux dans l’enclos de la Trinité, rue Saint-Denis. V. la réimpression faite pour l’Académie des Bibliophiles, en 1867, d’un «arrêt de 1634 pour les chapeaux de castor».
M. George rue saint Denis près la fontaine la Reine, fait commerce de Peaux de Lapin, de Lievres et autres pour les Chapeliers.
M. Toupault rue Quinquempoix fait le même commerce, et vend diverses sortes de Peaux pour les Fourreurs.
Les Marchands Foureurs qui font le détail des Manchons des Hermines[13], et generalement des Marchandises de Fourures, sont pour la plupart dans la rue des Foureurs près sainte Opportune et dans la rue de la vieille Bouclerie[14].
[13] «Peaux en poils.» Édit. précédente, p. 37.--L’hermine ne servoit pas seulement aux vêtements des avocats. On en faisoit aussi des pelisses. Voilà pourquoi, jouant sur le nom de Pelisson, Somaize, dans le _Dictionnaire des Précieuses_, l’appelle Herminius.
[14] On lit, à la suite, dans l’édit. de 1691: «Il y a beaucoup de corroyeurs au faubourg Saint-Marcel, aux environs de la rivière des Gobelins, rue Maubuée et cloître Saint-Jacques de la Boucherie.» On sait que les corroyeurs n’ont pas encore quitté les bords de la rivière des Gobelins.
Il y en a d’ailleurs quelques autres rue de Gesvres, sur le quay neuf et rue saint Antoine.
Pour les Peaux de Buffles, voyez l’article des Armes et Bagages de Guerre.
Pour les Vaches de Roussy et Maroquins façon de Levant, voyez l’article des Bureaux publics.
OUVRAGES ET MARCHANDISES DE CHEVEUX.
Monsieur Binet qui fait les perruques du Roy[1], demeure rue des Petits Champs, M. le Grain qui fait celles de Monsieur, est logé au Palais Royal dans la Cour des cuisines.
[1] Ces perruques, dont la forme fut longtemps en vogue, s’appeloient, à cause de lui, des _binettes_, ou _perruques-binettes_, comme dit Salgues dans un curieux chapitre de son livre: _Paris_, 1813, in-8, p. 352. Le mot se conserva dans le peuple, qui, de la perruque, finit par l’appliquer à la tête. Le mot tintamarresque «une binette» vient de là.--Le Roi avoit tout un cabinet de perruques, séparé de sa chambre par la salle du Conseil, et qu’on appeloit soit cabinet des perruques, soit cabinet des Termes. Il étoit, en effet, garni tout autour de Termes ayant chacun une perruque sur la tête. Les formes varioient suivant que le Roi alloit à la chasse, recevoit les ambassadeurs, ou restoit dans ses appartements. Binet, qui avoit soin de cette singulière collection, quittoit rarement la Cour. Il comptoit parmi les cent cinq personnes, distribuées en cinq tables, qui avoient droit de manger chez le Roi, et qui, à ce titre, comme nous l’avons vu dans le manuscrit que possédoit Techener: _État et menu des dépenses pour 1705_, recevoient chacune un chapon. La consommation de cheveux choisis qu’exigeoient les perruques royales étoit considérable. Binet n’y épargnoit rien: «Je pélerois, disoit-il, toutes les têtes du Royaume, pour parer celle de Sa Majesté.» Son fils François Binet eut en survivance sa charge de premier barbier, et sa fille épousa, en 1720, le fils de Quentin, un des barbiers ordinaires. (_Mercure_, mai 1720, p. 172.) C’est Quentin qui, avec Binet, avoit la garde des perruques du Roi, et lui donnoit celle du lever plus courte que les ordinaires.
Le Bureau des deux cens Barbiers, Baigneurs, Etuvistes et Perruquiers de Paris[2], est sur le quay des Augustins au coin de la rue Git-le-cœur.
[2] Cette corporation des deux cents barbiers de Paris avoit été créée le 14 décembre 1673, par déclaration royale, en exécution d’un édit du mois de mars précédent. En décembre 1691, au moment où ce _Livre commode_, déjà imprimé sans doute, étoit sur le point de paroître, le nombre des barbiers avoit été augmenté de cent, et, deux mois après, il le fut encore de cinquante; enfin, en 1701, cent nouvelles places héréditaires furent créées.
Les Prévots Sindics de cette Communauté, sont Messieurs Broussin rue de Bussy, Petit rue de la Verrerie, Boudet rue saint Loüis près le Palais, du Chemin rue Montmartre, Caquet rue Dauphine, et Daubons sous l’Orloge du Palais.
Entre ceux qui sont renommez pour faire les Perruques de bon air, sont Messieurs Pascal quay de Nesle[3], Pelé rue saint André, du Pont et des Noyers rue de Richelieu, Jordanis rue d’Orléans, l’Abbé rue des Petits Champs, d’Angerville près le Palais Royal, Vincent quay des Augustins, etc.
[3] «Le sieur Pascal, au coin de la rue de Guenegaud, est fort renommé pour les perruques.» Édit. 1691, p. 26.
Messieurs de la Roze[4] et du Bois sont renommez pour les petites Perruques servant aux Ecclésiastiques.
[4] «M. De la Roze, à l’entrée de la rue Saint-André, est renommé pour les perruques abbatiales.» Édit. 1691, p. 63.
Messieurs Pelé et Vincent ci-devant désignez font aussi commerce de Cheveux en gros et en détail[5].
[5] Ces marchands de cheveux avoient des coupeurs qu’ils envoyoient en Normandie, en Flandre, en Hollande, etc., d’où ils leur rapportoient à la fois, six, huit ou dix livres de cheveux, qui devoient avoir au moins vingt-quatre à vingt-cinq pouces de long. Les meilleurs venoient toujours du Nord. C’étoit ensuite la Normandie qui en fournissoit le plus. Le prix varioit de quatre francs la livre pour les cheveux communs, jusqu’à cinquante écus pour les blonds argentés, qui étoient les plus recherchés. _V._ sur tout cela, Jaubert, _Dictionn. des Arts et Métiers_, t. III, p. 436-437.
Autant en font Messieurs du Mont, Potiquet et Rossignol sous la galerie des Innocens, et encore Mesdames Lançois rue d’Orléans et Danteuil rue Tirechappe.
Le Sieur Thomé Clerc de la Communauté des deux cens Barbiers, demeure en leur Bureau, c’est à luy qu’il faut s’adresser pour les privileges qui sont à vendre ou à loüer[6].
[6] On a lu dans l’Introduction, t. I, p. xli, comment les privilèges, quels qu’ils fussent, se louoient.
Entre les Coiffeuses qui sont fort employées, sont Mesdemoiselles Canilliat place du Palais Royal, Poitier près les Quinze Vingts, le Brun au Palais, de Gomberville rue des bons Enfans, et d’Angerville devant le Palais Royal[7].
[7] «On fait des calottes de toile jaune et de serge à mettre sous les perruques, chez un calotier, qui a sa boutique sous la porte de la cour neuve du Palais. Les calottes ordinaires se trouvent sur le quay de l’Horloge du Palais.» Édit. précéd., p. 26. A l’époque de la Terreur, le commerce des cheveux se faisoit sur ce même quai, où l’on n’avoit vu jusqu’alors que «les perruquiers en vieux». Il s’alimentoit des chevelures des condamnés de la Conciergerie. Le nombre en fut si grand qu’à un moment le prix des cheveux en baissa! Aujourd’hui le bureau de placement des garçons coiffeurs est sur le quai des Orfèvres.
COMMERCE DES VERRIERS.
Le Bureau des Marchands Verriers[1] est au Renard rue saint Denis, où l’on décharge toutes les Marchandises de leur commerce.
[1] Dans l’édition de 1691, p. 30, il est dit que les verriers de ce bureau étoient seulement ceux «qui font des ouvrages de feugère», c’est-à-dire de fougère. On sait que le verre ne se faisoit alors qu’avec la potasse extraite des cendres de cette plante. De là, les métaphores des poëtes sur le vin qui pétille ou qui rit dans «la fougère», comme disent Chaulieu et Boileau.
Le Sieur Trincart rue de la Verrerie, l’Hoste porte saint Germain, Aubry près la Comedie Françoise, et le Grand rue saint Denis, ont un grand assortiment de Marchandises de Cristal, de Fayence et de Porcelaine[2].
[2] Dans l’édition de 1691, p. 30, ils ne sont tous trois mentionnés que pour ce dernier article: «Ils tiennent, y est-il dit, magasin de porcelaine.»
Le Sieur Rose rue Darnetal fait le plus grand commerce de Bouteilles couvertes[3], de Verres de tables, de Cloches de Jardins, de Vaisseaux chimiques, etc. Il fait des fournitures en gros et à bon compte aux détailleurs[4].
[3] C’est-à-dire entourées d’osier.